Digitized by the Internet Archive in 2014

https://archive.org/details/cathedralesfranc01chap

VUES PITTORESQUES

DE LA

CATHEDRALE DE PARIS,

ET DÉTAILS REMARQUABLES DE CE MONUMENT,

DESSINES

PAR CHAPUY,

E X- Or F ICI E R DU GENIE MARITIME. ANCIEN ELEVE DE L'ECOLE POLÏ TECHNIQUE;

AYEC UN TEXTE HISTORIQUE ET DESCRIPTIF PAR F. T. DE JOLIMONT,

IX INGENIE! R , K t TEl R Ut l'LlSItlliS OIVHACF9 SUR LES ANTIQUITES ET LES MHr«S DU MOYFN ACE, MEMRRF DE I.'a(.M<1MIR DES SCÏZtiC.Tf , BELLES LETTEES ET Aft/S Ut Cà!ÊM DE LA. SOCIETE DES ANTIQUAIRES DE NORMANDIE, DE CELLE d'ÉUULATION DE R.OLLN BX AU TUES SOCIETES V i.\ IfcS.

PARIS 9

CHEZ ENGELMANN ET O , LITHOGRAPHES , ÉDITEURS , IUjJE LOUIS-LE-GRAND, 27,

IMPRIMERIE DE GOETSCIiy , RUE LOUIS-LE-GRAND , N°. 27.

f

EXPLICATION

DES PLANCHES DE FRAC MENS.

a Signes du Zodiaque et Travaux agricoles des mois de l'année.

b Soubassement du côté gauche de la porte dite de la Sainte-Vierge.

c Trumeau de la même porte.

d Trumeau de la porte Saint-Marcel.

e Trumeau de la porte latérale, côté du Nord.

f Quelques Chapiteaux de la porte dite de la Sainte- Fier ge.

g Bas-relief du Jugement dernier, formant le fond du timpan de la grande porte,

tel qu'il était avant 1772. h Console de la porte Faint-Marcel. i Rinceaux d'ornemens pris à la porte de la Vierge.

k L'un des Compartimens des voussures de la grande porte, représentant l'Enfer.

/ Bas-reliefs sur le mur extérieur, côté du Nord, représentant diverses circon- stances de la mort de la Sainte-Vierge.

m Partie de la clôture du chœur et des bas-reliefs qui la décorent : la Visitation , la JNativité, et l'Adoration des Mages.

ÉGLISE CATHÉDRALE

DE PARIS.

A cette époque les Nations Gauloises, encore sous la domination des Césars, voyaient à peine se dissiper les erreurs du Paganisme, les pre- miers Chrétiens, en butte aux plus affreuses persécutions, et presque sous la hache des bourreaux , ne pouvaient rendre hommage au vrai Dieu que dans l'ombre du mystère : leurs temples n'étaient alors que de vastes souterrains ou des cryptes profondes ; et tel fut le berceau de l'Eglise de Paris, fondée par Saint Denis vers le milieu du troisième siècle.

Mais à peine Constantin eut-il arboré l'étendard de la croix et donné la paix à la Chrétienté , que des Monumens religieux plus dignes de leur objet s'élevèrent librement de toutes parts ; c'est alors que fut construite la première Basilique de Paris, sur les bords de la Seine, à peu de distance, à ce que l'on suppose, de celle qui existe aujourd'hui. Deve- nue trop petite pour le nombre toujours croissant des fidèles, un nouvel Edifice plus vaste , et dont rien n'égalait la magnificence , si l'on en croit l'évêque Fortunat, historien et poète contemporain, fut bâti en 555, par Childebert, à la sollicitation de Saint Germain, évêque de Paris, sur les ruines d'un ancien temple de Jupiter (j). Cette Eglise, dévastée par les peuples du Nord qui ravagèrent la France en 8^5 , et presque entière- ment détruite, subsista cependant, à l'aide de réparations successives, encore près de trois siècles, c'est-à-dire jusqu'en l'année 1164, épo-

(i) Childebert, quelque temps auparavant, avait publié un édit par lequel il ordonnait la destruction totale des idoles et des temples érigés aux dieux des Romains ( Félibien, Hist. de Paris, T. II, p. '26).

Des fouilles faites en 1711 sous le choeur de 1 Église actuelle firent découvrir divers débris de monumens du Paganisme , des inscriptions et des bas-reliefs curieux, sur lesquels Montfaucon j Leibnitz , Buudeleau , le P. Lobineau et autres savans ont publié des dissertations.

La plupart de ces débris, conservés par l'Académie des Inscriptions jusqu'en 1789, furent recueillis, à cette époque, par M. Alex, le Noir, dans le Musée des Monumens français.

( 2 )

que à laquelle Maurice de Sully parvint à l'Épiscopat. Cet illustre Archevêque (2) conçut le projet de rebâtir sur un plan tout nouveau, et dans de plus grandes proportions , la Cathédrale de Paris. Secondé par la générosité des Princes de son temps et du Peuple, il jeta les fondemens de celle qui existe aujourd'hui sur le même emplacement que la précédente ; le pape Alexandre III , alors réfugié en France , en posa la première pierre en n63; les travaux s'exécutèrent lentement. Maurice de Sully, mort en 1196, n'eut pas la gloire de voir achever son ouvrage ; et cette entreprise, souvent interrompue par des guerres, les troubles intérieurs et le manque d'argent, paraît n'avoir été entiè- rement terminée qu'au bout de deux siècles; malgré ce long espace de temps, cette foule d'obstacles qu'il fallut vaincre, le changement d'architectes et les variations du goût , introduites successivement dans l'art de bâtir, cet immense Edifice est un de ceux du même genre qui joint, à l'aspect le plus imposant, le plus d'unité et d'accord dans son ensemble.

Beaucoup d'historiens ont décrit l'Église Cathédrale Paris ; peu l'ont considérée sous le rapport de l'art , ou ce qu'ils en ont dit décèle presque toujours l'ignorance ou les préjugés du temps; cependant, re- devables à nos dévanciers des nombreuses recherches et des faits cu- rieux dont ils nous ont conservé la connaissance (3) , nous avons sou- vent , dans cette nouvelle description d'un des monumens les plus importans du moyen âge , nous approprier une partie du fruit de leurs laborieuses veilles, heureux si nous avons pu y ajouter quelques ré- flexions neuves , quelques considérations utiles.

(2) Maurice de Sully naquit à Sully, petite ville sur la Loire, d'une famille obscure, mais sa science et sa vertu l'élevèrent à l'Épiscopat, et le firent succéder à Pierre Lombard à l'Évêcbé de Paris. Il était libéral et magnifique; outre la Catbédrale de Paris, il fonda plusieurs abbayes. 11 fut inbumé dans l'Église de l'Abbaye de Saint-Victor , l'on voyait son épitapbe.

(3) Nous citerons particulièrement la Description historique de l'Eglise métropolitaine de Paris j publiée en 182 1 par M. Gilbert, 1 fort volume in-8.° , l'on trouve réuni , non seulement un cboix judicieux des documens publiés dans les ouvrages précédens, mais encore des rectifications utiles, des inexactitudes écbappées aux premiers écrivains, ainsi cpie des descriptions et des relations bistoriques sur les faits postérieurs qu'il n'est pas moins intéressant de connaître.

( 5 )

EXTÉRIEUR.

L'Église Notre-Dame de Paris ne présente point à l'extérieur ce luxe d'ornemens, cette prodigalité de détails et cette variété de composition que l'on remarque dans la plupart des édifices du même temps ; le ca- ractère principal et le mérite réel de cette célèbre Basilique consiste au contraire dans une sorte de sévérité de lignes, dans la majestueuse simplicité des formes, dans l'unité du tout ensemble; dispositions rare- ment observées dans les constructions postérieures au onzième siècle. Le premier sentiment qu'éprouve l'observateur n'est point celui de la sur- prise ni de cette émotion irréfléchie, excitée d'abord en nous par la vue des choses extraordinaires, parla hardiesse d'exécution ou les difficul- tés vaincues. Ici, l'imagination n'est point séduite; l'œil contemple avec calme, et peut juger avec justesse du grandiose des proportions et de la sage combinaison des masses : l'esprit approuve, et bientôt il admire.

Pourquoi faut-il qu'en cette occasion, comme en tant d'autres, outre les ravages du temps , nous ayons encore à déplorer les funestes résul- tats du peu de goût ou de la mauvaise volonté des architectes qui ont présidé aux restaurations de cet Edifice, et lui ont ôté une partie de son caractère , en supprimant , sans discernement , des ornemens es- sentiels ? C'est ainsi que l'on a substitué d'ignobles tuyaux de plomb aux gouttières en saillie , appelées gargouilles , non-seulement destinées à l'écoulement des eaux, mais encore à orner, d'une manière si pitto- resque , l'extrémité des contre-forts ; c'est ainsi que les moulures ri- chement sculptées de la rose du grand portail, et les pignons à jour des fenêtres du côté du Midi ont été supprimés ; c'est encore ainsi que le centre de la croisée, jadis surmonté d'une flèche élégante, a perdu cet ornement que l'on doit considérer comme indispensable dans la construction de nos anciennes Basiliques; enfin, sous un frivole prétexte, l'entrée principale a été défigurée , et les bas-reliefs inutilement muti- lés (4). Si l'on ajoute à ces dévastations réfléchies , celles qu'entraînent

(4) Ce fut en 1772 , sous la direction de Soufflot , dont la réputation devait faire présager plus de goût, qu'eut lieu cette mutilation , nécessitée , dit-on , pour faciliter le passage du dais sous lequel on porte le Saint-Sacrement dans les processions solennelles, et l'entrée du cortège dans les céré-

trop souvent les discordes civiles, telle que la destruction des nom- breuses statues des rois de France et des personnages religieux qui décoraient, avant 170,3, la façade principale et les portails latéraux, il sera facile de juger combien la Cathédrale de Paris a perdu de sa beauté primitive.

Napoléon , qui ne recherchait pas moins la gloire dans les monumens des arts que dans les trophées militaires , avait ordonné que ce Temple serait entièrement rétabli dans son ancienne splendeur. Cette noble pensée n'a reçu qu'une exécution lente et imparfaite, et, malgré les travaux considérables entrepris depuis plusieurs années, les amis des arts font encore des vœux pour une restauration plus complète, et qu'aujourd'hui, sans doute, nous avons droit d'attendre de la pieuse munificence de nos Princes et du goût plus éclairé de nos Architec- tes. Mais en regrettant de ne pas retrouver , dans l'aspect actuel de l'Eglise cathédrale de Paris, tout l'effet que devaient produire les or- nemens qu'elle a perdus , nous ne laisserons pas néanmoins de la con- sidérer encore comme une des principales Basiliques du moyen-âge , et * nous allons essayer de décrire succinctement ce que chacune de ses parties présente de plus remarquable.

Le grand portail, que l'on croit avoir été terminé vers l'an 1223 , sous le règne de Philippe- Auguste , est composé de deux tours symétri- quement bâties (5), qui, liées au pignon de la nef principale dans les deux tiers de leur hauteur, forment avec ce centre commun , jusqu'au point elle s'isolent , une immense façade parallélogramme, qui n'est pas sans quelqu'analogie avec les constructions romaines, et semblerait môme, au premier coup-d'œil, être d'une époque antérieure à celle

monies publiques. On supprima alors le pilier du milieu , orné d'une figure de Noire-Seigneur et on substitua un arc ogive qui tronqua le bas-relief supérieur dans une de ses parties les plus curieuses. Cette nouvelle construction n'est qu'une imitation maladroite du style gothique, sans caractère et sans rapport avec le reste du monument.

(5) Une de ses tours, celle du coté du Midi, a moins de largeur que l'autre, et il serait assez difficile d'expliquer la cause de cette différence. C'est sur la terrasse de cette tour qu'ont été faites, en 1744, les opérations tr/gonométriques pour la grande carte de Cassini. L'architecte Legrand et quelques autres supposent que ces tours devaient être surmontées de flèches ou pyramides à jour, semblables à celles que l'on voit en beaucoup d'édifices de ce genre , et quelque motif inconnu en aurait arrêté la construction.

( 5 )

elle fut réellement bâtie , puisque , malgré l'emploi des arcs ogives , elle rappelle plutôt dans son ensemble la force et la majesté de l'archi- tecture lombarde , que l'élégance et la légèreté de eelle en usage au treizième siècle. Celte façade, flanquée de quatre grands contre-forts et divisée en plusieurs étages par d'élégantes galeries (G), a cent vingt- huit pieds de largeur sur deux cent quatre d'élévation y compris les tours , et présente , selon l'usage , trois grandes portes dont les vous- sures, les timpans , les parois latéraux et les trumaux sont ornés de sculptures très-curieuses (7) décrites dans quelques ouvrages , et qui ont été l'objet de plusieurs dissertations scientifiques.

(6) Ces galeries sont au nombre de trois : la première, dite la galerie des Rois, placée immé- diatement au-dessus des portes, était décorée, avant 1793, de vingt-huit statues des Rois de France, depuis Childebert I." jusqu'à Philippe-Auguste. Ces statues de i4 pieds de proportion , dataient du treizième siècle , et étaient fort curieuses sous le rapport de l'art. On a le projet de les rétablir; mais des statues modernes ne pourront avoir ce caractère respectable, imprimé par les siècles, et si précieux pour ces sortes de monumens.

La deuxième , qui n'est, à proprement parler, que le couronnement de la précédente , est appelée galerie de la Vierge , parce qu'on y voyait une statue de la Vierge, accompagnée de deux Anges tenant des flambeaux, sur lesquels le Chevecier plaçait deux cierges allumés pendant que le Clergé, la nuit du jeudi après le dimanche delà sexagésime, venait faire station devant cette image sur la place du Parvis. Il paraît que cette cérémonie fut abolie à la suite d'une scène scandaleuse excitée par des gens masqués , qui insultèrent les Chanoines dans leurs fonctions.

La troisième enfin , nommée galerie des colonnes j parce qu'elle est en effet composée d'une suite de petites colonnes très-sveltes , forme entre les deux tours une sorte de péristyle d'un effet très-heui-eux.

(7) Le bas-relief qui surmonte la porte du milieu , représente plusieurs scènes du Jugement dernier : les Anges sonnent de la trompette; les Morts ressuscitent , le Élus sont partagés d'avec les Piéprouvés, et la figure de Nôtre-Seigneur placée sur un trône élevé, entouré d'Anges , de la Sainte- Vierge et de Saint-Jean , termine cette composition. La partie supprimée par l'arc ogive construit par Soufflot , représentait, au-dessus du champ ressuscitaient les morts, l'Archange Saint Michel pesant les âmes dans la balance de la Justice divine : un Démon, placé en face, posait le doigt sur un côté de la balance pour faire pencher de son côté.

Cette idée de peser les âmes et les destinées des humains se trouve dans quelques monumens de la plus haute antiquité.

A gauche, dans les compartimens inférieurs des voussures, les Saints sont représentés jouissant de la béatitude céleste, tandis que du côté opposé, les Damnés sont entraînés dans l'Enfer par des Démons , dont la figure hideuse et les attitudes grotesques ne pourraient qu'être faiblement décrites.

L'Enfer y est représenté sous la forme d'un énorme dragon, dont le ventre ouvert laisse voir une chaudière flamboyante , les Diables entassent, à coups de fourches, les Réprouvés qui y sont précipités, la tête en bas , parla gueule du monstre. Mais ce qu^on remarque plus particulièrement dans ce tableau bizarre, c'e&t le Démon de la luxure , caractérisé d'une manière si énergique , qu'on

( 6 )

La place appelée Parvis qui précède ce portail principal, long-temps obstruée de constructions d'un aspect désagréable a été successivement agrandie et rendue plus régulière ; le sol paraît avoir été considérablement exhaussé, et Sauvai, (hist. des Antiq. de Paris , T. I, p. 2 ) assure qu'au temps de Louis XII , il fallait monter treize marches pour entrer dans l'Eglise. On y remarquait jadis une fontaine construite en 1639, et une statue de Notre-Seigneur tenant le livre des évangiles , élevée sur un piédestal orné des figures d'Aron et de David : l'une et l'autre furent détruites en 1748.

L'Evêque de Paris avait dans le Parvis une échelle patibulaire , mar- que de la haute-justice qu'il exerçait dans sa juridiction ; elle fut rem- placée en 1767 par un carcan fixé au poteau vis-à-vis un des contre-forts de la tour septentrionale et qui lui-même a tout-à-fait disparu en 1 790. C'est du lieu était placé ce poteau que l'on commence à compter les distances itinéraires de la France ; il était d'usage autrefois que les criminels vinssent

s'étonnerait, sans doute, de trouver une pareille figure à la porte d'un lieu saint, si l'on ne savait que dans ces temps de mœurs simples, ces sortes de représentations n'étaient pas plus une indécence , que l'usage pieux qu'avaient les Dames romaines les plus chastes de porter un phallus d'or au cou.

Le reste des voussures est occupé par des légions d'Archanges , de Chérubins , et quelques personnages de l'Ancien-Testament. Les parois latéraux de cette porte, jadis décorés des statues des douze Apôtres, ne présentent plus que des niches vides. Les sculptures des soubassemens ont seules été respectées, et représentent des allégories sur les vices et les vertus, divisées en vingt- quatre tableaux.

La porte à droite , nommée porte Sainte-Anne j est également décorée d'un grand bas-relief qui occupe tout le titupan, et représente divers sujets de la vie de la Vierge et de la naissance de N.-S. On voit sur le pilier, au trumeau qui partage la porte en deux ventaux , une statue de Saint Marcel foulant aux pieds un dragon sortant de dessous le linceul d'une femme couchée aux pieds du Saint , dans un tombeau servant de piédestal. ( Voir la vie de Saint Marcel et l'histoire du Dragon. )

Montf aucon a décrit et publié les statues qui décoraient , avant 1 79/$ , les parois latéraux de cette porte 5 elles étaient réputées d'une époque antérieure à la construction de l'Église actuelle, et par cela même très-précieuses pour l'histoire de l'art.

La troisième porte à gauche, dite porte de la Sainte- Vierge , est la plus remarquable et la plus riche en sculpture; le timpan est divisé en trois parties : dans la première, on voit six fi- gures de Prophètes tenant des inscriptions écrites sur des bandelettes; au-dessus est représentée la mort de la "Vierge, ensevelie par les Apôtres, enfin son couronnement dans la partie supérieure. Sur le trumeau est placée l'image de la Sainte-Vierge, tenant l'Enfant-Jésus, et foulant aux pieds le serpent enlacé autour de l'arbre de la science du bien et du mal ; sur le piédestal étaient jadis

( 7 )

sur cette place faire amende honorable devant la principale porte de l'Église, avant d'être conduits ausupplice. Damiens, fameux par l'attentat qu'il commit sur Louis XV , y fit amende honorable en 1767. Mais parmi les faits digues de remarque , dont le Parvis de Notre-Dame a été le théâtre , on ne peut se rappeler sans émotion que ce fut en ce lieu que Jacques de Molay, grand-maître des Templiers, et ses infortunés compa- gnons , furent exposés , chargés de chaînes, sur un échafaud , pour y entendre lire la sentence qui commuait leur peine en une prison perpé- tuelle. Là , ce respectacle vieillard , sommé par le Légat de renouveler les aveux que d'horribles tortures lui avaient précédemment arrachés , pro- teste avec fermeté contre les calomnies imputées à son Ordre, prend le ciel à témoin de son innocence , et livre sa tête aux bourreaux , pour expier l'offense que sa faiblesse avait fait à ses frères , à la vérité et à la religion. C'était dans une maison du Parvis qu'en 1095 Abélard , non moins célèbre par sa science que par ses amours et ses malheurs, tenait cette

groupées quatre figures représentant, d'un côté, Adam et Eve se cachant après leur péché, et de l'autre , les mêmes chassés du paradis terrestre.

Les huit grandes statues, qui existaient avant 1793 sur les parois latéraux, représentaient Saint Jean , Saint Etienne , Sainte Geneviève , Saint Germain , Saint Denis et autres Saints honorés à Paris d'un culte particulier. Les soubassemens , d une structure fort élégante, présentent une multitude de petites sculptures délicatement travaillées; on y remarque, d'un côté, les symboles des quatre Evangélistes , représentés par un bœuf, un lion, un homme armé d'une hache , et un aigle.

Au nombre des autres sculptures qui ornent cette porte j les plus dignes de remarque sont une suite de petits reliefs au nombre de trente-six, placés sur les faces des pieds droits des portes, et qui représentent les douze signes du Zodiaque et les travaux agricoles de chaque mois de l'année , les quatre saisons, les quatre âges de la vie, etc. Ces sculptures fort curieuses ont été décrites et analysées par plusieurs savans. {Voyez les Mémoires de l'Institut , T. V \ p. 4 y un Mémoiie sur le zodiaque par F 'a sv mot et autres par DupuiSj F^ivnis de Sawt-Fifceist j etc.; les Mémoires de V Académie royale des Sciences , 1786, 1788/ le journal des Safaris ?g mars 1786"; enfin un Mémoire de M. Le Gentil j qui s'est occupé un des premiers de cet objet j et publié dans les Transactions philosophiques j année 1772.)

Mais ce qui ne doit point échapper à l'attention des curieux, et ce qui est digne de toute leur admiration, ce sont les ferrures des deux dernières portes que nous venons de décrire, particu- lièrement celle de Sainte- Anne. Ces ferrures en fer coulé et adouci , composées de rinceaux d'or- nemens, de feuillages, de figures, d'oiseaux et d'animaux, sont de vrais chefs-d'œuvre de serru- rerie , et un modèle d'élégance et de légèreté. On les doit au talent d'un artiste nommé Biscoknet, que l'on croit avoir vécu du temps de François I.er, bien que quelques savans prétendent que cet ouvrage soit aussi ancien que l'édifice.

( 8 )

école fameuse venaient s'instruire à l'envi les personnages les plus distingués de toutes les nations de l'Europe. Enfin , cette foire si re- nommée (8) , dont l'origine remonte à d'anciens et pieux usages des premiers siècles , avait lieu depuis un temps immémorial sur le Parvis de Notre-Dame , et n'a été transférée qu'en 181 5 sur le quai des Augustins.

Deux autres portails latéraux terminent les extrémités de la croisée au Nord et au Midi ; ces portails , d'un style fort simple, ne diffèrent guère entre eux que dans les détails de leurs ornemens. Celui du côtéduMidi, nommé portail Saint-Marcel , semblerait devoir plutôt être désigné sous le nom de Saint-Etienne , puisque l'histoire de ce Saint est le sujet des bas-reliefs et des sculptures qui le décorent ; il fut construit sous le règne de Louis IX , etle pontificat de Regnaud de Gorbeil , en 1 257 , par Jehan de Chelles , maître maçon , suivant une inscription gravée sur le mur , à quelques pieds de terre. Les ornemens en sont bien conservés ; mais on y regrette , comme aux autres portails, les statues des côtés latéraux, enlevées en 1793.

Le portail du côté du Nord, construit dans le même goût , fut élevé environ cinquante ans après, vers l'an i3i3, par les soins du roi Philippe- le-Bel , qui employa à sa construction le produit de la confiscation des biens des Templiers, dont il venait de supprimer l'ordre. Plusieurs rangs de figures occupent le fond du timpan ; les unes représentent les premiers faits de la vie de Jésus-Christ; les autres divers épisodes de l'histoire d'un possédé délivré et converti par la protection de la Sainte-Vierge. Les voussures sont remplies de figures d'Anges, dont la plupart tiennent des encensoirs; et qui paraissent avoir été originairement peintes et déco- rées. Les statues des parois latéraux représentaient les Vertus théologales et les trois Rois Mages.

Plus loin, du même côté, on remarque une petite porte d'une jolie structure , surmontée d'un pignon à jour , et accompagnée de deux obélisques très-délicatement travaillés; c'était par cette porte, nommée la porte ronge à cause de la couleur dont elle est peinte , que les Chanoines se rendaient du cloître à l'Église pour les offices de la nuit. On y voit, au fond du cadre ogive, à droite, la figure de Jean-sans-Peur , duc de

(8) La foire aux. jambons ( Voyez Anecdotes ecclésiastiques j Paris j ^ijscent j 1777 T. / et Histoire de la Vie privée des Français j par Le Grajxv D'Aussy , 18 15 , T. I 3l4. )

( 9 )

Bourgogne , et, à gauche , celle de Marguerite de Bassière, son épouse. Quelques historiens pensent que c'est à leurs pieuses libéralités qu est due la construction de cette porte. Au-dessus , Notre-Seigneur et la Vierge sont représentés couronnés par un Ange; enfin, quelques traits de la vie de Saint Marcel, sculptés dans les voussures, complètent à- peu-près la décoration de ce petit portail.

Au-delà de la porte rouge, vers le chevet , on remarque, sur le mur des chapelles , des bas-reliefs très-curieux : cinq représentent diverses circonstances de la mort de la Vierge, d'après une histoire apocryphe tirée des ménologues grecs (9); le sixième, les Anges en adoration devant le trône de J.-G. ; enfin , le septième offre, dans un même cadre, trois épisodes de l'histoire d'une femme possédée du diable et délivrée par l'intercession de la Vierge (10). On peut considérer ces bas-reliefs comme autant de petits tableaux , destinés probablement à orner quelques parties de l'ancien cloître, dont les constructions contiguës à l'Eglise cathédrale en ont long-temps dérobé aux regards la vue extérieure. Les différens aspects de ce bel Edifice, que l'on peut aujourd'hui librement contempler, méritent d'être observés , particulièrement celui du chevet , dont la forme semi-circulaire , le grandiose des galeries à triple étage , et l'ingénieuse et savante disposition des arcs-boutans et des contre-forts surmontés de pyramides et de clochetons , produisent l'effet le plus remarquable (11). Ces contreforts et ces arcs-boutans, qui soutiennent et accompagnent

(9) Dans l'un des plus singuliers, les Apôtres portent la Vierge au tombeau ; un Juif sacrilège est étendu à terre, et ses deux mains, coupées miraculeusement, sont restées attachées au cercueil qu'il a voulu renverser. Les autres représentent la mort de la Vierge, son assomption, sa réception dans la gloire céleste; enfin, la Vierge assise à la droite de Dieu, au milieu du concert des Anges. Gilbert, Description historique de f Eglise Cathédrale de Paris, page 128.

(10) Les Monumens religieux du moyen-âge offrent fréquemment des sujets de ce genre dans les sculptures qui les décorent , soit que ces histoires de possessions du Démon fussent véritables ou crues véritables , soit qu'on ne doive les considérer que comme des emblèmes pieux de la con- version des Hérétiques ou des Pécheurs.

(n) L'extrémité du toit, au-dessus du chevet, avait toujours été surmontée d'une croix, déco- ration nécessaire de nos temples, et qui avait été renversée dans les troubles révolutionnaires. On vient récemment d'en placer une nouvelle. Tout en applaudissant, avec raison , au rétablissement de ce signe révéré des Chrétiens, on regrette que cette croix massive et de mauvais goût soit si peu en harmonie avec le svelte et l'élégance de cette partie de l'Edifice.

2

( io )

les murs de l'Edifice dans toute son étendue, prouvent, par l'art avec lequel leur construction et leur force sont combinées , que les Architectes de ce temps étaient non moins savans en théorie qu'habiles dans l'exé- cution.

La couverture des combles, entièrement en plomb , est composée de mille deux cent trente-six tables de plomb , de trois pieds de large sur dix de long, et pesant ensemble 420,240 livres. Cet ouvrage immense fut entrepris par le vertueux cardinal de Noailies en 1726, du fruit de ses économies.

( II )

INTÉRIEUR.

Il suffit d'observer sans prévention l'aspect magnifique que présentent la plupart des grandes Eglises élevées par les architectes du moyen-âge , pour se convaincre que le style appelé gothique convient plus particu- lièrement à nos temples , auxquels il imprime un caractère solennel et religieux, que n'offrent point, en ce genre, les imitations, plus ou moins heureuses , de l'architecture grecque ou romaine. Les Basiliques de Saint-Pierre de Rome, de Saint-Paul de Londres, de Sainte-Gene- viève de Paris, chefs-d'ceuvres si vantés de l'Ecole moderne, sont loin , malgré leur grandiose et leur somptuosité , d'exciter en nous ce sentiment involontaire de vénération et de grandeur , cette émotion indéfinissable , qui s'empare de notre âme quand nous contemplons, même avec des dispositions indifférentes, l'intérieur des Edifices étonnans bâtis dans les douzième , treizième et quatorzième siècles.

Quelle élévation, quelle souplesse dans les voûtes, dont la hardiesse, la grâcieuse courbure ogive , et les nervures délicatement profilées sur- prennent et charment l'œil! Quelle légèreté dans les masses évidées par des fenêtrages presque continus, découpés en fleurons, en rosaces, avec tant d'art que la pierre semble devenue flexible pour prendre , au gré de l'ouvrier, les formes les plus variées ! Quelle richesse dans la disposition des piliers, soit sous la forme de colonnes majestueuses isolées, sur- montées de feuillages ou d'ornemens symboliques , soit sous la forme de petites colonnes fuselées réunies en faisceau, élevées d'un seul jet à des hauteurs prodigieuses! Quelle immensité dans ces vastes pérystiles, ces nefs multipliées , dont les aspects si variés sont rendus plus pitto- resques encore par mille accidens de lumière , et par l'effet mystérieux des vitraux peints! Tout paraît digne de la Majesté suprême, tout commande le respect dans ces demeures sacrées , que l'on peut regarder comme une ingénieuse imitation des immenses berceaux formés par d'antiques forêts , asiles impénétrables des premiers mystères religieux, et qui , pour nous servir de l'expression d'un célèbre romancier, furent sans doute les premières Cathédrales de la nature.

Ces considérations générales doivent s'appliquer en entier à l'intérieur

( 12 )

de l'Eglise de Notre-Dame de Paris , un des plus vastes et des plus imposans que l'on puisse citer. Ce bel Edifice , dont la partie centrale figure une croix latine, soutenu par cent vingt piliers de proportion et de structure différentes ( 1 2), mais régulièrement disposés , et qui forment une double enceinte autour de la nef et du chœur, a trois cent-quatre-vingt-dix pieds de longueur, sur cent quarante de largeur et cent quatre de hauteur dans œuvre ; il offre dans toutes ses parties , comme à l'extérieur, les dimensions les plus heureuses , une sévérité de lignes remarquable , et une sage éco- nomie d'ornemens. De spacieuses galeries , situées au-dessus des bas- côtés, et ouvertes dans toute l'étendue de chaque travée des nefs et du chœur, présentent autant de tribunes élégantes se placent les personnes invitées dans les jours de cérémonies (1 3); enfin , vingt-sept chapelles sont construites dans les travées extérieures des bas-côtés , et régnent autour de ce temple, dont le pavé, tout en marbre , ajoute encore à la ma- gnificence.

Mais si la plupart de nos anciennes Eglises n'ont pas conservé à l'exté- rieur, dans toute son intégrité, le style du temps, l'intérieur n'a pasété moins souvent défiguré par le mauvais goût, le caprice et la mode ; c'est ainsi qu'en blanchissant , à différentes époques , les murs de la Cathédrale de Paris, on a fait disparaître d'anciennes peintures curieuses (i4)» qui

(12) La plupart de ces piliers sont de forme ronde, tels qu'on les remarque ordinairement dans l'architecture gothique des treizième et quatorzième siècles ; quelques-uns seulement offrent pour différence une réunion de petites colonnes légères groupées autour de la colonne principale, dont elles sont cependant détachées. M. Gilbert , dans sa Description de la Cathédrale de Paris, remarque que ces petites colonnes rendent un son comme du bronze quand on les frappe avec un corps dur. Ce fait est exact, et quoique ces colonnes paraissent parfaitement égales dans leurs proportions, l'intensité du son varie pour chacune d'elles , et diminue même sensiblement à mesure qu'on s'éloigne des extrémités : on a quelques exemples de ce phénomène d'acoustique.

(13) C'est aux balcons de ces tribunes que 1 on exposait autrefois, pendant la guerre, les drapeaux pris sur l'ennemi. On cite à ce sujet l'anecdote suivante :

En 169,3, le Maréchal de Luxembourg vint à Notre-Dame pour assister au Te Deum chanté à l'occasion delà victoire de Marseille; l'Eglise était alors tendue, d'un bout à l'autre, des drapeaux que ce Maréchal avait pris sur les ennemis à Fleurus, à Steinkerke, à Nerwinde : le Prince de Conti , fertile en bons mots , tenait ce héros par la main en entrant dans l'Église, et dit, en écartant la foule qui embarrassait la porte : Place, Messieurs , laissez passer le tapissier de Notre-Dame.

(14) On a découvert plusieurs fois des vestiges de ces peintures appliquées sur un enduit en pâte, et notamment en 1819, dans la chapelle de la Vierge. Cette peinture représentait l'apothéose de Saint Nicaise. (Gilbert, Descr. hisl. de la Cathédrale de Paris, p. l35.)

( i3 )

caractérisaient le système de décoration primitive , en même temps qu'on a dépouillé la pierre de cette teinte grise, empreinte des siècles , et que l'on aime à retrouver dans les vieux Edifices. Le chœur et le sanctuaire, surchargés, à grands frais, d'une architecture en placage et d'ornemens modernes , exécutés sur les dessins de Mansard et de Robert de Coste , architectes de Louis XIV, ne présentent, malgré l'éclat des marbres et de la dorure, qu'un mélange bizarre de styles incohérens (i5). Le jubé en pierre qui décorait l'entrée du chœur, et les clôtures des chapelles ont disparu , ainsi que quelques monumens de sculpture des premiers siècles , dont à peine on conserve aujourd'hui le souvenir (16). Enfin la plus grande partie des riches vitraux peints , exécutés dans les douzième et treizième siècles (17), détruits par diverses causes , n'ont point été rem- placés, et la lumière, pénétrant aujourd'hui trop vivement à travers le verre blanc, ôte à cet Edifice une partie du charme que produit un jour plus doux. Les trois grandes roses seules, aussi remarquables par la délicatesse des compartimens que par la beauté des couleurs , ont été soigneusement conservées , et peuvent être regardées comme des chefs- d'œuvre de ce genre (18).

(15) Ces prétendus embellissemens coûtèrent plusieurs millions, et les travaux durèrent près de quinze ans. Ils furent entrepris par Louis XIV, en exécution d'un vœu de Louis XIII. {Voyez la Descr. hist. de la Cathédrale de Paris, par Gilbert, p. 207. )

(16) Tels que la fameuse statue gigantesque de Saint Christophe placée au bas de la nef, près de la porte d'entrée : elle fut détruite en 1786 ; la statue équestre de Philippe-le-Bel, adossée au dernier pilier de la nef, à droite, érigée en i3o4, détruite en 1789; les anciens autels des chapelles et quelques monumens funèbres. [Voir les diverses Descriptiotis de la Cathédrale de Paris. )

(17) M. Gilbert , dans l'ouvrage déjà cilé, entre dans des détails très-étendus sur ces anCiens vitraux , et sur ceux qui les ont remplacés, page 161 et suivantes.

(18) La rose de la façade principale a quarante pieds de diamètre ; les vitraux en ont été restaurés en 1731 ; mais il existe un dérangement dans la plupart des sujets , causé, soit par la difficulté que présentait cette restauration, soit par la maladresse de l'ouvrier. Cependant on peut y distinguer encore les signes du Zodiaque , les emblèmes des travaux agricoles, des douze mois de l'année, et plusieurs figures allégoriques.

La rose méridionale menaçant ruine fut construite à neuf en 1726 et 1727 , aux frais du Cardinal de Noaille , Archevêque de Paris, et coûta près de 80,000 livres. L'exécution en est due à Claude Penel , très-habile appareilleur , d'après les dessins et sous la conduite de Baffrand , architecte du Roi , qui se conforma scrupuleusement à la disposition de l'ancienne rose. L'immense quantité de verres peints, dont la rose est garnie, fut remise en plomb neuf dans son ordre primitif.

( *4 )

Cependant , si, parmi les ornemens intérieurs de la Cathédrale de Paris qui ont survécu aux différens genres de destruction , ou qui sont l'ouvrage des temps modernes , quelques-uns ne paraissent pas entière- ment en harmonie avec le style général de l'Edifice , la plupart du moins, considérés isolément, méritent de fixer l'attention. Tels sont les bas-reliefs en bronze doré du maître-autel (19); un groupe en mar- bre de Carrare chef-d'œuvre de l'art, représentant la descente de croix, exécuté par Nicolas Coustou, et placé derrière l'autel au fond du sanctuaire; les statues en marbre blanc, de Louis XIII et de Louis XIV, par Guillaume Coustou et Antoine Coysevox, aux deux côtés de l'autel (20) ; le pavé en mosaïque du sanctuaire , la boiserie des stales enrichie de sculptures très-délicates et de la plus belle con- servation, les huit tableaux qui décorent les parois latéraux du chœur, productions remarquables des Jouvenet, des Philippe de Champagne , des Lafosse, Louis Boulogne, Lahire et Coypel (21); les grilles en fer poli, ornées de bronze doré, qui ferment l'entrée du chœur et le pour- tour du sanctuaire (22); les bas-reliefs en ronde-bosse, représentant

par Guillaume Brice , un des plus habiles vitriers de son temps , et qui avait aussi rétabli les vitraux de la Sainte-Chapelle de Paris.

La rose septentrionale présente à-peu-près les mêmes dispositions que la précédente; elle a été soigneusement réparée en 1783. Chacune de ces roses a 42 pieds de diamètre.

(19) Celui du milieu, le plus remarquable, est de Van Cléve, sculpteur célèbre sous Louis XIY, et ornait autrefois le retable d'autel de la chapelle Louvois, dans l'Eglise des Capucines de la place Vendôme. L'autel actuel a été exécuté en 1 8o3 , sur les dessins de Legrand , architecte.

(20) Ces statues, dignes de la réputation de ces deux célèbres statuaires, sont dues à la munifi- cence du duc d'Antin , surintendant des bâtimens sous Louis XIY.

(21) Un chanoine, nommé l'abbé de Laporte, fit don , en 1709, à la Cathédrale de Paris , de ces huit tableaux qui représentent les principaux traits de la vie de la Vierge. Louis XIV lui en témoigna sa satisfaction dans une lettre qu'il ordonna au Marquis d'Antin de lui écrire. Ce vertueux Ecclé- siastique, devenu ledernieractionnaired'une tontine, se trouva possesseur d'une fortune considérable qu'il consacra au soulagement des malheureux , en les instituant ses légataires universels.

L'intérieur de la nef contenait autrefois une collection rare de tableaux exécutés par les plus habiles Artistes du temps , et qui était due à une pieuse association d'Orfèvres, qui , chaque année, offrait un tableau en l'honneur de la Sainte-Vierge. Une partie de ces peintures est aujourd'hui au Musée Royal.

(22) Elles ont été exécutées , en 1809 , sur les dessins de MM. Percier et Fontainb, architectes du Gouvernement, par Vavin, serrurier, et Forestier, fondeur-ciseleur. Celles du sanctuaire ont été faites avec tant de précision , et sont posées de manière qu'elles peuvent s'enlever à volonté dans les circonstances extraordinaires.

( i5 )

divers sujets de la vie de J.-C, que l'on remarque à l'extérieur des côtés du chœur : fragmens curieux de l'ancienne clôture en pierre de cette partie de l'Eglise, et qui datent du quatorzième siècle (23); la belle statue de la Sainte-Vierge, chef-d'œuvre d'Antoine Raggi, dans la chapelle de la Vierge (24) ; enfin les mausolées du comte d'Harcour par Pigale , d'Albert de Gondi , Maréchal de France , de Pierre de Gondi , Evêque, et celui du Cardinal Du Belloy, mort en 1808, morceau re- marquable dû au ciseau de M. Deseine (25).

Outre ces nombreux monumens, si dignes d'orner une des princi- pales Basiliques de l'Europe , et que nous venons d'indiquer rapidement , la Cathédrale de Paris renferme encore, dans le lieu appelé le trésor, une grande quantité de châsses , de reliques (26), d'ornemens sacer- dotaux, de vases sacrés, et d'objets non moins précieux par leur anti- quité que par l'élégance des formes et la richesse de la matière.

(28) Avant les changemens faits au chœur, sous le règne de Louis XIV, on voyait sur cette clôture, au fond de la porte rouge, la figure en relief d'un homme à genoux, au-dessus duquel était gravée cette inscription, en caractères gothiques : Cest maistre Jehan Rauy qui fut masson de Rostre-Dame de Paris par l'espace de XXVI ans , et commença ces nouvelles histoires , et maistre Jehan le Bouteillier, son nepueu, les a parfaictes en MCCCLI.

(24) Cette statue, faite d'après le modèle du cavalier Bernin, coûta 10,000 francs au Cardinal Antoine Barberin , outre les frais de transport à Paris , et fut donnée en présent par ce Prélat aux Carmes Déchaussés de la rue de Vaugirard ; conservée au Musée des Petits-Augustins pendant la Révolution , elle a été placée dans la chapelle de la Vierge en 1802.

(25) Ce beau monument, qui cependant a été l'objet de quelques critiques judicieuses , avait été ordonné par Napoléon qui permit, par un privilège spécial, ,que le Cardinal Du Belloy fût inhumé dans le caveau de ses ancêtres, pour attester la singulière considération qu'il avait pour les vertus e'piscopales de ce Prélat. Ce tombeau n'a été terminé qu'en 1819.

(26) On y conserve, entre autres, la couronne d'épiDes de N.-S., achetée par Saint-Louis , i3,og5 hyperperses d'or (environ 1 56, 900 livres de notre monnaie), enfermée dans un magnifique reliquaire ; nous regrettons de ne pouvoir transcrire ici les documens historiques relatifs à cette curieuse relique, dont l'authenticité paraît reconnue, et qui a été conservée pendant la Révolution , au cabinet des Antiques de la Bibliothèque Royale, (Voyez l'Ouvrage de M. Gilbert, p. 529). On y montre encore l'escourgette ou petit fouet en chaînes de fer avec lequel Saint-Louis se faisait donner la discipline , tous les vendredis, par son confesseur ; enfin une chemise de ce Prince à laquelle est attachée une bandelette de parchemin , sur laquelle est écrit, en caractères gothiques :

Cest la chemise de Mons Sainct Loys, jadis Roi de France, il n'y a que une manche. Cette chemise ressemble à celle d'une femme; l'ouverture du poignet est fort étroite ; les pointes au lieu d'être sur les côtés sont sur le devant et sur le derrière; elle a trois pieds neuf pouces de haut et l'ouverture du cou est taillée en forme de cœur.

( 16 )

Si les beautés de l'art ont placé l'Eglise Notre-Dame de Paris au pre- mier rang parmi nos monumens nationaux , elle ne le mérite pas moins par les grands et touchans souvenirs qui la rattachent à notre histoire. C'est dans ce temple, tant de fois orné de leurs pieuses mains, que les Rois de France viennent , après leur avènement au Trône, déposer aux pieds de l'Éternel le poids de leur couronne, et renouveler le serment d'être fidèles observateurs de la justice et les pères du peuple. Couverts des trophées de la victoire , ou affligés par quelque calamité publique , nos illustres Monarques ont souvent fait retentir ces voûtes augustes de leurs ferventes invocations, ou de leurs chants d'actions de grâces, et naguère encore nous avons pu contempler, avec émotion , la capitale entière prosternée devant les autels avec une mère infortunée, offrir, à celui qui dispose des hommes et des empires , le prince nouveau-né , espoir de la France , l'héritier des Saint Louis , des Louis XII , des Henri , un jour l'émule de leurs vertus.

FIN,

VUES PITTORESQUES

DE LA

CATHÉDRALE D'AMIENS

ET DÉTAILS REMARQUABLES DE CE MONUMENT,

DESSINÉS

PAR CHAPUY,

EX OFFICIER DU GÉNIE MARITIME, ANCIEN ÉLÈVE DE L'ÉCOLE POLYTECHNIQUE;

AVEC UN TEXTE HISTORIQUE ET DESCRIPTIF PAR F. T. DE JOLIMONT,

EX l\'CKMFI'R , A L'TEt'B DE PLI SI £ C IIS 01TIÏACK9 SBB LFS ANTIQIITÎS ET LES MTEtJlS DU MOTSN AGE, MEMRBR DE I.'aCADLHIE DES SCirKfES, BELLES LETTRES ET A RIS DE CAEX DB LA SOCItTl, DES ANTIQUAIRES DE NORMANDIE, DE CELLE d'ÉMELATIO.N DB ROt'EN ET AUTRES SOCIETES SAVANTES.

PARIS 9

CHEZ ENGELMANN ET O , LITHOGRAPHES , ÉDITEURS , RUE LOU1S-LE-GRAND,

-s<<3&3 uni

IMPRIMERIE DE GOETSCIIY , RUE LOUIS-LE-GRAND , N°. 27.

ÉGLISE CATHÉDRALE

D'AMIENS.

Vers le milieu du quatrième siècle , sous le règne de l'empereur Gratien, la première Eglise chrétienne du diocèse d'Amiens fut élevée par saint Firmin , deuxième du nom , fils ou proche parent du sénateur Faustinien, et troisième évêque d'Amiens. Ce généreux confesseur la fit construire en un lieu depuis long-temps consacré , par la piété de sa famille, à la sépulture des fidèles morts pour la religion : et reposait déjà le corps de saint Firmin-le-Martyr -, premier évêque d'Amiens, immolé pour prix de ses vertus et de son apostolat, dans la citadelle de la ville , l'an 5oo.

Cette Eglise, instituée sous le titre de Notre-Dame-des-Martyrs , peut être considérée comme la première Cathédrale d'Amiens, et fut le siège de l'évêque pendant plus de deux siècles.

Il paraît qu'on avait insensiblement perdu la tradition du lieu étaient déposés les restes du martyr saint Firmin, puisque vers l'an 61 3, saint Salve, neuvième évêque d'Amiens, en faisait la recherche, et dé- couvrit miraculeusement son tombeau sous l'autel de son Eglise. Cet événement fut signalé, disent les chroniques et les légendes, par de nombreux miracles ; une odeur suave se répandit au loin dans l'air, des malades furent guéris , et la nature au milieu de l'hiver se couvrit de verdure et de fleurs. Les habitans des villes voisines, avertis par tant de prodiges , accoururent pour implorer l'intercession du saint et ren- dre hommage à ses reliques. Leurs dons furent si considérables, que l'on résolut d'en consacrer le produit à bâtir une nouvelle Eglise dédiée à saint Firmin, sur le lieu même de son supplice, et d'y déposer son corps (1). Lorsque l'édifice fut achevé, saint Salve y transporta en

(1) Cet emplacement faisait partie c!e celui de l'Église actuelle.

(-4 )

grande pompe l'objet de tant de vénération , et y établit son siège épis- copal , après avoir laissé à Notre-Dame-des-Martyrs quelques prêtres pour en faire le service , et avoir changé son nom en celui de Saint- Acheul, qu'elle porte aujourd'hui.

Cette seconde Cathédrale (2) existait encore au neuvième siècle ; brû- lée par les Normands en 881 , plusieurs fois depuis reconstruite ou ré- parée par suite de divers événemens , elle fut enfin entièrement réduite en cendre par le feu du ciel, en 1218, ainsi que tous les titres, les martyrologues et les archives de l'évêché et du chapitre.

Deux ans s'écoulèrent sans qu'on s'occupât ou sans qu'il fût possible de reconstruire une nouvelle Eglise. Cependant la nécessité d'un lieu convenable pour la réunion des fidèles et pour placer décemment le corps de saint Firmin , ainsi qu'une relique non moins précieuse , le chef de saint Jean-Baptiste récemment apporté des Lieux-Saints , dé- termina l'évêque Evrard à demander à son clergé et aux peuples des secours, pour relever de ses ruines le temple du Seigneur; la voix du pasteur fut entendue , et chacun s'empressa d'y répondre avec zèle. Robert de Lusarches, dont le nom est du petit nombre de ceux des ar- chitectes de ce temps qui soient parvenus jusqu'à nous , fut chargé des plans et de la construction de l'édifice. A cette époque, l'enthousiasme pour les monumens religieux était porté au plus haut degré (3) ; de toutes parts s'élevaient ces magnifiques basiliques qui font encore le plus bel ornement de la plupart de nos villes , et il s'était établi entre les divers architectes une rivalité qui tournait au profit de l'art.

Robert s'efforça donc d'égaler , ou même de surpasser les plus beaux édifices de ce temps, et jeta les fondemens de la Cathédrale actuelle en 1220. La première pierre en fut posée par l'évêque Evrard, sous le pontificat d'Honoré III et le règne de Philippe- Auguste; mais ni le fon- dateur, ni l'architecte ne purent jouir de leur ouvrage, car à peine l'édifice s'élevait-il à quelques pieds de terre que l'évêque Evrard mou- rut , et probablement Robert de Lusarches lui-même , puisque trois ans

(2) C'était un Édifice fort simple et en grande partie de charpente, lignis tabulis fabricata.

(3) On allait jusqu'à démolir les anciennes Églises pour en construire de plus magnifiques.

( 5 )

après, sous l'Episcopat de Godefroi d'Eu, qui succéda à Evrard, la conduite des travaux fut confiée à un nommé Thomas de Cormont. Ceux-ci eux-mêmes ne virent élever l'Eglise que jusqu'aux voûtes ; plu- sieurs évêques succédèrent à Godefroi, et Renaud de Cormont remplaça depuis son père dans la conduite de cette entreprise, avant qu'elle fût entièrement achevée.

Il paraît qu'alors, comme de nos' jours, on commençait de vastes édifices, sans trop prévoir quand et comment on les pourrait finir: l'ar- gent manqua lorsque les travaux étaient environ à la moitié de leur exécution. Arnoult , évêque en 1240, fut obligé de faire un nouvel ap- pel au zèle et à la piété des fidèles. Il ordonna des processions solennelles l'on porta la châsse de saint Honoré ; et fit faire des exhortations dans toutes les Eglises du diocèse. Ces moyens eurent un plein succès; les travaux furent continués avec activité , et cette superbe basilique terminée en 1288, 68 années après le commencement des travaux. On fit alors graver au milieu de la nef, sur des lames de cuivre disposées autour d'un disque de marbre noir, l'inscription suivante, dont les his- toriens nous ont conservé la connaissance , mais qui n'est plus lisible aujourd'hui :

En l'an de grâce mil deux cens Et vingt fut l'œuvre de cheans Premièrement encommenchiée A dont iert de chest Évechié Everard Éveque beniis Et le Roi de France Loys, Qui fust fil Philippe-le-Sage Chil qui maistre était de l'ouvrage Maistre Robert était nommé Et de Lusarches surnommé Maistre Thomas fu après lui De Cormont, et après cestui Son fil maistre Renaud qui mettre Fit a chest point chi ceste lettre Que l'incarnation valoit Treize cents ans douze en falloit.

( 6 )

EXTÉRIEUR.

L'Église Notre-Dame d'Amiens ne présente en dehors que peu de parties remarquables, et ce monument, si vanté, ne mériterait point par sa construction extérieure d'être placé au rang des plus belles Cathédrales de France, si d'ailleurs l'admirable ordonnance du plan et les beautés nombreuses que nous indiquerons particulièrement en décrivant l'intérieur, ne le faisaient regarder avec raison comme un des chefs-d'œuvre de l'architecture du moyen-âge. Cet extérieur cependant offre peu de défauts, et aucun qui soit essentiel, seulement les orne- mens de détail y paraissent trop rares, et l'aspect général , quoiqu'im- posant par son élévation, manque de cette élégance de formes et de cet artifice de structure qui surprend, et que l'on admire dans beaucoup d'édilîces moins importans ou moins en réputation que celui-ci.

Le portail principal, qui, sous beaucoup de rapports, rappelle celui de la Cathédrale de Paris, dont les lignes et le genre de décoration sont à-peu-près semblables , en diffère cependant beaucoup dans la dis- tribution relative de chacune de ses parties. Les proportions médiocres des tours, leur peu d'élévation, leur inégale hauteur, et l'échelle en général trop petite adoptée pour toute cette façade , par rapport au reste du monument , peuvent être regardés comme des défauts ; mais considéré isolément, ce portail a des formes plus sveltes, plus d'élégance dans la disposition des lignes et des ornemens; et les trois grandes por- tes d'entrée (4) ont beaucoup plus de régularité , de grandiose et de ma- gnificence que dans celui de Paris. Ces portes occupent toute l'étendue

(4) La porte du milieu, la plus grande des trois, est appelée la porte du Sauveur, parce que Noire-Seigneur est représenté sur le trumeau en pierre qui partage la porte en deux : il foule aux pieds un dragon et un lion , et le socle est orné de pampres et de ceps de vigne enlacés dans les replis d'un serpent -, d'un côté du même socle on voit un chien , et de l'autre un coq; au-dessous est la statue du Roi de France, tenant d'une main son sceptre et de l'autre un lambel : on suppose que ce doit être Dagobert , qui le premier fonda des Églises en France ; mais il est plus probable que ce soit saint Louis, qui occupait le trône de France lorsqu'on achevait de décorer cette façade . et qui avait acquis tant de titres à cette espèce d^hommage. Plusieurs emblèmes sont sculptés sur les diverses faces des pieds-droits, tels que les arbres de la science du bien c! de la science du mal , etc. Les statues des côtés latéraux représentent les douze Apôtres et quelques-uns de leurs disciples.

( 7 )

de la partie inférieure , s'avancent jusqu'au niveau de la saillie des con- tre-portes , et forment ainsi une espèce d' avant-porche , qui , détaché du fond, et laissant en retraite tout le reste du portail, lui donne plus de grâce et de légèreté. Un style uniforme d'ornemcns décore ces su- perbes entrées : il consiste en un stéréobate continu parsemé de cais- sons ou petits bas-reliefs, et surmonté d'un rang de colonnes légèrement engagées, dont chacune porte en avant une statue de grande propor- tion élevée sur une console et surmontée d'un dais , le tout terminé par de profondes voussures , dont les arcs multipliés sont remplis d'une grande quantité de figures d'anges, de séraphins et d'autres person- nages , en rapport avec le grand tableau en relief sculpté sur le fond ou tympan; enfin les pignons triangulaires ornés de chardons, qui sur- montent ces trois portes, se détachent d'une manière pittoresque sur des renfoncemens obscurs , et l'arc d'ouverture de chacun est enrichi d'un cordon à fleurs et d'une dentelle en pierre délicatement travaillée.

Le reste de cette façade se compose principalement d'une galerie à jour, en forme de péristyle , qui règne dans toute la largeur , et dont les arcades sont ornées et subdivisées dans le goût du siècle , sur- montée d'une autre également à jour, et dont les entrecolonnemens

On reconnaît , dans les cartouches ou petits bas-reliefs des socles ; les diverses corporations des arts et métiers qui, par leurs dons, avaient contribué à l'édification de cette Basilique , et diverses allégo- ries sur les vertus civiles et religieuses ; enfin le relief du fond offre, comme à Paris, le tableau du jugement dernier en plusieurs parties : la résurrection des morts , saint Michel qui pèse les âmes , le partage des élus et des réprouvés : ceux-là sont conduits dans les demeures célestes au bruit des concerts des Anges -, ceux-ci, nus et enchaînes, sont traînés par les Démons dans les enfers ; au- dessus le Père Eternel est environné de saints Patrons du diocèse et des Anges qui semblent inter- céder en faveur des hommes.

lia porte à droite est appelée Porte de la Mère de Dieu; son image orne le trumeau du milieu : elle écrase la tète du serpent. Les statues et les reliefs du pied-droit et des côtés latéraux repré- sentent des sujets et.des personnages de l'ancien et du nouveau Testament; le tympan offre plu- sieurs tableaux : dans l'un on voit les Patriarches; au-dessus la mort., la résurrection et l'assomp- tion de la Vierge.

La porte à gauche est nommée Porte Saint-Firmin , parce que la statue de ce martyr y est également représentée, ainsi que les principaux faits de sa vie , sur le pilier du milieu ; sur les faces latérales sont sculptés , dans des médaillons , les douze signes du zodiaque et les douze mois de l'année figurés par les travaux des champs ; les statues sont celles de saints Évêques honorés dans le diocèse d'Amiens , et le tableau du fond offre divers personnages religieux et des traits de la vie de saint Firmin-le-martyr.

( 8 )

sont remplis, comme autrefois à Notre-Dame de Paris, par les statues colossales de vingt-deux Rois de France jusqu'à Philippe-Auguste ; enfin d'une très-belle rose que nous décrirons plus amplement, en parlant des vitraux peints, et d'une balustrade à hauteur d'appui qui forme le couron- nement. Là se termina long-temps le portail de la Cathédrale d'Amiens, qui formait ainsi un parallélogramme parfait; et son aspect considéré isolément , offre , comme nous l'avons remarqué à la Cathédrale de Paris, la sévérité de ligne et le grandiose des plus beaux monumens de l'antiquité.

Les deux tours et la petite galerie qui les unit à la base, n'ont été élevées que plus d'un siècle après l'achèvement total de toute l'Eglise, et ne furent terminées telles qu'elles sont, qu'en i4oi. Tout porte à croire que Robert de Luzarches ne les avait point comprises dans son plan , ou du moins elles eussent été plus en harmonie avec le reste ; mais on crut devoir par ce moyen donner plus d'élévation au portail qui se trouvait beaucoup au-dessous du pignon de la nef ; ces tours étaient d'ailleurs, à cette époque, non-seulement un objet de mode, mais encore elles constataient , par leur nombre et leur élévation, diffé- rens degrés de suprématie dans les Eglises. On sait que les Cathédrales métropolitaines, certaines collégiales et les Abbayes de fondation royale avaient seules le droit d'avoir deux tours ou clochers d'une égale hau- teur; les Cathédrales suffragantes en avaient deux, mais inégales ; enfin les autres Eglises de paroisse ou de simple monastère, n'avaient droit qu'à un clocher (5). C'est ainsi que, dans tous les temps, le génie de l'ar- tiste est souvent obligé de se soumettre à des lois bien étrangères à l'art.

Le grand portail de la Cathédrale d'Amiens a i5o pieds de largeur et i5a pieds de hauteur, jusqu'à la naissance des tours, 210 pieds jusqu'au sommet de la tour du nord, et 190 pieds jusqu'au sommet de la tour méridionale. Elle est précédée d'une place de trop peu d'étendue, ce qui nuit à son aspect et au développement de ses proportions. Cette place est divisée en deux parties : l'une, élevée de plusieurs marches, forme le

(5) Il en était de même clans les châteaux et les manoirs seigneuriaux : le nombre, et quelque- fois la forme des tours et des tourelles , indiquaient le degré de puissance et l'étendue de la juri - diction du châtelain.

I 9 )

parvis proprement dit , et est de niveau avec l'intérieur de l'Église ; l'autre, beaucoup plus basse, suit l'inclinaison naturelle du coteau sur lequel la Cathédrale est construite.

C'est sur cette place que, le 9 août i5p,4, se retrancha le duc d'Aumale, gouverneur de l'ancienne Picardie et un des chefs de la Ligue, pour- suivi par le parti royaliste qui venait de crier Vive le Roi, et d'arborer des fleurs blanches aux chapeaux : il s'empara du parvis Notre-Dame et s'y barricada avec q5o hommes; mais la barricade fut forcée par Mont- caurel avec 5o cuirassiers que les ligueurs croyaient de leur parti. Plu- sieurs de ceux-ci furent tués, et le duc d'Aumale forcé de se retirer.

La façade méridionale est entièrement à découvert: des constructions étrangères ne dérobent la vue d'aucune partie, et l'aspect en est fort beau ; c'est surtout en la considérant à quelque distance que l'on peut juger de la prodigieuse élévation des combles (6) , des proportions im- posantes de l'édifice, et des beautés ou des défauts de la structure.

Cette façade présente trois entrées ou portes latérales; l'une, vers le chœur, est appelée porte du Puits-de-l'OËuvre , parce qu'elle donne sur une petite cour se trouve un puits , près duquel était encore il y a peu d'années, une table en pierre qui servait à régler le compte des ouvriers et les devis de l'entreprise, lors de la construction de cet édifice; la seconde est appelée porte Saint-Christophe , parce qu'on voit près d'elle une statue colossale de ce Saint (7). Cette porte est placée sous la tour méridionale dite de l'Horloge, qui est ornée de quelques statues, dont deux représentent, l'une un évêque , et l'autre le seigneur de Dommé- lieu , auquel se rattache une anecdote assez singulière , rapportée par les historiens de la ville d'Amiens (8). Sur le mur de la nef, depuis la

(6) Le faîte de la toiture se trouve ainsi , à-peu -près , à la même hauteur cpie le sommet des tours de Notre-Dame de Paris, et a 5o pieds de plus que la partie correspondante dans ce dernier monu- ment. Il est orné d'une petite dentelle en plomb.

(7) On avait soin de placer à l'entrée des Eglises, dans les douzième et treizième siècles, une figure de ce Saint, parce qu'on était persuadé qu'il suffisait de le voir pour être préservé do mort subite.

(8) Le seigneur de Dommélieu avait déshérité son neveu, et donné tous ses biens à l'Église d Amiens ; celui-ci, pour s'en venger, tua son oncle au moment il entrait dans l'église : tel est le fond de cette histoire, dont les détails, rapportés par divers auteurs, peuvent servir à l'étude des mœurs du temps ( Voir les divers historiens de la ville d'Amiens).

2

( io )

tour jusqu'à la croisée, on remarque aussi quelques sculptures repré- sentant deux Anges , une Annonciation , un saint Nicolas , et deux villageois, homme et femme, avec chacun un sac; près d'eux on lit cette inscription en caractères du XIIIe siècle : Les bonnes gens des villes (9) d'entour Amiens qui vendent woides (10) ont faicte cette chapelle de leurs omones. On y voyait encore Adam et Eve, que le chapitre fit ôter un peu avant la révolution, à cause de leur nudité; enfin le pignon de la croisée de ce côté offre un portail assez riche, nommé portail Saint- Honoré, dont les bas-reliefs représentent les principaux faits de la vie de ce saint prélat : une très-belle rose remplit toute la partie supérieure de ce portail, qui est flanqué de deux tourillons surmontés de petites campanilles pyramidales.

Le portail et la façade septentrionale n'offrent presque rien de re- marquable ; les piliers des contre-forts sont ornés de quelques statues d'un style plus moderne que celui de la principale façade ; celles que l'on voit sur le côté de la tour dite de Saint-Firmin , représentent la Vierge tenant l'Enfant- Jésus endormi : un Ange à ses pieds joue du violon; puis un Roi de France , que l'on croit être Charles V ; le cardinal La Grange son ministre , un saint Jean-Baptiste , un prince royal et un comte d'Amiens; les autres représentent des évêques , et deux femmes, dont une paraît être la reine Blanche, mère de saint Louis; enfin la figure de saint Firmin le confesseur est placée sur le portail de la croisée, qui de s'appelle portail Saint-Firmin , et dont elle est à-peu-près l'ornement le plus important. La partie supérieure, qui ne paraît pas avoir été entièrement terminée , est remplie par une rose d'une très-grande dimension, dont la forme est masquée par des jambes de force d'un effet désagréable, construites pour lui donner plus de solidité , mais exécutées avec tant d'art qu'elles ne s'aperçoivent point à l'intérieur; derrière le chevet, il existait autrefois un cloître aujour- d'hui presque entièrement démoli , dont les murs étaient ornés de

(g) Villes pour villages, du mot latin villa.

(10) Woiies de la gaude : on appelait marchands de woide et de gaude, les grainetiers.

( " )

peintures à fresque, représentant la fameuse danse Macabre (11).

Du milieu de la croisée s'élève, comme nous l'ayons déjà dit, un clocher en forme d'aiguille, construit en charpente revêtue de plomb, par un simple ouvrier nommé Louis Candon, en 1529, d'une manière fort ingénieuse (12), eu égard surtout aux difficultés qu'il y eut à sur- monter. La forme en est élégante et légère; il est presque tout à jour, et la plus grande partie en a été dorée ; sa hauteur, depuis la voûte jusqu'à la croix, est de 208 pieds. Lorsque des étrangers visitent cette belle cathédrale, on a soin de leur faire parcourir les galeries extérieures qui régnent tout autour de l'édifice au-dessus des bas-côtés: cette pro- menade n'est point sans intérêt pour les curieux : la disposition des contreforts, des arcs, des piliers butants, des pyramides à travers les- quelles on découvre des points de vue magnifiques , offrent une multi- tude d'aspects très-pittoresques, dont l'artiste a eu l'heureuse pensée de donner une idée dans un des dessins de ce recueil.

(11) On y voyait la mort menant en branle le pape , les rois, les cardinaux, les évêques, les moines , les philosophes , et des personnages de tous les rangs. Cette peinture, qui a été souvent reproduite , avait été composée sur une satire en vers attribuée à Jean Macabre.

(12) Voir l'Histoire de la cathédrale d'Amiens, par M. Rivoire, p. 85 et suiv.

( 12 )

INTÉRIEUR.

Si quelque enthousiaste exclusif de l'architecture antique pouvait refuser encore de reconnaître dans un grand nombre des édifices reli- gieux du moyen âge , ces beautés réelles et ces parties qui honorent l'art, comme produit d'une combinaison réfléchie, et non l'effet d'un hasard heureux , il lui suffirait sans doute , pour revenir à la vérité , d'observer avec autant de bonne foi que d'attention l'intérieur magni- fique de l'église que nous décrivons : il reconnaîtrait bientôt , avec tous ceux dont le jugement n'est point assujéti à des préjugés d'école, tout le génie qui a présidé à la construction de cet édifice, la science pro- fonde et le bon goût dont l'architecte a fait preuve dans l'ordonnance du plan , si vaste , si régulier et en même temps si varié ; dans la distri- bution si pittoresque des masses et des vides, enfin dans l'accord et le calcul si judicieux des plus admirables proportions. En effet, il est peu de temples de ce genre dont l'intérieur offre tout-à-la-fois autant d'im- mensité, de grandiose, d'unité de style et d'élégance, autant de per- fection, en un mot, dans l'ensemble et dans les détails; et c'est parti- culièrement en cela, comme nous l'avons déjà fait observer, que l'église d'Amiens a toujours été réputée comme un des chefs-d'œuvre du temps.

Nous n'essaierons point de donner de ce monument des descriptions minutieuses , inutiles lorsque le lecteur a sous les yeux des dessins exacts et multipliés, et toujours fastidieuse par la répétition obligée des termes techniques. Les ressources du langage , les dessins eux-mêmes , quelle que soit leur parfaite exactitude, ne peuvent d'ailleurs donner qu'une connaissance incomplète des objets à ceux qui ne les ont point vus en réalité. C'est sur le lieu même que l'observateur peut jouir inté- gralement de l'ensemble et de chaque partie de l'édifice : seulement l'œil se dirige à volonté sur tous les points , rien n'échappe à son active curiosité, et l'esprit peut juger avec plus de certitude. Ainsi, le but principal de ces sortes de Recueils, composés de vues pittoresques et de courtes notices, productions si utiles et si agréables toutefois, est suffisamment rempli, en indiquant succinctement les dimensions géné-

( i3 )

raies, le caractère distinctif de la structure , et les particularités les plus remarquables , soit de l'art , soit historiques , du monument dont on veut seulement rappeler le souvenir aux contemporains, ou le conserver à la postérité (i3).

Le plan, en forme de croix latine, offre une étendue de 4 1 ^ pieds dans sa plus grande longueur , et 98 de largeur dans œuvre ; la croisée a 182 pieds de longueur sur 44 pieds 4 pouces de largeur ; et la hauteur totale de l'édifice, sous clef de voûte, est de i32 pieds. De Tastes bas- côtés, bordés de chapelles , régnent autour de la nef et du chœur, et les voûtes sont élevées sur 126 piliers, dont la structure et les proportions, variées dans leurs positions respectives , sont non moins agréables par leur aspect que savamment disposées : les uns offrent une colonne isolée supportant le poids des massifs, et cantonnée en forme de croix, de quatre autres colonnes d'un beaucoup moindre diamètre, sur lesquelles reposent les retombées des arcs ; tels sont ceux des travées de la nef et du chœur; d'autres sont composés de petites colonnes isolées, réunies sur une même base autour d'un pilier central , et sont appelés piliers sonnans, à cause de la propriété qu'ils ont de rendre un son lorsqu'on les frappe d'un corps dur ; on en voit plusieurs de cette éspèce engagés aux massifs des chapelles autour du chœur (14); enfin les quatre gros piliers du centre de la croisée, et la plupart de ceux qui sont inhérens aux murs ou aux parties latérales de l'édifice, sont en faisceaux plus ou moins composés, et s'élèvent d'un jet de la base à la naissance des voûtes. Le pavé curieux, à compartimens de pierres noires et blan-

(13) Ces recueils seraient moins superficiels , et d'une utilité beaucoup plus réelle pour la science de l'art , si l'ignorante indifférence , disons-le , de la plupart des amateurs , et la parcimonie dont on use en général en France dans toutes ces entreprises, permettaient d'y joindre des plans ; des coupes et des élévations .

On peut prendre connaissance des détails que nous ne pouvons relater ici , sur le plan général de l'église ci-joint , et dans les différentes histoires de la ville et de la cathédrale d'Amiens, telle cpie celle publiée par le P. Daire 2 vol. in-4<>, Paris, 1707 ; les Antiquités de la Ville d'Amiens, par le chanoine de La Morlière , 1 vol. in-fol. , Paris, 16^2; et enfin la Description de la cathédrale d'Amiens , par M. Rivoire , Amiens , 180G , qui renferme sur ce monument tous les renseignemens qu'on peut désirer.

(14) Nous avons remarqué, en décrivant la cathédrale de Paris, des piliers offrant la même disposition et le même phénomène.

( i4 )

ches (i5) , la galerie continue , ornée de fenêtrages à jour, qui surmonte tout autour de l'église les arcades des travées, et la dimension et la beauté des vitraux, particulièrement de trois roses (16), complètent le système de décoration architecturale de cet intérieur, et répond digne- ment à sa grandeur et à sa magnificence.

Ici, comme dans la cathédrale de Paris et dans beaucoup d'autres monumens de la même époque , on peut remarquer le passage du style des douzième et treizième siècles à celui des quatorze et quinzième : les piliers cessent d être simples , uniformes, ronds; ils commencent à se cantonner en faisceaux , deviennent anguleux et plus sveltes ; les arcs ogives sont plus ouverts , et la pointe en fer de lancette est beaucoup plus rare ; les ornemens et les découpures en trèfle , exclusivement en usage jusqu'alors , s'allient avec la rose à quatre compartimens , les fleu- rons,les feuillages, et déjà l'on voit naître des divisions plus compliquées. Cette observation est d'autant plus remarquable dans la cathédrale d'Amiens, que presque partout ailleurs ce passage forme des contrastes frappans dans chaque portion qui correspond aux diverses époques; tandis qu'ici les deux styles sont fondus sans transition sensible, et con- servent à l'ensemble delà structure une unité réelle sans monotonie, qui constitue une des perfections les plus remarquables de cet édifice.

L'intérieur de l'église d'Amiens ne présente pas seulement un chef- d'œuvre d'architecture ; mais les mausolées, les morceaux de sculpture et les objets curieux qu'il renferme ne sont pas moins admirables par leur nombre considérable , leur magnificence et le mérite de l'exécu- tion. Ajoutons à cela, que les fureurs de l'impiété et les dévastations révolutionnaires n'ont point exercé leurs funestes ravages dans ce temple si riche de monumens de tous les âges ; des mains profanes

(15) Ce pavé est aujourd'hui en très-mauvais état : on y remarque plusieurs pierres sépulchrales chargées d'inscriptions, dont quelques-unes ne sont pas sans intérêt.

(16) Ces vitraux ont beaucoup souftert des injures du temps ; à l'exception de quelques-uns de ceux de derrière le chœur , il en reste peu d'entiers : les trois roses ont seules conservé leur beauté primitive, et elles égalent ce qu'on connaît de plus magnifique en ce genre; l'artiste a eu, dit-on, l'intention d') représenter, par les couleurs et les sujets qui y sont peints, les emblèmes des quatre élémens.

( i5 )

n'ont point expulsé des eendres illustres de leurs pompeux sarcophages, et les pieux habitans peuvent encore adresser au ciel leurs humbles prières devant les images sacrées que leurs aucêtres ont honorées pendant tant de siècles. Hommage en soit rendu à ceux qui surent détourner de leurs murs ce fléau destructeur dont gémit encore en France le génie des arts; ils ont acquis des droits éternels à la recon- naissance publique!

Au nombre des objets curieux, la cuve baptismale, que l'on croit antérieure à la construction de l'église actuelle, c'est-à-dire à l'an 1220 (17); le grand crucifix donné par saint Salve, évêque, qui occupait le siège d'Amiens dans le septième siècle (18): la tribune et le buffet des orgues (19); les huit tableaux exécutés en relief dans des enfoncemens ornés de sculptures à jour, dans le goût gothique, qui décorent les parties latérales de la croisée (20) ; ceux du même genre sur l'extérieur

(17) Cette cuve, en pierre très-dure, a 7 pieds 9 pouces de longueur, 2 pieds de largeur, 16 pouces de profondeur, et contient 125 pintes d'eau; elle est décorée, aux quatre angles, des figures de quatre prophètes : on lit encore les noms de Zacharie et de Jaèl ; elle repose sur cinq petits pilastres carrés en pierre, élevés eux-mêmes sur une base commune, sur laquelle on re- marque quelques fragmens de pavés émaillés fort anciens.

(18) La haute antiquité de ce momument paraît authentique : la tradition porte qu'il fut trouvé dans la mer, près la ville de Rue, avec des circonstances miraculeuses ; les marins et les habitans du pays ont pour lui une grande dévotion : il a 6 pieds de haut , et la figure de Notre-Seigneur, au lieu d'être nue , est revêtue d'une tunique longue plissée à petits plis, et liée par le milieu du corps d une ceinture. La tête a un caractère sévère , et son aspect produit dans l'âme une impression qu'il serait difficile de définir.

(19) Ces orgues fvirent commencées en 1422, et terminées en 1 429 î e^es sont un don de Charles Le Mire, valet-de-chambre du roi Charles VI, et de son épouse. Par reconnaissance, l'église éleva à ses donateurs un tombeau près de celui de l'évêque Evrard; ils y étaient représentés tenant des orgues dans leurs mains , avec une inscription à leur louange : cette tombe en cuivre a été enlevée en 1793. La boiserie, ornée de peintures , et qui a conservé sa forme primitive , est fort curieuse ; et nous pensons qu'il n'en existe peut-être pas aujourd'hui en France d'aussi ancienne. La tribune , toute en bois , est d'une très-grande hardiesse.

(20) Ceux de la partie méridionale de la croisée représentent divers sujets de la vie de saint Jacques-le-Majeur ; ceux de la partie septentrionale, des sujets de l'Ancien et du Nouveau-Testa- ment : le style des figures, les costumes, la composition quelquefois singulière des sujets, et les idées bizarres de l'artiste , rendent ces tableaux fort précieux pour l'étude des mœurs et des usages du moyen âge.

( 16 )

des murs qui forment la clôture du chœur (21 ) ; les stales et les boiseries du chœur, magnifique chef-d'œuvre du commencement du seizième siècle, aussi surprenant par la profusion des détails que par l'élégance des formes et la délicatesse du travail (22) ; les grilles et les ornemens du sanctuaire (20) ; la richesse de la plupart des chapelles, ornées de tableaux et de belles statues de marbre (24); et la chaire, ouvrage moderne d'une grande beauté (25), fixent particulièrement l'attention des curieux. Au nombre des mausolées , nous citerons comme dignes de remarque ceux tout en bronze des évêques Evrard et Gaudefroi, fondateurs de l'église , monumens du treizième siècle (26) , placés à l'entrée de la nef; ceux des chanoines Mifry et Niquet , de M. et Mme de Sachy, dans les bas-côtés de la nef; de Claude Pierre, chanoine, de l'évêque Sabatier, du cardinal Hemard , dans la croisée; celui de François Faure, évêque d'Amiens, dans la chapelle de Saint- J ean-

(ai) Ils sont dans le même goût que les précédens, et représentent, ceux à droite, des sujets pris dans la vie de saint Firmin ; ceux à gauche, divers traits de la vie de saint Jean-Baptiste.

(22) Elles sont en bois de chêne et dechâtaigner , et furent données par Adrien de Hannecourt, doyen de l'église d'Amiens, en 1 5 1 g : deux maîtres menuisiers d'Amiens en exécutèrent le travail, sous la direction de Jean Turpin , fort habile ouvrier; elles ont coûté g, 488 livres, somme très- modique comparativement au prix qu'elles coûteraient aujourd'hui.

(2 3) Ces ornemens modernes datent de la moitié du dix-huitième siècle. Malgré leur magnificence, on regrettera toujours ceux qu'on a détruits, qui étaient non moins riches et beaucoup plus en harmonie avec le reste de l'édifice ; et l'on ne peut que déplorer la fatale manie qui naquit à cette époque , et fit culbuter tant de monumens curieux par leur antiquité, pour y en substituer à grands frais d'autres qui n'attestent trop souvent que le mauvais goût du siècle.

(24) Ces chapelles sont au nombre de vingt-cinq ; les plus remarquables sont celles de Notre- Dame-Dupuy et de saint Sébastien , dans la croisée ; de saint Jean-Baptiste , à gauche du chœur , et celle de la Vierge, dont l'autel est orné d'un groupe en marbre, représentant l'Assomption , chef- d'œuvre du sculpteur Blasset.

(â5) Elle est regardée comme l'une des plus belles qui soient en France ; elle est l'ouvrage d'un artiste estimable d'Amiens, M. Dupuis, alors octogénaire. Elle a coûté 36, 000 francs.

(26) La tombe de l'évêque Evrard est représentée dans l'ouvrage si précieux pour les anti- quaires., intitulé : Monumens Français inédits, que nous devons au zèle et aux connaissances étendues de M. N.-X. Villemin, qui en a gravé et colorié lui-même la plupart des planches avec un soin extrême.

( '7 )

enfin , ceux de Févêque Ferry de Beauvoir , de son neveu Adrien de Hannecourt, de Charles de Vitry, receveur des gabelles, et du chanoine Lucas (27), adossés aux murs de clôture du chœur. Un intérêt particu- lier se rattache au plus grand nombre de tous ces monuinens , c'est qu'ils sont l'ouvrage d'Artistes que la ville d'Amiens se glorifie d'avoir vus naître : les Blasset, les Dupuis, les Vimeu se sont fait un nom distingué dans les arts , et ont consacré leurs chefs-d'œuvre à l'ornement de la mère Église de leur pays natal.

Peu de monumens ont été visités par autant de Monarques et de personnages illustres que ne l'a été celui-ci : Henri V, roi d'Angleterre, Charles VII, Louis XI, Charles VIII et la reine Anne de Bretagne, Louis XII, François I.er, Henri II, Charles IX, Henri IV, Louis XIII, Louis XIV, l'infortuné Jacques II, roi d'Angleterre, et le czar Paul I.er, ont laissé à la Cathédrale d'Amiens des souvenirs de leur présence et de leur piété. C'est dans les murs de cette célèbre basilique que fut célébré, en 1 iq3 , le mariage de Philippe-Auguste, roi de France, avec Ingelberge , qui y fut couronnée Reine la même année , et celui de Charles VI et de la fameuse Isabeau de Bavière. Saint Louis y signa, en 12 58, avec Henri III, roi d'Angleterre, le traité qui assurait à ce dernier une partie de la Guienne et du Limousin; Philippe-Ie- Hardi y conclut aussi un traité de paix avec Edouard I.er , roi d'Angleterre, en 1279; enfin Philippe-de-Valois y reçut avec un grand cérémonial , et en présence des Rois de Bohême , de Navarre et de Majorque, la foi et hommage, à titre de vassal, d'Edouard III, qui venait de succéder au trône d'Angleterre.

(27) Remarquable surtout par un enfant qui pleure , dont l'expression est admirable. Le chanoine Lucas, homme très-bienfaisant, avait fondé à Amiens un établissement de charité en laveur des orphelins.

VUES PITTORESQUES

DE LA

CATHÉDRALE D'ORLÉANS,

ET DÉTAILS REMARQUABLES DE CE MONUMENT,

DESSINÉS

PAR CHAPUY,

EX OFFICIER DU GENIE MARITIME, ANCIEN ÉLÈVE DE L'ÉCOLE POLYTECHNIQUE:

AVEC UN TEXTE HISTORIQUE ET DESCRIPTIF PAR F. T. DE JOLIMONT ,

■X : 'iti KM'; « àVTKCI Df PLU31EUIÏS OU VX ICF.S SUIl LES ASTIQUITtS ET LES MiKTRS DU UOtEff AGE , M E MU UE DE I.'ac t DEMIS DES SCIENCES, BELLES LETTRM IT 18TS DE CARI y LA MCIBTK DL* ftSTIQUMBH PB HOAKKDII, DB CBLLK D*LMt LATION DE ROLIN KT AUTRES ■OCIÉtÉJ SiTAXTf-*

PARIS,

CHEZ ENGELMANN, LITHOGRAPHE, ÉDITEUR, RUE LOUIS-LE-GRAND, N°. 27

ii 100a m

IMPRIMERIE DE GOETSCHY , RUE LOUIS-LE-GRAND , 27.

ÉGLISE CATHÉDRALE

D'ORLÉANS.

L'origine de l'église d'Orléans remonte, si l'on en croit quelques his- toriens, à la naissance même du Christianisme , et fut fondée par saint Altin, un de ceux délégués par saint Pierre, chef des apôtres, pour prêcher la foi dans les Gaules, vers l'an 69 de Jésus-Christ.

Il paraît que cette Église naissante eut moins à souffrir que beaucoup d'autres des sanglantes persécutions des empereurs païens : la liberté dont jouirent quelque temps les nouveaux fidèles, ne les obligea point à se réfugier dans des chryptes ou des lieux souterrains : ils purent élever des temples publics, et l'on cite la magnificence de la première basilique bâtie par saint Altin qui subsista long-temps au lieu fut érigée depuis l'église paroissiale de saint Étienne, et était aussi dédiée au premier martyr : mais il ne nous reste sur ce premier monument aucuns documens certains.

Au commencement du quatrième siècle, le Christianisme triomphant sous l'empire de Constantin, vit bientôt soumettre à. ses lois tous les peuples de la Gaule, et le culte du vrai Dieu s'établit sans obstacles sur les débris des idoles. L'église d'Orléans était dès-lors une des plus florissantes : Le temple bâti par saint Altin ne pouvait plus suffire à l'affluence des fidèles et à l'état de splendeur se trouvait déjà la religion du Christ.

Saint Euverte, appelé dans ce temps par une vocation surnaturelle à l'épiscopat et au siège d'Orléans (1), prit soin de faire édifier une nouvelle église, plus vaste et plus magnifique que l'ancienne : on sait

(1) On peut lire dans les anciennes légendes, dans l'Histoire d'Orléans par le père Gujon et dans d'autres ouvrages , l'histoire singulière de la vocation de saint Euverte.

( 4 )

que cette époque fut une des plus fertiles en prodiges et en miracles, il se faisait alors peu de fondations religieuses qui ne fussent accompa- gnées de quelque fait extraordinaire qui indiquât l'ordre direct ou tout au moins l'approbation du Ciel. C'est ainsi qu'à Orléans, un ange ré- véla au pieux évêque le lieu même il devait bâtir, que les ou- vriers trouvèrent un trésor immense en creusant les fondemens , (car de tout temps l'argent fut le premier moyen des grandes entre- prises ) (1) , et que le jour même de la consécration du nouveau temple, lorsque saint Euverte célébrait la Messe, une nue resplendissante parut au- dessus de sa tête, et de cette nue sortit une main qui bénit par trois fois le temple, le clergé et le peuple assemblé, miracle qui convertit en même temps plus de sept mille païens et mit l'église d'Orléans en grande réputation. Pour conserver la mémoire de ce fait, elle fut à l'instant consacrée sous le titre de Sainte-Croix, et l'on représenta depuis en sculpture, la nue et la main bénissante, sur le grand portail, aux voûtes et à plu- sieurs endroits de l'édifice (2).

Cette première Cathédrale, augmentée par le successeur de saint Euverte, ruinée plusieurs fois, soit dans les invasions des peuples du nord, soit en d'autres circonstances (3) , réparée provisoirement par l'é- vêque Arnould, s'écroula presqu'entièrement de vétusté vers la fin du douzième siècle ; il fallut donc en reconstruire une troisième qui pré- céda celle que nous voyons aujourd'hui et en forme même une partie. Robert de Courtenai, arrière petit-fils de Louis-le-Gros , alors évêque d'Orléans, en avait conçu le projet, fait tracer les plans et affecté à cet

(1) Saint Euverte, disent les chroniques, ne crut pas devoir s'approprier ce trésor sur lequel le prince pouvait revendiquer des droits. 11 le fit remettre à Constantin , qui le renvoya au prélat pour être employé à la construction de son église, et y ajouta d'autres présens considérables.

(2) Ces fails miraculeux que l'incrédulité et une saine critique s'accordent souvent aujourd'hui pour réfuter , sont cependant l'objet de tant de traditions écrites, l'origine de tant d'usages ou de cérémonies, et constatés par tantde monumens que leur connaissance, quelque soitleur dégré de crédibilité, est presque toujours étroitement liéeà l'bistoire et à la description des édifices religieux du moyen âge. Ces miracles sont d'ailleurs, la plupart , des faits matériels dont la cause réelle ou supposée peut être contestée, mais dont on peut rarement nier la réalité malgré tout le merveil- leux qui les enveloppe.

(3) Les bistoriens sont peu d'accord sur les causes et les époques des divers incendies et désastres qu'éprouva l'église d'Orléans dans les cf et 10e siècles.

( 5 )

ouvrage une grande partie de ses revenus, générosité que s'empressè- rent d'imiter un grand nombre de princes, de seigneurs et d'habilans de la ville, mais la mort le surprit avant d'avoir pu mettre la main à l'œuvre, et Gilles Pastay, son successeur, en jeta les londoniens le 12 sep- tembre 1287 , sous le règne de Philippe-le-Bel. Le nom de l'arcbitecte n'est point parvenu jusqu'à nous, il paraît même qu'il n'acheva point son ouvrage, qui était encore imparfait, lorsqu'on 1667 , les calvinistes en firent écrouler la plus grande partie en faisant jouer des mines dans les principaux piliers. L'ancien Portail qui n'était pas joint à l'Eglise, les chapelles du Rond-Point et quelques portions du chœur, échappèrent seulement à ce désastre. On ne lit pour le moment qu'une réédification partielle, indispensable pour pouvoir célébrer les saints Mystères, et les choses restèrent en cet état jusqu'en l'année 1598.

Peut-être l'église d'Orléans n'eût jamais été relevée de ses ruines sans la protection spéciale et la libéralité du roi de France , Henri IV , et du pape Clément VIII qui, à la sollicitation du clergé et des habi- tans , assurèrent par des donations considérables et par la publication d'un Jubilé solennel dans la ville, les moyens de pourvoir à la dépense. Le roi lui-même et la reine, venus à Orléans pour gagner les indul- gences du Jubilé, posèrent en grande pompe la première pierre du nouvel édifice, le 18 avril 1601. Dieu soit loué, s'écria le roi en termi- nant la cérémonie , mais ce n'est pas assez de commence)- cet édifice, si nous n'avons soin de le bien continuer et parachever , et il ajouta beaucoup d'au- tres dons à ceux qu'il avait déjà faits (1). Mais malgré tant de zèle et

(1) Un arrêt du Conseil du 28 décembre 1642, nous apprend que Clément VIII, en accordant à Henri IV l'absolution de l'excommunication qu'il avait encourue comme hérétique, l'avait obligé de faire construire un monastère de religieux et un de religieuses, dans chacune des provinces de la France et du Bearn , mais que le roi avait obtenu qu'il serait dispensé de fonder ces monastères en faisant rétablir la cathédrale d'Orléans.

Ce fut aussi tout en faveur de cette entreprise que le pape accorda les indulgences du jubilé à ceux qui, au lieu d'aller à Rome comme c'était l'usage, visiteraient dévotement l'église d'Orléans et contribueraient à sa réédification. Ce jubilé attira dans la ville un si grand concours de monde pen- dant trois mois, qu'on donna, dit un des historiens qui rapporte ce fait (le P. Guy on), la communion à plus de cinq cents mille personnes. On célébra dix mille messes, et on fut obligé de prêcher dans les places publiques, l'église ne pouvant contenir l'aflluence des pèlerins dont la pieuse générosité produisit des sommes considérables.

( 6 )

de secours si abondans, la construction fut lentement exécutée, sou- vent arrêtée par des obstacles imprévus, et cette cathédrale n'est point encore entièrement finie.

En décrivant chacune de ses parties, nous indiquerons succinctement les faits qui se rattachent à leur construction.

( 7 ), EXTÉRIEUR.

La plupart des historiens, et particulièrement des habitans d'Or- léans, citent leur Cathédrale comme la plus considérable et la plus magnifique de la France , et assurent que les étrangers en portent le même jugement. Sans admettre entièrement cet éloge, si naturel dans leur bouche ou dans leurs écrits , nous pensons qu'il y a en général , peu ou point d'édifices , anciens ou modernes , assez parfaits pour mériter une préférence universelle sur tous les autres. Chacun a son mérite relatif et des beautés ou des imperfections qui lui sont propres , mais il est vrai de dire que la Cathédrale d'Orléans est en effet une des plus spacieuses et des plus remarquables, et une de celles, peut-être, dont l'extérieur charme davantage l'œil par sa légèreté, son extrême élé- gance , la quantité des ornemens de détail et le caractère entièrement neuf des tours du grand portail.

La reconstruction actuelle de l'église d'Orléans est un ouvrage du commencement du dix-septième siècle et fait honneur au bon goût de ceux qui en ont dirigé les travaux : ils ont su s'affranchir du mauvais style et des innovations introduits dans l'art à cette époque , et en imi- tant scrupuleusement dans les nouvelles parties, la structure des an- ciennes , ils ont conservé à ce monument, sauf le portail et quelques lé- gères exceptions, une unité parfaite et le caractère primitif de l'archi- tecture des treizième et quatorzième siècles. Le plan a de la grandeur, de la régularité, et l'ensemble, offre un aspect d'autant plus pittoresque et d'autant plus agréable, que les arcs-boutans, les galeries, les contre- forts , les clochetons et tous ces ornemens qui donnent tant de mouve- ment et font le principal charme de l'architecture gothique, y sont plus multipliés et d'une formeplus svelte que dans beaucoup d'autres édifices semblables. C'est particulièrement en se plaçant dans les jardins du Palais épiscopal, à quelque distance du Chevet, que l'œil peut em- brasser dans toute son étendue, le développement successif de cette belle Eglise, en mesurer les heureuses proportions et admirer toute la

( 8 )

science et l'artifice de la construction (1). Mais si naturellement l'atten- tion doit être d'abord préoccupée du coup-d'œil général et de l'en- semble d'un monument tel que celui-ci , chacune des principales par- ties mérite encore un examen particulier.

La façade occidentale ou grand portail commencée en 1723, et à la- quelle on travaille encore, a remplacé un portail fort ancien, qui datait à ce que l'on assure, presqu'en entier du temps des primitives construc- tions de l'Eglise, et pouvait offrir un exemple curieux d'architecture Lombarde ou même du Bas-Empire, puisque quelques antiquaires l'ont regardé comme ayant appartenu à l'Eglise bâtie par saint Euverte , au commencement du quatrième siècle (2). Son état de vétusté et l'isole- ment où il se trouvait de l'Eglise avec laquelle il n'était plus en rapport , nécessitèrent sa démolition. Celui-ci est d'un gothique de composition fort élégant , d'un style assez pur , qui , bien qu'il ne soit pas entière- ment en harmonie avec le reste de l'édifice , ne présente cependant aucun contraste désagréable, et fait beaucoup d'honneur au génie et au talent de M. Gabriel , premier architecte du Roi , qui en a créé le premier plan , posé les fondemens et dirigé les travaux, jusqu'en l'année 1766. Depuis cette époque jusqu'à présent, divers architectes ont suc- cessivement travaillé à ce beau monument , et ont fait quelques addi- tions ou corrections utiles au plan de M. Gabriel (3).

Le portail de l'église Sainte-Croix , se compose de deux parties prin- cipales ; le portail, proprement dit, et les tours qui le surmontent; le portail est divisé régulièrement, et soutenu dans toute son élévation,

(1) Ces parties anciennes sont le Chevet, les chapelles qui l'entourent et une partie du chœur qui ne furent point détruites par les calvinistes -, elles appartiennent à l'église bâtie en 1287, et ont servi de type pour la dernière restauration.

(2) Voyez les histoires d'Orléans par le père Guy on y Lemaire } une notice historique par l'abbé Dubois, etc.

Cet ancien portail était composé de deux, tours de cent cinq pieds d'élévation, non compris des toits fort élevés qui les recouvraient, réunies par une partie centrale de vingt-quatre pieds de large qui en était, à ce qu'il paraît, la partie la plus ancienne. Ce portail se trouvait isolé de l'église, de- puis un temps immémorial il tombait en ruine et fut démoli en 1725.

(3) Ces architectes sont MM. Trouard , depuis 1766 jusqu'en 1773; M. Legrand depuis 1773 jus- qu'en 1782; MM. Guillemot, Mique et Jardin , de 1782 à 1787; M. Paris , de 1787 à 1790; enfin, depuis quelques années, après une longue interruption. M. Pagot, architecte de la ville et du dépar-

( 9 )

par quatre grands contre - forts , triangulaires dans les trois quarts de leur hauteur, et ornés de petites colonnes, de ligures de saints , et de niches à jour terminées en pyramides ; les intervalles sont de même divisées , mais horizontalement en trois étages. Le premier, offre trois grandes entrées de dimensions égales; celle du milieu, légèrement profonde , est ornée de statues placées dans les enfoncemens , et des armes de France sculptées dans le tympan : celles des côtés se subdi- visent chacune en deux petites portes, surmontées d'un imposte com- mun, en forme d'arcade ogive, correspondant à celle du milieu , et dont le tympan est également orné d'un côté , des armes de M. de Ja- rente, évêque d'Orléans, en 1766; et de l'autre, des armes du Cha- pitre. Deux autres portes dans le même genre , existent encore aux faces latérales de ce portail , au nord et au midi, et occupent toute la partie inférieure du portail. Immédiatement au - dessus de ces portes , de grandes rosaces ou roses d'égales dimensions et à compartimens régu- liers, remplissent le nud du mur, et forment le second étage ; le troi- sième est composé d'une galerie élégante à clairevoie, qui règne sur toute la surface de l'édifice , et en forme le couronnement.

C'est de ce point que naissent et s'élèvent les tours , le plus bel orne- ment de cette façade , et la partie les artistes ont développé le plus d'art et de goût. Elles présentent aussi trois étages à quatre faces , sem-

tement du Loiret a repris ces travaux et réparé les nombreux et funestes accidens survenus dans cet intervalle et qui pouvait causer la ruine totale de cet édifice. Cet architecte, aussi plein de mérite que de modestie, a employé dans la reconstruction des grandes voûtes de trois travées de la nef, des méthodes simples , ingénieuses et d'une économie inattendue, notamment dans son système d'échafaudage. Userait à désirer que dans l'intérêt de l'art, il put réaliser son projet de publier tout ce qui a rapport à ton importante restauration dans un ouvrage spécial.

En 173g, M. Gabriel avait fait faire à Versailles , sur l'échelle de quatre pouces pour toise, un modèle en bois des tours du portail et de l'achèvement de la nef; c'est un espèce de chef- d'œuvre qui a coûté 11,548 fr. , et que l'on a exposé aux regards des curieux dans une des salles de la bibliothèque publique.

Il y a d'autant plus de mérite à M. Gabriel et aux architectes qui lui ont succédé , et on doit leur savoir d'autant plus gré d'avoir construit cette façade à la gothique , que c'était à une époque l'on avait pour ce genre plus que du mépris , et que presque partout on croyait faire un acte de goût , particulièrement dans la plupart des maisons religieuses , en démolissant souvent des chefs-d'œuvre pour les remplacer par d'assez ignobles constructions à la moderne.

( io )

blables superposés pyramidalement : le premier, orné d'une grande fe- nêtre qui oecupe le centre , accompagnée de chaque côté de figures de saints portées sur des consoles dans des niches gothiques peu profondes, est flanqué aux encoignures de quatre charmans escaliers en spirale avec des campanilles de la plus grande légèreté ; le second étage , dont les angles sont rentrans , offre une galerie continu dont les colonnes et les arceaux, découpés en trèfle, sont extrêmement sveltes , d'une déli- catesse étonnante, et laissent voir àtravers, le massif ou de la tour, percé d'une grande fenêtre, le tout surmonté d'une jolie balustrade; enfin, une colonnade circulaire entièrement à jour, couronnée par une riche dentelle en pierre, ornée de quatre figures d'anges colossales, termine d'une manière fort élégante et fort heureuse chacune des tours, qui, toutes évidées dans l'intérieur et percées à jour sur toutes les faces , ont une forme aérienne , et un aspect qui captive involon- tairement l'œil le plus sévère (1).

Il est facile de reconnaître dans la composition de ce portail , une imitation plus ou moins heureuse des masses et des détails de l'archi- tecture gothique du treizième siècle , mêlée de beaucoup d'innovations, ajustée peut-être plus en décors de fantaisie, que dans les principes , et le vrai goût du temps; mais dont l'effet agréable dissimule les défauts. Les proportions générales de cet édifice , sont de cent vingt-six pieds d'élévation, pour la partie inférieure du portail proprement dit : deux cent quarante - deux pieds, jusqu'au sommet des tours, cent soixante-deux pieds de largeur d'un angle à l'autre, et quarante-huit de profondeur. Lorsqu'il sera entièrement achevé , il aura coûté plus de huit millions , somme assez considérable pour bâtir une Cathédrale en- tière , et qui n'a point suffi pour joindre ici à un luxe d'apparat, une solidité réelle , car , en 1782 , quelques foulemens et des ruptures sur- venues , dans les masses principales de ce portail , firent naître de vives inquiétudes , et donnèrent lieu à plusieurs examens , et à des rapports

(1) Cette colonnade ou ce troisième étage de tours n'existait pas dans le plan de M. Gabriel , il fut ajouté dans celui de M. Trouard , et n'a été exécuté qu'en 1790 par M. Paris, qui y fit de grands changemens.

( « )

d'experts, dont le résultat fut de remédier aux vices de la primitive construction à-peu-près comme on le fit il y a quelques années à la nou- velle église Ste-Geneviève de Paris ; c'est-à-dire , au préjudice de quelques parties , et de la disposition générale du premier plan ; c'est ainsi qu'on a supprimé, dans l'intérieur du péristile , l'effet des rosaces, en élevant des doubles voûtes , et diminué par des contre-murs , les ouvertures des côtés ; qu'on a également supprimé les escaliers prati- qués dans les massifs pour conduire aux tours , et ôté de la légèreté et de l'élévation de la partie supérieure de ces mêmes tours. Enfin , qu'on a été obligé d'arrêter les progrès del'éeartement , en liant toute la surface extérieure , d'un tirant de fer de quatre pouces d'épaisseur.

En élevant à l'Eglise d'Orléans une façade aussi importante , on n'avait point oublié tous les accessoires extérieurs qui devaient con- tribuer au développement de son aspect et l'entourer d'une manière convenable , soit en démolissant d'anciens bâtimens inutiles qui nui- saient à son coup-d'œil ou à celui du reste de l'Eglise, soit en for- mant une place spacieuse à laquelle doit aboutir une rue magnifique, l'une et l'autre bâties avec élégance et régularité ; ces travaux, non seulement d'embellissement mais encore d'utilité publique , trop long- temps ajournés , vont aujourd'hui s'exécuter avec le zèle le plus louable de la part des habitans et des autorités locales, et ont tout récemment mérité l'attention particulière du gouvernement , essen- tiellement protecteur des entreprises qui concourent à la splendeur et à la prospérité de nos grandes villes. (1)

Les façades latérales de l'église Ste-Croix au nord et au midi", pré-

(1) Les étrangers qui visitent cette belle Cathédrale, ont vu jusqu'à présent avec surprise qu'on la laissât enfouie derrière un immense amas de vieilles masures du plus vilain aspect qui l'encombrent de toutes parts et en rendent l'abord si difficile.

La continuation d'un tel état de choses était d'autant plus remarquée, qu'où sait générale- ment que depuis long-temps on avait l'intention d'ouvrir une large rue en face du portail de la Cathédrale, que l'exécution de ce projet n'avait été interrompue que par les désastres de la révolution, survenus au moment on s'occupait de le réaliser, qu'enfin aujourd'hui , depuis que M. le vicomte de Riccé, préfet du département du Loiret ; et M. le comte de Rocheplatte, maire d'Orléans, sont à la tète de l'administration, de nombreux travaux en tous genres se poursuivent avec la plus grande activité et qu'en moins de quelques années

( 12 )

sentent entre elles , à peu de chose près , le même aspect , dans l'en- semble et dans les détails. Les deux extrémités de la croisée sont ter- minés par deux grands portails remarquables par leur belle structure , leurs rosaces et leurs ornemens, mais qu'il serait difficile de décrire et que l'œil jugera beaucoup mieux sur le dessin (1). Le premier du côté du nord, fut commencé à bâtir en 1622, et terminé en 1628. Dans les fouilles qui furent faites , on trouva les fondemens d'une construction romaine , sur les ruines de laquelle on assure que saint Euverte avait établi sa cathédrale. Celui du côté du midi, commencé en 1662 , fut terminé en 1676. Plus loin, du côté du nord, vers le chevet, on trouve encore une jolie petite porte dans le genre de la porte rouge de la Ga-

on a à ces deux magistrats l'achèvement de la Cathédrale, un palais de justice, un abattoir, une halle aux grains, des quais et des promenades de la plus grande beauté, un musée à peine fondé depuis quelques mois, et déjà riche de nombreuses offrandes de tous les habitans; tout portait donc à croire qu'un projet dont l'exécution se lie évidemment avec l'achèvement de la Cathédrale, ne tarderait pas aussi à être réalisé : cet espoir, en effet , n'a point été trompé.

Dans les premiers mois de 1824, vaincu par les instances réitérées des personnes les plus recommandables et cédant d'ailleurs à sa propre conviction, M. le maire d'Orléans entretint le conseil municipal du projet concernant la confection de la rue de Bourbon, et fit con- naître qu'une Compagnie financière se chargerait de toute la dépense, évaluée à trois millions.

Ce projet fut accueilli à l'unanimité ; une décision du Conseil-d'Etat ayant rejeté une oppo- sition de quelques propriétaires à l'ouverture de la rue, la Compagnie a adressé ses proposi- tions au conseil municipal d'Orléans, qui les a agréées dans sa séance du 6 avril dernier, et ses commissaires, MM. de Bertrand, quartier-maître de l'hôtel du Boi, J. Thayer. proprié- taire à Paris, et de Crusy et Cabet, banquiers à Paris, ont déposé, le 20 juin dernier, en l'étude de M.e Cottenet , notaire à Paris, l'acte de Société, arrêté entre les Sociétaires, et sont chargés de le soumettre à l'approbation de Sa Majesté, aussitôt que la ville d'Orléans aura obtenu l'ordonnance royale qu'elle sollicite par l'organe de ses députés.

Circonscrite jusqu'à ce jour dans les travaux préliminaires et dans l'étude de ce qui pouvait la conduire à l'heureux résultat qu'elle se propose, la Compagnie de la rue de Bourbon a maintenant surmonté tous les obstacles qu'elle avait à vaincre, et son succès est désormais assuré.

Ainsi Orléans et la France entière verront bientôt se réaliser les deux plus belles entre- prises, qui depuis long-temps aient été exécutées dans le département du Loiret, et qui devaient en effet avoir lieu à la même époque et sous les mêmes auspices, l'achèvement de la magnifique Cathédrale qui vient d'être décrite , et l'ouverture de la rue de Bourbon en face de son entrée principale. ( Noie communiquée. )

(1) Les connaisseurs regretteront avec nous que le style des trois portes qui décorent ces portails, soit étranger à celui du reste de l'église, ces portes sont dans le goût de la renaissance et celle du milieu est ornée de chapitaux et d'un entablement corinthien.

( i3 )

thédrale de Paris (1) , et non moins pittoresque, elle se nomme Porte épiseopale, parce qu'elle conduit de l'évêché à l'Eglise , et elle a fourni le sujet d'un des plus jolis dessins de ce Piecueil.

Enfin , du centre de la croisée, s'élève un clocher , ornement pres- qu'indispensable des grands édifices religieux du moyen âge et qui con- tribue singulièrement à la beauté de leur aspect ; celui-ci construit en charpente revêtue de plomb , fut achevé le ier septembre 1707. On employa six mois à le poser , il est de forme octogone , à trois étages , flanqué aux angles de petits contre-forts et de clochetons , et terminé en obélisque. Sa hauteur , au-dessus du toit , est de quatre-vingt-onze pieds , non compris le globe et la croix , et les travaux en furent adjugés pour la somme de quarante mille francs.

(l) Voyez la description de la Cathédrale de Paris et le dessin , page 8.

( <4 )

INTÉRIEUR.

L'intérieur de l'Église d'Orléans est vaste, présente de belles lignes, d'heureuses proportions , et comme tous les beaux édifices de ce genre, beaucoup de grandeur et de majesté. Mais on n'y trouve rien de parti- lièrement remarquable, ni dans l'ensemble, ni dans les ornemens , si ce n'est peut-être le rond point du chœur, qui est cité pour son élé- gance et sa légèreté. Comme à l'extérieur, l'architecture est aussi celle des XIIIe et XIV siècles, les piliers sont ronds , cantonnés en forme de croix, de petits pilastres carrés, profdés sans interruption jusqu'aux nervures des voûtes et des arcades avec lesquelles ils se lient immédia- tement sans chapiteaux ni couronnemens ; une galerie dont les arcades et la balustrade sont découpées en trèfles , règne tout autour de la nef, de la croisée et du chœur , au-dessous des grandes fenêtres qui occu- pent la partie supérieure des travées , et est à-peu-près la seule déco- ration des murs de cette Église ; la nef, accompagnée d'un double rang de bas côtés , a cent soixante-neuf pieds de long , y compris la croisée , et quatre-vingt-six pieds de large y compris les bas côtés , et la croisée , cent soixante-quatre pieds d'une porte collatérale à l'autre ; le chœur, y compris le sanctuaire , élevé sur plusieurs rangs de dégrés , a cent seize pieds de long et la même largeur que la nef, il est accompagné d'un seul bas côté régnant à l'entour , et de onze chapelles qui forment le rond point. La longueur totale de l'édifice, depuis l'entrée jusqu'au fond de la chapelle de la Vierge , est de trois cent quatre - vingt - dix pieds ; enfin , l'élévation générale des grandes voûtes est de quatre- vingt-dix-huit pieds , et celle des voûtes inférieures de quarante pieds, les unes et les autres sont soutenues sur cinquante-sept piliers isolés et quarante engagés dans les murs.

Il eût été difficile de songer à embellir l'intérieur de l'église Sainte- Croix d'ornemens accessoires, quand des sommes immenses et plus de deux siècles n'ont pu suffire à achever sa construction. Cependant, avant l'époque funeste du vendalisme révolutionnaire , on y admirait un ma-

( i5 )

gnifique Jubé construit en marbre sur les dessins de Jules Hardouin Mansard en 1690 et orné de statues et de vases de la plus grande beauté (1). Les grilles et les fermetures des chapelles étaient également estimées ; enfin , le chœur était décoré de stalles superbes en menui- serie, dont les panneaux sculptés par le célèbre Dugoullon , représen- taient divers attributs religieux et des sujets de laVie de Jésus-Christ (2) , et d'un autel en marbre précieux enrichi de bronzes dorés , travaillés par Vassé. Ces chefs-d'œuvres ont disparu à l'exception d'une fort belle statue de la Vierge , sculptée par Bourdin , artiste d'Orléans, (dans la chapelle de la Vierge. ). La chair que l'on voit aujourd'hui a été exé- cutée avec goût par M. Romagnesy jeune , sur les dessins de M. Pagot ; les grilles et les stalles qui régnent autour du chœur répondent peu à la majesté de l'édifice.

Lors des travaux de la nouvelle halle au blé , construite dans l'empla- cement de l'ancien grand cimetière, les restes de Pothier, inhumés dans cette enceinte le 4 Mars 1772 , en furent exhumés et transférés en grande pompe dans l'église Sainte-Croix ils furent déposés le 17 Novembre 1825 , dans la travée à gauche auprès de la porte latérale qui conduit à l'évêché.

Dans l'une des chapelles on remarque aussi le tombeau de M. de Varicourt, décédé ëvêque d'Orléans, le 9 décembre 1822 , et membre de la Société royale des sciences de cette ville. Ce prélat, si distingué par ses belles qualités , a laissé des souvenirs ineffaçables dans le cœur des Orléanais. A peu de distance reposent les restes de Mme. la comtesse de Choiseul-d'Aillecourt , épouse de l'ancien Préfet du Loiret , et que sa bienfaisance avait fait surnommer la merc des malheureux.

L'Eglise d'Orléans a été illustrée par plusieurs prélats et saints per- sonnages de haute réputation : Eusèbe, Ancelme , Théodoric, Arnoult et autres , ne furent pas moins recommandables par leur science que par leurs vertus. Un grand nombre de conciles furent agités les points les

(1) On peut consulter sur toutes les dimensions détaillées de l'église d'Orléans, la notice publiée en 1818 , par M. l'abbé Dubois, qui donne sur cet objet les renseignemens les plus étendus.

(2) Elles ont été vendues pour le prix de bois à brûler, les panneaux sculptés ont seuls été conservés.

( i6 )

plus importans de la discipline ecclésiastique et séculière , ont été tenus dans cette église et l'ont également rendue célèbre ; enfin , c'est aussi dans cette cathédrale qu'eurent lieu les cérémonies du sacre des rois Charles-le-Chauve , Eudes, Robert, Louis-le-Gros , Louis-le-Dé- bonnaire, et Louis-le-Jeune, qui y célébra en même temps ses noces avec la princesse Constance.

VUES PITTORESQUES

DE LA

CATHÉDRALE DE REIMS

ET DÉTAILS REMARQUABLES DE CE MONUMENT,

DESSINÉS

PAR CHAPUY,

EX OFFICIER DB GÉNIE MARITIME, ANCIEN ÉLÈVE DE L'ÉCOLE POLYTECHNIQUE;

AVEC UN TEXTE HISTORIQUE ET DESCRIPTIF PAR F. T. DE JOLIMONT,

bs isclsieuh , ii m h de PLrsiECRS ocviucrs sm les AxrnjriTis ft le» mit its Dn moyen ahe, memuhe te L'iCisiviB des suexces, belles lettres et arts le cats

DE LA SIK-ILTt: DES A N f int A 1 R I.» DE NORMANDIE,, DE CELLE D tUlLAIION DE ROLES ET àCTRES SOCIETES SAVANTES.

PARIS ,

CHEZ ENGELMANN ET , LITHOGRAPHES , ÉDITEURS , RUE LOUIS-LE-GR AN D , N

- _i_!P- &g-n i_l .

IMPRIMERIE DE GOETSCIIY , RLE LOUIS-LE-GRAIS D , N°. 27.

ÉGLISE CATHÉDRALE

DE REIMS.

Nous n'essaierons point de pénétrer à travers l'obscurité qui enve- loppe le berceau de l'église de Reims : son origine est rapportée avec beaucoup d'incertitude, par les nombreux historiens qui nous ont transmis le résultat de leurs recherches (1); incertitude, que nous retrouvons dans les ouvrages de presque tous ceux qui ont écrit sur nos vieux monumens, et dont nous avons déjà donné des exemples dans nos descriptions des cathédrales de Paris, d'Amiens et d'Orléans. Celle de Reims n'est pas une des moins anciennes et des moins célè- bres de la France, et fut toujours la métropole de la Gaule belgique : il paraît qu'elle prit naissance vers le milieu du troisième siècle , et que, comme ailleurs, ce fut pendant les plus sanglantes persécutions, que les nouveaux prosélytes commencèrent à élever un temple, ou plu- tôt un modeste et solitaire asyle, bien différent, sans doute, des immenses basiliques actuelles , orgueil des contrées fleurit le chris- tianisme. Nous passons donc sous silence l'histoire de ces monumens informes ou trop peu connus, et nous ne parlerons que de celui que l'on suppose avoir été bâti par Saint-Nicaise (2) vers l'an 4oi , sur les ruines d'un temple consacré à Vénus, monument dont l'existence ne serait point sans intérêt , si l'on avait des preuves certaines que Clovis y eût été sacré et baptisé par Saint-Remi en 49^, comme le prétendent les historiens.

(1) Les principaux sont Flodoard, Historiée remensis eclœsiœ cum appendice j qui écrivait en g56; son ouvrage a été traduit par Nicolas Chenau, en i58i. Dom Marlot , mètropolis remensis historicij eh 1666. Pierre cocquault , chanoine de Reims, table chronologique de l'histoire de Fé- glisej ville et province de Reims i65o. Anquelil, Histoire civile etpolitique de Reims, iy56. Gérusez, description historique et statistique de Reims j 1817. Gilbert , auteur de plusieurs ouvrages sur les édifices religieux du moyen âge, description historique de l'église métropolitaine de Notre-Dame de Reims, i8i5 et 1825. Povillon Pierard, même titre, 1823. Une histoire manuscrite de Reims, sans nom d'auteur, et quelques notices insérées dans des almanachs ou des mémoires de sociétés savantes.

(2) Saint-Nicaise que l'on croit à Reims eu fut évêque et y fut martirisé par les Vandales, vers l'an 407.

( 4 )

Ce temple , réduit, vers le commencement du neuvième siècle, à un état complet de vétusté , fut reconstruit sur un plan plus magni- fique, par l'archevêque Ebon, élevé au pontificat en 822, sous le règne de Louis I , dit le Débonnaire. Rumualde ou Rumualdus , architecte de ce prince, cité pour ses talens et son goût pour les arts , en dirigea les travaux et les termina en 846, époque à laquelle Hincmar avait succédé à Ebon au siège apostolique. Si l'on en croit l'historien Flodoard, qui nous a laissé une description fort détaillée de cet édifice , c'était alors un des plus beaux monumens de la France. Les voûtes et les murs , décorés de peintures et de dorures éclatantes ; des pavés de marbre et de mosaïque ; des vîtreaux ma- gnifiques; la quantité et la beauté des sculptures; de riches tapisseries; de nombreux chefs-d'œuvre d'orfèvrerie; attestaient aux regards émerveillés la pieuse munificence de ses fondateurs; mais ce tem- ple, sur lequel nous ne pouvons toutefois avoir que des idées très- vagues, malgré les pompeuses descriptions de Flodoard, et le témoignage d'un vieux sceau qui en représentait l'extérieur, conservé long-temps, dit-on, au chapitre (1), devint entièrement la proie des flammes en l'an 1210, ainsi qu'une partie de la ville. C'était alors le temps où, plus que jamais, les peuples étaient dévorés du zèle de la maison du Seigneur: Alors, dans chaque province, comme nous l'avons observé ailleurs (2) , on rivalisait à qui bâtirait sur de nouveaux modèles la plus belle église , la cathédrale la plus magnifique ; aussi , le désastre affreux de l'église de Reims ne pouvait rester long-temps sans être ré- paré : On se mit de suite à l'ouvrage, et les caisses du trésor, promptement épuisées, furent pr esqu' aussitôt remplies, comme par enchantement , du produit immense des quêtes et des libéralités des princes, des seigneurs, du clergé et du peuple, tellement que, l'année suivante , l'archevêque Albéric de Humbert put poser la première pierre

(1) Ce sceau serait pour nous une chose fort curieuse et il est à regretter que les historiens qui en parlent , ne nous indiquent point si le chapitre possède encore cet objet ou si l'on sait ce qu il est devenu.

(•j) Description de l'église d'Amiens, p. 4.

( 5 )

du nouvel édifice : cet édifice est celui qui subsiste encore aujour- d'hui, et que nous allons décrire. Les travaux, poussés avec une acti- vité dont on voit peu d'exemples ailleurs, furent presqu* entièrement terminés dans le court espace de trente ans, sous la direction d'un seul architecte, Robert de Couci, à Reims, et qui, par cet ouvrage , l'un des plus parfaits de ce genre, rendit son nom justement célèbre.

Depuis, la cathédrale de Reims, en traversant les siècles, a subi le sort commun aux choses dont l'existence est marquée par une longue durée ; non-seulement, l'influence des élémens a noirci ses murs, cal- ciné ses pierres et altéré la pureté et la délicatesse des profils , mais encore les événemens qui dépendent des passions, de la volonté ou de la négligence des hommes, l'ont quelquefois menacée d'une ruine totale, et lui ont du moins fait perdre quelques-uns de ses primitifs ornemens (1). Enfin, combien le manque absolu de réparations et d'entretien pendant plus de vingt années (2) n'a -t- il pas accéléré les effets pernicieux du temps , et laissé des traces , que des répara- tions incomplètes n'ont point encore fait disparaître.

(1) En i48i , un incendie allumé par l'imprudence des plombiers qui travaillaient alors, acci- dent si fréquent dans le mojen âge , réduisit en cendres, en peu d'instans, toute la couverture , la charpente inférieure des tours du portail , mit en fusion tous les plombs , ainsi que onze cloches, et détruisit les cinq flèches ou pyramides qui ornaient le centre et les extrémités de la croisée. La pé- nurie des finances et les affaires du temps ne permirent de réparer ce malheur que très-lentement, et jamais il ne l'a été entièrement.

En 1793, ce même édifice n'échappa aux spéculations destructives de la bande noire, qui en pro- voqua la démolition, que par la motion adroite d'un Rémois qui proposa de le conserver pour y établir un club patriotique et un temple au culte de la raison. Ce moyen le préserva aussi de l'excès des dévastations de cette époque , dont tant d'autres ont beaucoup plus souffert.

(2) A diverses époques l'ancien chapitre a fait faire plusieurs réparations assez importantes à ce monument, mais on s'est aperçu que quelques-unes des réparations n'avaient pas été exécutées avec tous les soins que ce travail exigeait. Le chapitre de Reims employait annuellement vingt- cinq mille francs pour l'entretien de cette cathédrale. Depuis 1809 on a commencé de nouvelles réparations devenues d'autant plus urgentes qu'elles avaient été plus long-temps négligées. M. Dubut, architecte, avait été chargé à cette époque des travaux de restauration , ils furent continués par M. Rondelet fils, architecte de ce monument , mais l'invasion de i8i4, viut toul- à-coup suspendre cette restauration ; on a déjà réparé la croisée à droite et les arcs-boutans du rond point, dont plusieurs étaient dégradés, ce premier travail a été terminé au mois de mai i8i3. ( Descript. historiq. de l'église métropolitaine de Reims ; par M. Gilbert j i8a5. )

( 6 ) EXTÉRIEUR.

L'extérieur de l'église de Reims offre un exemple intermédiaire entre l'architecture du douxième siècle et celle des quatorzième et quin- zième, c'est-à-dire un mélange de masses unies, pesantes, d'ornemens grossiers, qui tiennent encore à l'état peu avancé de l'art: et de par- ties plus sveltes, plus délicates , qui annoncent le nouvel essort, que ce même art allait prendre dans les siècles suivans , il fut poussé jus- qu'à la plus extrême élégance et jusqu'à la hardiesse en apparence la plus téméraire. La régularité des lignes l'unité du style et d'assez heu- reuses proportions en font le principal mérite, on le doit sans doute au petit nombre d'années qui furent employées à la construction de cet édifice (1), et a son exécution sous la conduite du seul architecte qui en avait conçu le plan.

Le grand portail ou portail occidental est regardé comme la plus belle chose connue en ce genre et suivant un adage populaire est une des quatres parties essentielles proposées pour modèle dans la composition d'une cathédrale parfaite (2). Nous ne chercherons point a affaiblir cet éloge par une critique peut être trop sévère , et nous admettrons avec l'opinion commune ce portail comme le chef-d'œuvre, du moins de ceux qui existent.

La partie inférieure divisée suivant l'usage (1) en trois grandes ou-

(1) Comparativement surtout au temps que l'on a mis à construire la plupart des autres édifices aussi considérables, voy. ci-dessus, p. 5.

(2) On dit communément que pour faire une cathédrale parfaite, il faudrait réunir ensemble le portail de Reims, les clochers de Chartes, la nef d'Amiens et le cœur de Beauvais. Mais il nous semble que cette opinion exprime plutôt le mérite exclusif de chacune de ces parties, considérées isolément que la pensée réelle que leur réunion produirait un tout parfait.

(3) Nous nous sommes déjà servis ailleurs de cette expression, sans avoir expliqué le motif de cet usage; ces trois portes correspondaient et servaient d'entrées particulières, au trois divisions intc ricures de l'église qui, dans les premiers temps du Christianisme , avaient une destination spéciale^

I

( 7 )

vertures ou portes d'entrées, a beaucoup d'analogie avec la même par- tie dans le portail de la cathédrale d'Amiens. On y remarque peut être moins de grandiose et de majesté dans l'ensemble; mais beaucoup plus de richesse et de profussion dans les sculptures et les détails, quoique distribués peut-être avec moins de bon goût. Ces vastes portiques éle- vés sur un perron de cinq degrés sont appuyés à droite et à gauche sur une masse solide ou contrefort avancé , orné de sculpture et sont éléga- ment surmontés , ainsi que ces contreforts , de pignons à angle aigu dis- posés piramidalement et enrichis de chardons, de dais à jour et de grouppes de figures. Cette partie toute entière forme un avant portail comme à l'église d'Amiens, mais beaucoup plus en saillie et plus dé- taché du fond. Puisque dans celle les portes ne remplissent que l'in- tervalle delà base des arrière-contreforts, tandis qu'ici elles les recou- vrent entièrement et les excèdent même de plusieurs pieds.

Les parois latéraux de ces trois entrées sont encore décorés de même qu'à Amiens d'une suite de statues colossales au nombre de trente-cinq placées sur un stylobate d'assez mauvais goût et qui probablement ainsi que le pense M. Gilbert (1) aura été refait dans le dernier siècle. Elles représentent, des patriarches, des prophètes, des rois, des évêques, des vierges et des martyrs. Sur le trumeau qui partage en deux l'entrée du milieu, est placée la statue de la Ste-Vierge, sous l'invocation de laquelle ce temple est consacré. La figure est surmontée d'un dais en forme de pyramide très-délicatement travaillé, et le trumeau décoré de huit re- liefs représentant la chûte de nos premiers parens. Les pieds droits et les linteaux des trois portes offrent aussi en sculpture des faits histori- ques et des emblèmes du paradis, du purgatoire, de l'enfer, des tra- vaux agricoles dans les diverses saisons de l'année, des arts et métiers, des vices, des vertus, etc (2). Mais c'est particulièrement dans les vous-

celle du milieu ou la grande nef était réservée au clergé et aux cérémonies religieuses, l'aile à droite était destinée aux hommes et celle à gauche aux femmes.

(1) Description historique de l'église métropolitaine de Reims, 1 vol. in-12; Reims , chez Robinet i8a5 , p. 11.

(2) Deux de ces bas-reliefs sculptés sur le linteau de la porte principale et qui représentaient

( 8 )

sures de ces portes et les frontons qui les surmontent , que l'artiste a donné carrière à son génie, en traçant avec son ciseau un poëme reli- gieux tout entier. On y reconnaît les personnages et les figures de l'an- cienne loi, précurseurs du messie , le règne de Jésus-Christ, le grand mystère de la rédemption , le triomphe de la loi nouvelle , la conversion des idolâtres, etc. Et ce grand et magnifique tableau est terminé par la résurrection générale, le jugement dernier, la punition des méchans et l'entrée des élus dans les demeures célestes. Enfin l'apothéose et le couronnement de la sainte vierge au milieu des anges, et des chérubins, domine toute cette composition, comme étant la créature la plus par- faite et la patrone de l'édifice (1).

On observe comme une particularité assez remarquable que le tym- pan ou mur du fond, au-dessus des entrées n'a point été consacré comme cela se voit presque partout ailleurs a l'exécution principale de ces tableaux et de ces sculptures ; au contraire , ici , ces parties sont à jour et occupées par une très- jolie rose et par deux vitreaux d'un effet fort agréable, surtout dans l'intérieur. Enfin des gargouilles ou gouttières, très-saillantes, en forme de dragons et de chimères, surmontées défigu- res, dont quatre dit-on représentent les quatres fleuves qui arrosaient le paradis terrestre , et des campanilles à jour s'élevant gracieuse- ment du sommet de l'angle formé par la retombée des pignons et au centre desquelles sont placées des statues d'anges , tenant des vases et

1 Anonciation , la Visitation et la purification , ont été détruits en 93, pour y placer la fameuse inscription qui fut alors gravée sur la façade de toutes les églises en France.

TEMPLE DE LA RAISON.

LE PEUPLE FRANÇAIS RECONNAIT l'ÈTRE SUPREME ET L'IMMORTALITÉ DE L'AME.

Et qui depuis a été remplacée à Reims par celle-ci :

DEO OPTIMO MAXIMO. SUR INVOCATIONE BEATjE MARIjE VIRGINIS DE1PARJ5 TEMPLUM SECULO XIII REjEDIFICATUM.

(1) On trouvera une description très-détaillée de toutes les sculptures extérieures ou intérieures de l'église de Reims, dans l'ouvrage publié à Reims en 1823 , par M. Povillon-Pierard, sous le titre de Description historique de l'église métropolitaine de Notre-Dame de Reims.

( 9 )

des instrumens de musique , complettent la décoration de ce riche avant portail.

A quelques pieds en retraite de la première partie que nous venons de décrire, commence la seconde ou si l'on veut le second étage du portail , partagé aussi dans son élévation en trois corps distincts par quatre grands contreforts d'un style peu commun et fort élégant , ornés de statues de saints personnages dans de grandes niches formées de colonnes isolées, élevées sur un piédestal et terminées par des cloche- tons octogones. Au centre , la grande rose travaillée avec tout le soin et la richesse de détails que les artistes mettaient alors à cet espèce de chef-d'œuvre, qui excitait souvent leur rivalité, occupe toute l'étendue d'une grande arcade ogive dans la voussure de laquelle on remarque dix figures, qui toutes, ainsi que celles sculptées sur le mur au-dessus, ont rapport à l'histoire du roi David. A droite et à gauche une double fenêtre très-élevée et sans vitreaux, laisse voir à travers ses divisions et ses découpures en pierre , l'intérieur de la tour et même au-delà dans le lointain, les sommités des contreforts des côtés latéraux de l'église, ce qui produit un effet piquant et semble donner encore plus de légèreté au portail.

Le troisième étage appelé la galerie de rois , consiste en une char- mante colonnade qui règne sur les quatre faces du portail en suivant les parties saillantes des contreforts , et est formée d'une suite de petites arcades ogives ornées de découpures en trèfles, surmontées de pignons aïgus et soutenues sur des petits faisceaux de colonnes menues d'une extrême légèreté, on y compte quarante-deux statues des rois de France, depuis Clovis jusqu'à Charles VI (1). Quant aux sept figures du milieu, elles offrent le tableau du baptême de Clovis, le roi y est représenté nu dans une cuve jusqu'à mi-corps, près de lui saint Denis étend les mains vers une colombe qui lui apporte du ciel l'huile sainte, de l'autre

(i) Ces statues sont les plus anciennes et par conséquent les plus grossièrement sculptées, les rois sont dans l'attitude du repos , tenant leur robe d'une main et posant l'autre, pour la plupart , sur la poitrine, quatre ou cinq cependant ont le sceptre en main et un seul tient un livre; tous ont la couronne sur la tête.

2

( io )

côté la reine Clotilde et quelques autres personnages, seigneurs ou reli- gieux. Aux pieds de ces statues règne une petite galerie ou l'on avait coutume de venir chanter le Gloria Laus le dimanche des Rameaux et qu'on appelle pour cette raison la galerie du Gloria.

C'est immédiatement au-dessus de ce troisième étage , que s'isolent les deux tours régulières qui terminent et complettent le magnifique portail de la cathédrale de Reims. Elles ont des proportions sveltes et élégantes, sont évidées à jour par de grandes ouvertures dans toute leur hauteur , et sont flanqués de quatre tourelles octogones également évi- dées et d'une grande légèreté (1). Assurément il ne manquerait rien à ce portail pour être en effet le plus parfait si ces tours étaient surmon- tées de flèches ou pyramides en pierres , telles qu'elles ont peut-être existé ou qu'elles avaient du moins été projetées par l'architecte, ce qui paraît prouvé par les arrachemens d'attente que l'on trouve sous les toitures en ardoise qui les recouvrent. (2) Les dimensions de ce portail sont de cent quarante pieds de largeur, d'un angle à l'autre , et de deux cent cinquante-deux pieds jusqu'au sommet des tours.

Les façades latérales au nord et au midi, et le chevet offrent comme dans presque tous les édifices de ce genre , une suite de verrières aux intervalles desquelles viennent se ratacher des doubles arcs-boutants , appuyés sur autant de contreforts , qui en font en même temps la soli- dité et l'ornement : mais si dans la plupart des cathédrales nous remar- quons dans ces accessoires un grand luxe de décoration, une hardiesse étudiée , une prodigalité extrême de clochetons de fleurons et de dé- coupures, ici au contraire règne une noble simplicité qui n'exclut point cependant l'élégance. Les piliers butants du premier rang sont les seuls ornés et présentent le même style que ceux du grand portail auxquels

(1) Dans une de ces quatre tourelles on a pratiqué, avec beaucoup d'art, un escalier à jour en spirale, d'une construction aussi hardie qu'élégante. Pour parvenir au sommet des tours on compte 420 marches.

(2) Ces toits en ardoises qui remplacent les pyramides d'une manière beaucoup moins agréable., sont peu élevés , de forme octogone et terminés à leur sommet par une fleur de lys en plomb doré. Des petits toits semblables surmontent aussi les quatre petites tourelles des angles.

( " )

ils font suite; les statues, qui représentent des saints personnages, des rois et des anges, chacun avec des atributs particuliers, sont d'une exécution assez soignée et d'assez bon goût, et les somitées aiguës sont surmontées de grandes croix au lieu de fleurons ou de grouppes de char- dons et d'acchantes. Au-dessus de la corniche des murs de la nef du cœur et des chapelles du rond-point , règne une galerie avec une ba- lustrade à petites arcades ogives en pierre et à jour, à hauteur d'homme dont l'appui supporte de distance en distance des petites statues, et des figures d'animaux ou de chimères , et est un des plus agréables orne- raens de l'extérieur de la cathédrale que nous décrivons.

Enfin, également au nord et au midi, les deux pignons de la croisée présentent deux beaux portails d'une structure à-peu-près semblables , flanqués l'un et l'autre de deux tours carrées , isolées sur trois faces et percées sur chacune de ces faces dans la partie supérieure , de grandes ouvertures sans vitreaux, subdivisées en double arcades et en rosaces. Des toitures en ardoises remplacent aussi sur ces tours les flèches qui existaient avant l'incendie de 1481 (1). Et qui avec celles du grand por- tail , le clocher de la croisée détruit aussi par le même événement , et celui du chevet auraient produit un effet admirable qui entrait sans doute dans le plan du plus grand nombre de ce genre d'édifices , et dont aucun ne nous fournit du moins aujourd'hui d'exemple complet.

Nous ne ferons qu'indiquer les ornemens et la distribution relalivc de ces deux portails , dont les sculptures sont expliquées très-au long et d'une manière fort ingénieuse dans la brochure de M. Povillon Pierard que nous avons déjà citée (2); tous deux offrent principalement au cen- tre, une belle rose encadrée dans un arc ogive orné de figures, et plu- sieurs galeries et compartimens, dans la partie supérieure des pignons et des contreforts, également enrichis de statues, de dais, de trèfles et de fleurons (5). La partie inférieure du portail méridional n'a point de

(1) Voy. ci-dessus , p. 3.

(2) Ci-dessus, p. 1 et 7.

(3) Les figures du pignon du portail méridional, achevé en i5oi, représentent l'Assomption de la Vierge, il est surmonté d'un sagitaire qui termine la pointe. Celle du pignon du portail sep-

( 12 )

décorations ni d'entrées, tout ce côté de l'édifice environné des cours, bâtimens et dépendances du palais archiépiscopal, n'est point accessi- ble au public (1). Le portail septentrional et tout l'édifice du même côté est a découvert , et longe une belle rue construite sur l'emplace- ment d'un ancien cimetière et de bâtimens claustraux destinés dans les premiers temps aux chanoines , et à la mense canoniale. On y trouve trois portes à profondes voussures dont deux seulement sont décorées dans le goût de celles du grand portail (2), une seule est ouverte, les autres sont anciennement murées.

Du centre de la croisée s'élevait primitivement un fort beau clocher qui fut consumé par l'incendie de 1481 , et n'a point été rétabli (3). La totalité de l'église est couverte en plomb , et le faîte était élégam- ment orné avant 179^ de fleurs de lys, et de trèfles en plomb doré, régulièrement espacées. Un seul des plus beaux ornemens de cette toi- ture a survécu aux outrages du temps ou des hommes , c'est le char- mant clocher appelé le clocher à l'ange , parce que l'extrémité supporte un ange doré, élevé sur un globe et portant une croix. Placé à la pointe du chevet, ce clocher n'attire pas moins les regards par sa position pit- toresque, dont on voit peu d'exemple, que par l'élégance de sa struc- ture. Il est en charpente revêtu de plomb , et à cinquante-cinq pieds de hauteur au-dessus du toit de l'église. Sa base en encorbellement est supportée par huit figures courbées ou espèces de cariatides, dont l'ex- pression , les attitudes et les attributs singuliers ont en vain exercé la sagacité des curieux qui n'ont pu encore expliquer d'une manière bien satisfaisante à quel sujet historique ou emblématique ces figures avaient rapport (1).

tentrional, représentent l'Annonciation, celles des contre-forts des galeries et des voussures de l'arcade, représentent pour le premier, des martyrs, des apôtres, des évangélistes et des prophètes, et pour le second des saints , des rois , des reines, des patriarches et l'histoire d'Adam et Éve.

(1) C'est-à-dire que comme au portail principal, les parois latéraux sont ornés de statues col- lossales. Elles représentent Saint-Nicaise, Saint-Rémi, Saint-Eutrope, un roi et des anges et les vous- sures des arcades , des groupes de diverses figures , aussi en rapport avec les deux sujets principaux , le jugement dernier et le martyr de Saint-Nicaise, sculptés ici sur les tympans, au-dessus des entrées,

(2) Voy. les diverses descriptions de la cathédrale de Reims.

( i3 )

INTÉRIEUR.

L'intérieur de la cathédrale de Reims est vaste, d'un aspect imposant, et l'architecture n'a pas moins de noblesse et de simplicité qu'à l'ex- térieur. Le plan est en croix latine ; mais la croisée est beaucoup plus rapprochée de l'extrémité du chevet que dans la plupart des autres églises : cette disposition qui, jointe à la réserve assez inutile d'un em- placement nommé l'arrière-cœur et au besoin d'une vaste enceinte pour les décorations et les cérémonies du sacre , a sans doute né- cessité d'agrandir le cœur aux dépens de la nef dont elle occupe trois arcades , nuit peut être à l'aspect général de l'intérieur et semble en rétrécir les proportions, surtout en interceptant le transept dont l'effet est toujours si pittoresque et contribue si puissamment à la beauté de ces édifices. La masse principale des piliers, est ronde cantonnée en forme de croix, de quatre autres piliers ronds d'un moindre diamètre à bases saillantes et couronnés l'un et l'autre de chapitaux à feuillage à la naissance des arcades des bas côtés. Au-dessus de ces chapitaux s'é- lève un faisceau de torres, ou piliers d'un très-petit diamètre égale- ment ornés de bases, de cordons et de chapitaux qui supportent la re- tombée des arcs et les nervures des voûtes. Entre les arcades des aîles latérales et les fenêtres de la nef, règne dans tout le pourtour de l'é- glise, une galerie composée d'une suite de petites colonnes avec cha- pitaux , et d'arcades ogives de dix pieds d'élévation parfaitement en harmonie avec la gravité du style du reste de l'église.

Un ornement essentiel manque aux bas-côtés de la nef; c'est cette suite de chapelles qui les accompagne ordinairement , et qui , en ren- dant cette partie plus vaste , est souvent si intéressante par les orne-

(1) Beaucoup d'églises en Angleterre et quelques-unes en France, présentent cette même dis- position , principalement celles qui remontent aux. douzième siècle ou qui sont antérieures.

( i4 )

mens de sculpture, les fermetures, les autels ou les mausolées qui les enrichissent. Il n'existe ici de chapelles isolées qu'autour du chevet ou rond-point ; elles sont au nombre de sept , sans compter les autels élevés dans la croisée, et ne présentent aujourd'hui aucune particula- rité remarquable dans leur structure (1).

Le cœur , qui occupe à lui seul près de la moitié de la longueur de l'église , est divisé en trois parties : le cœur proprement dit ; il s'étend depuis les deux gros pilliers du centre de la croisée jusqu'à ceux de la troisième travée de la nef inclusivement; il était anciennement entouré d'une clôture en pierre , et l'entrée fermée par un magnifique jubé , monument curieux du quinzième siècle, orné d'autels, de statues, de colonnes, d'escaliers en spirale, et de sculptures les plus délicates (2); il fut détruit, comme tant d'autres, à une époque le mauvais goût faisait une guerre à outrance au gothique, ou, pour satisfaire la vanité de gens opulens qui croyaient bien mériter de la postérité , en substi- tuant à grands frais, à ces respectables antiquités, de prétendus em- bellissemens de mode, que les motifs les plus puériles semblaient rendre nécessaires; on doit déplorer , dans l'église de Reims, plus d'un exem- ple de cette espèce d'attentat officieux. Cette partie est occupée par des stales assez belles , exécutées dans le dix-neuvième siècle , des pu- pitres, et un petit buffet d'orgue qui accompagne le chant et donne les intonations.

Le sanctuaire, placé au centre de la croisée et élevé sur plusieurs dégrés , est remarquable par son pavé en mosaïque d'un effet surpre- nant , et non moins curieux par le choix et l'arrangement des marbres

(1) Il paraît qu'elles étaient primitivement fermées par des clôtures en pierres, travaillées à jour, comme on en voit encore des vestiges dans beaucoup d'anciennes églises; quelque frivole motif sans doute aura déterminé leur destruction ainsi que celles des ornemens du même genre que l'on admirait particulièrement dans l'intérieur d'une de ces chapelles ( la chapelle du saint lait), ainsi appelée , parce qu'on avait la croyance que l'image de la Vierge que l'on y révérait, renfer- mait quelques particules du lait qui avait nourri Notre Seigneur.

(2) Il avait été construit en i420 et avait 29 pieds de hauteur , sur 42 de largeur et 1 3 de profon- deur ; on le détruisit pour le remplacer par des grilles en fer , données par un chanoine nommé Jean Godinot ( voy. ci-après p. i5 , note 2. )

( i5 )

que pour sa parfaite exécution (1). L'autel, construit à la moderne en marbre de différentes couleurs, orné de bronzes ciselés et dorés, mé- riterait un titre de reconnaissance au riche chanoine qui en fit don, si cet acte de générosité n'avait pas occasionné la destruction de l'an- cien autel , beaucoup plus précieux sous tous les rapports , et particu- lièrement sous celui de l'histoire de l'art, puisque, non-seulement, à la plus rare magnificence , il joignait le mérite d'offrir un exemple presque introuvable aujourd'hui du style de ce genre de monument usité dans les douzième , treizième et quatorzième siècles (2).

L'arrière-cœur , comme cette dénomination l'indique, est un lieu réservé derrière le cœur , dans cette partie du rond-point , qui , dans l'ordre naturel, devrait être occupé par le sanctuaire; c'est dans cet endroit, qui ne paraît point avoir aujourd'hui une destination utile et que l'on pourrait, peut-être sans inconvénient, restituer à son véri- table emploi, que se trouvait placé le trésor, avant les changemens faits au cœur lors de la démolition de l'ancien autel, vers l'an 1747 (voyez ci-dessus, la note 2 page 16). Ce trésor, immense dépôt des présieuses offrandes de tant de prélats, de monarques, de princesses et de pieux personnages, était un des plus considérables et des plus

(1) Ce pavé n'existait point dans la cathédrale de Reims avant 1791 , il avait été donné à l'église de l'ancienne abbaye Sait-Nicaise , de la même ville, par le grand prieur de cette maison, dom Hubert , en 1 747 ; il est composé de morceaux de marbre d'échantillon , de quatre couleurs , formant des cubes qui produisent l'illusion du relief, et est l'ouvrage d'un nommé Thomas, mar- brier à Baumont, en Hainault; lorsque l'église de Saint-Nicaise fut démolie, ce pavé fut trans- porté et placé dans le sanctuaire de la cathédrale, en 1791.

(2) Cet autel qui paraissait avoir été érigé lors de la construction de l'église actuelle, mais qui avait été augmenté et enrichi dans les siècles suivans , était au rapport des historiens , un des plus beaux morceaux du temps; l'or et l'argent massifs, les marbres et les pierres les plus pré- cieuses, les statues, les colonnes, les nombreux ornemens de sculptures, les chasses, les reliquaires émerveillaient les regards et donnaient une haute idée de l'état des arts, dans ce temps là, malgré l'injuste mépris que leur avait voué le siècle dernier (Voy. la description de cet autel dans les divers historiens de la viHe et de l'église de Reims). L'autel actuel est un don de M. Godiuot , chanoine de l'église , en 1747, qui par son économie, sa frugalité et un talent particulier pour la culture des vignes; avait acquis une fortune considérable, qu'il employa toute entière avec plus de générosité que de discernement, à l'embellissement de l'église de Reims, aux soulagcmens des pauvres et aux besoins publics.

( i6 )

riches de France. II contenait une quantité immense de chefs-d'œuvre d'orfèvrerie, vases sacrés, châsses, reliquaires, images de la Sainte- Vierge et de diiférens saints, d'or et d'argent massif , et beaucoup d'au- tres pièces de fantaisie , la plupart remontant à des siècles très-reculés, et non moins admirables par la richesse des matières que par la beauté et le fini du travail (1). Tous ces objets, dont l'intérêt des arts au moins réclamait la conservation, ont été, avec tant d'autres, anéantis dans les creusets de l'hôtel des monnaies, par un décret de l'Assemblée nationale, en 1791 (2).

On voyait encore dans l' arrière-cœur , avant 179^* un siège formé d'une seule pierre , regardé comme le siège de Saint-Rigobert , évêque d'Amiens en 696. C'était dans cette chaise qu'on installait les arche- vêques de Reims à leur prise de possession , et que l'on déposait la crosse quand l'archevêché était vacant (3). Enfin, un autel curieux élevé en i545, appelé l'autel du Cardinal, ou l'autel de la Croix, parce qu'il avait été donné par le cardinal de Lorraine (4) , ainsi qu'une croix

( 1 ) On y trouverait le calice de l'évêque Hincmard, monument d'orfèvrerie de l'an 880. Ce vase si pré- cieux avait été déposé dans le musée de la ville , et a dit-on été volé .... ! Un texte de l'évangile en lan- gue esclavone, avec une couverture enrichie de diamans , cJestsur ce livre que les rois faisaient ser- ment le jour de leur sacre; il est conservé dans la bibliothèque de la ville, un autre évangile en lettres bleues; une croix d'or de cinq pieds de hauteur, donnée en 1176; une statue d'or de la Sainte-Vierge, donnée par Blanche , comtesse de Troy es; une chapelle d'or composée de tout ce qui était nécessaire au service de l'autel, donné par Charles VII, en i42o,; un tombeau de ver- meil, donné par Henri II, en i5bj; une image de Saint -François, d'or massif j donnée par François I" ; un soleil de vermeil , donné par Charles IX, en i56i; un vaisseau dont la calle était une agate dJune seule pièce, donné par Henri III , en 1 5 j5 ; un buste de Saint-Louis , en vermeil, donné par Louis XIII ; un buste de Saint-Remi , en vermeil , donné par Louis XIV, en i654 ; un magnifique soleil, en vermeil, exécuté par le fameux Germain, donné par Louis XV, en 1722; un ciboire d'or enrichi de bas-reliefs , donné par Louis XVI ; et beaucoup d'autres objets précieux dont on trouvera une description plus détaillée, dans les divers ouvrages sur la ville et la cathé- drale de Reims.

(2) Il n'est resté à l'église que les présens de Henri II et Henri III, dont la matière était moins précieuse que le travail , ou du moins, moins propre à être monnoyée et une croix d'or ornée de pierreries, donnée par Guillaume de Champagne, laissée comme un objet nécessaire au culte.

(3) Elle fut brisée en 1 793.

(4) Derrière cet autel il existait un tombeau, soutenu par quatre colonnes de marbre noir, dans

( 17 )

de vermeil de quatre pieds de haut, du poids de cent marcs, et ornée de vingt-quatre figures en relief.

Les curieux qui visitent l'église de Reims, n'ont pas seulement à regretter la perte des monumens rares dont nous venons de parler , mais encore de quelques autres non moins intéressans, que les pieux dévastateurs de 1747» ou les barbares impies de 1793, n'ont pas plus respecté. Tels étaient un fragment du portail de la cathédrale qui existait dans le cinquième siècle , devant lequel Saint-Nicaise reçut le martyre, pieusement conservé en mémoire de cet événement, dans la nef de l'église actuelle, et que Jean Quinart, chanoine, avait enchâssé en i663, dans une espèce de mausolée en marbre, orné de bronzes (1).

Le labyrinthe, espèce de mosaïque du treizième siècle , formé de traits anguleux ou circulaires , exécutés en marbre noir sur le pavé au milieu de la nef, et qui offrait au centre et aux quatre coins les figures de l'architecte et des maîtres de maçonnerie auxquels on doit la cons- truction de l'édifice, avec des inscriptions qui indiquaient leurs noms, l'époque de leur mort, et les travaux qu'ils avaient exécutés (2).

La chaire, morceau peu remarquable, mais fort ancien. On croyait que Saint-Bernard y avait prêché (3).

La plus grande partie des vîtreaux des fenêtres inférieures ; enfin , une immense quantité d'ornemens sacerdotaux , aussi remarquables

lequel reposaient les cendres de ce cardinal inhumé en i554 et celles de quelques membres de sa famille, tels que le cardinal de Guise et François de Lorraine. L'un et l'autre furent détruits en 94 , et remplacés depuis par un autel plus moderne, provenant de l'église de^l'ancienne abbaye Saint-Nicaise , il est en marbre fin, fut exécuté par Dropsi, marbrier de Paris, en 1764 et avait coûté 6,000 livres.

(1) Ce monument fut démoli en 1744, comme embarrassant la nef et gênant les processions...! on le remplaça par une simple inscription, incrustée dans le pavé, ainsi conçue : Hoc in loco sanc- tus Nicasius j Remensis archiprœsul j truncato capite j martyr occubuit } anno domini 4o6.

(2) On voyait dans beaucoup de cathédrales une mosaïque semblable, presque toutes ont été détruites, celles de Reims qui offrait le plus grand intérêt , le fut eu 1779, sur les représentations et aux frais d'un chanoine, nommé Jaquemart, qui était choqué des courses des enfans et des étrangers qui s'amusaient quelquefois à parcourir pied à pied toutes les sinuositées et les contours de ce labyrinthe.

(3) Détruite en 1793.

3

( '8 )

par le précieux des étoffes , le nombre des pierreries et la beauté des broderies, que par l'ancienneté de la plupart et la source auguste qui en avait enrichi l'église (1).

Nous terminerons cette description , en indiquant ce que la cathé- drale de Reims a conservé, ou ce qu'un nouvel ordre de choses a pu lui faire acquérir , digne de l'attention de ceux qui visitent ce célèbre monument. Après avoir examiné les divers aspects plus ou moins pit- toresques qu'offre de divers points l'intérieur de l'église , surtout celui de l'entrée de la nef, vu des degrés du sanctuaire, le dos tourné à l'autel, quand cette partie est éclairée des feux du soleil couchant : il faut s'approcher des portes et considérer les nombreuses statues placées par rangs dans de petites niches qui décorent toute la surface du mur, au-dessus et autour, tant de la porte principale que des portes latérales ; elles sont au nombre de cent vingt-deux, d'un assez bon style, et pa- raissent avoir été exécutées vers la lin du quinzième siècle (2). Les tambours de ces portes latérales, ouvrage de menuiserie et de sculp- ture, fait en 1764, méritent aussi d'être cités (5).

Près de là, on trouve, adossé au mur du bas-côté à droite, un mausolée d'un seul bloc de marbre blanc élevé sur deux colonnes de granit, et surmonté d'une urne funéraire, monument de sculpture du Bas-Empire, érigé dans le cinquième siècle, à Flav. Val. Jovin Rémois, préfet des Gaules, chef des armées et consul romain. Les sculptures, qui ont un peu souffert , paraissent représenter des chasses, maison n'a, sur leur véritable sujet, que des conjectures plus ou moins vraisemblables (4).

(1) Ils provenaient, en grande partie, des dons faits par les archevêques à leur prise de possession, et par les rois qui avaient coutume de laisser à l'église les vêtemens précieux dont ils s'étaient servis à leur sacre , et qui étaient pour l'ordinaire transformés en chappes, en chassubles et en tuniques , ou appropriés de toute autre manière pour le service divin.

(2) Elles représentent plusieurs personnages et faits historiques , de l'Ancien et du Nou- veau-Testament; quelques allégories religieuses ainsi que des martyrs et des patrons honorés dans l'église de Reims.

(3) Ils proviennent de l'église de l'ancienne abbaye Saint-Nicaise et furent exécutés par un nommé Gaudry., menuisier de Reims , 1764.

(4) On peut consulter sur ce monument l'ouvrage du Comte de Caylus, les mémoires sur Reims,

( '9 )

Dans la nef, la tombe de Hugues le Berger (Hues Libergiers), archi- tecte de l'église de l'ancienne abbaye de Saint-Nicaise (1).

La nouvelle chaire, d'une forme assez élégante, ornée d'un bas-relief estimé représentant la guérison du boiteux (2).

Dans la croisée méridionale, un autel du seizième siècle, en marbre noir , composé de plusieurs groupes de figures historiques dans des niches et encadremens dans le goût du temps, ouvrage d'un sculpteur de Reims nommé Jaques (3).

Dans la croisée septentrionale, le buffet d'orgues et une horloge à carrillon et à figures mouvantes , appelée l'horloge du cœur (4).

Quelques tableaux remarquables, tels que la cène, par le Mutian , estimé cent mille francs : il est placé au-dessus de la porte de la sa- cristie; la nativité de Jésus-Christ, par le Tintoret (dans la chapelle de la Vierge); l'apparition de Jésus-Christ à la Magdelaine , par le Titien; une descente de croix, par Thadea-Zucchero ; la manne re- cueillie par les Israélites, peint par le Poussin, placé sur le pilier à droite de la chapelle de la Vierge ; et Jésus-Christ sur la croix , peint en 181 3, par M. Germain, élève de M. Regnaud, placé vis-à-vis de la chaire. La plupart de ces tableaux sont dus à la munificence du car- dinal de Lorraine.

Enfin , les vîtreaux peints des fenêtres supérieures de la nef et du cœur (5) et les roses du grand portail et de la croisée, non moins

par Lacourt, les histoires de Reims , par Bergier , Marlot , Gérusez, etc.; le dictionnaire de la Mar- tinière, article Reims , etc.

(1) Cotte tombe assez curieuse et gravée en creux avec du plomb fondu dans les traits, offre l'image de cet liabile architecte, avec une inscript ion rjui commence ainsi : ci-gist maître Hues Liber- giers qui cornm -aça ceîir JglLe en M. CC. et XXfX, etc. , etc. , et qui pourrait à l'avenir induire en erreur les étrangers , si l'on ne prenait pas le soin nécessaire d'instruire par une deuxième ins- cription du (li placement de celle pierre et de quelle église il est question.

(2) Celle cb tire provient de L'église de Saint-Pierre de Reims, et est l'ouvrage d'un sieur Blondel, habile menuisier de Reims , mort en 1812.

(3) Cet autel est appelé 1 autel de la résurrection à cause du sujet que les figures repré- sentent.

(4) Dans le goût des horloges de Strasbourg, de Lyon , de Dijon, de Sens et d'Auxaire , mais moins curieuse et moins compliquée.

(5) Ces vitreaux paraissent dater du treizième siècle , ils représentent une suite des arche-

( 20 )

dignes de remarque par leur composition que par la légèreté de la sculpture et la vivacité des couleurs (1).

L'église de Reims tient un des premiers rangs dans les églises de France : douze princes ont été assis sur son siège , entre lesquels deux fils de France, Arnoult fils de Lothaire et Henri fils de Louis-le-Gros , et quatre princes du sang royal , Hugues de V ermandois , Henri de Dreux» J ean et Robert de Courtenay ; elle a fourni quatre papes , Sylvestre II , Urbain II, Adrien IV et Adrien V ; et elle joint à ces titres le titre plus glorieux d'être en quelque sorte le berceau de la catholicité en France.

Peu d'événemens mémorables se sont passés dans la cathédrale de Reims, si on en excepte le fameux concile de n48 (2); mais on sait que les archevêques jouissent du brillant privilège de sacrer les rois de France, qui semblent, dans cette circonstance, déposer la majesté du trône pour venir recevoir dans cette antique basilique l'onction sacrée qui sanctifie leur puissance, et jurer d'observer pendant leur règne les lois de justice et de paix du Dieu au nom duquel ils com- mandent.

vêques et des évêques sufFragans, dont on trouve en partie les noms inscrits au-dessus des figures.

(1) Les peintures des roses du portail représentent des prophètes, des patriarches, des papes, des rois, des martyrs, des évêques, des anges, etc.; celles de la rose méridionale représentent l'Éternel clans toute sa majesté, environné de toutes les puissances célestes et celles de la rose septentrionale , la création du monde, et la chute d'Adam et Eve.

(■2) Le concile fut présidé parle pape Eugène III, on y comptait plus de mille prélats, parmi lesquels étaient les primats dJEspagne et d'Angleterre ; on y traita de diflerens points de dogmes et de discipline-, on remarque entre les principaux canons, le sixième qui défend aux avoués des églises de rien prendre par eux ni par leurs inférieurs au-delà de leurs anciens droils, sous peine d'être privés de sépulture ; le septième qui défend le mariage aux évêques, diacres sous-diacres, moines et religieuses et le douzième qui défend les joutes, touiaois , etc.

DESCRIPTION

DES

CÉRÉMONIES DU SACRE

DU ROI CHARLES X.

ERRATUM.

( Page 18. ) On trouve adossé au mur du bas côté à droite un mausolée d'un seul bloc de marbre blanc élevé sur deux colonnes de granit et surmonté d'une urne funéraire , monument etc.

La disposition de ce tombeau paraît en effet avoir été telle lorsqu'il ornait l'intérieur de l'é- glise de Saint-Pïicaise de la même ville. Si l'on s'en rapporte à la description donnée par plu- sieurs des historiens cités dans la note 4 de la même page : Description que nous avons suivie par erreur.

Mais depuis la destruction de l'église Saint-Nicaise , en 1793, le tombeau de Jovin qui avait déjà reçu, et qui reçut encore en cette occasion de graves mutilations, fut transporté et replacé dans l'église cathédrale élevé sur un simple massif en pierre tel qu'on l'y voit maintenant et sans être surmonté d'une urne.

DESCRIPTION

CÉRÉMONIES DU SACRE

DU ROI CHARLES X,

ET

DES DÉCORATIONS CONSTRUITES EN CETTE OCCASION,

dans l'église métropolitaine de reims, au mois de mai de l'an i825.

Le sacre des rois, est une cérémonie politique et religieuse, qui re- monte aux temps les plus reculés de l'antiquité et fut en usage dans presque toutes les nations.

Les rois n'ont établi et consolidé leur autorité , qu'en s'annonçant comme les mandataires de la divinité, révérée par les peuples qu'ils voulaient gouverner , et le premier qui ceignit le bandeau royal ne fût point , comme on se plaît à le répéter , un soldat heureux , mais un sage, qui civilisa ses semblables, en leur commandant au nom d'une puissance surnaturelle et immuable, dont il semblait lui-même recevoir les ordres suprêmes. Ce ne fut pas seulement devant une supériorité humaine et éphémère, que les hommes crurent d'abord fléchir leur tête , mais devant un envoyé des cieux, empruntant un langage et un carac- tère divin, pour leur dicter des lois de justice, de paix et d'union : les premiers rois furent donc pontifs et législateurs.

Depuis : les choses ont changé : l'autel s'est séparé du trône : mais les rois en n'appuyant plus leur droit que sur leur épée et la sanction des peuples, n'ont point négligé l'égide nécessaire que leur prête encore la religion. Les descendans de Clovis et de Saint-Louis surtout, ces fils

( 4 )

aînés de l'église catholique, ont toujours signalé leur avènement, en s' em- pressant de recevoir dans le temple de l'éternel , l'onction sainte et la couronne, avec ce cérémonial auguste et solennel, dont le but est de rappeller aux princes comme aux peuples, la source divine de la puis- sance royale , et qui ajoute à l'éclat du trône en l'environnant de plus de respect et de plus de majesté.

L'histoire ne nous a conservé presqu' aucun document sur le sacre et le couronnement des rois de France de la première race et fort peu même sur celui des rois de la seconde. Pépin paraît être le premier et le seul de cette race dont les circonstances du sacre aient été recueillies avec quelques détails (1). Ce ne fut que sous la troisième race que cette cérémoniefut régléed'une manière invariable , et que le privilège en fut accordé exclusivement à la ville et aux archevêques de Reims par LouisVII, en 1 179, lorsqu'il fit, de son vivant, couronner Philippe-Auguste son fils. Aucuns des rois de France n'ont dérogé depuis à cet usage , excepté Henri IV qui fut sacré à Chartres à cause des événemens qui avaient mis la ville de Reims au pouvoir de la ligue. Depuis cette épo- que chaque règne vit ajouter quelque chose à la pompe et à la magni- ficence du cérémonial; les historiens en recueillirent jusqu'aux moindres particularités et la description des sacres de Louis le jeune, de Philippe- Auguste, de Saint-Louis, de Charles VII, de Louis XII, de François Ier , de Louis XIV, de Louis XV, de Louis XVI, occupent une place im- portante dans nos annales : mais avec quel intérêt la France entière sor- tant d'un long deuil, n'a-t-elle pas vu, à l'instant même, renouveller dans la cité de Clovis, cet antique et pieux usage qui semblait interrompu pour jamais (2) : avec quel intérêt la postérité n'en lira-t-elle pas le récit, auquel tant de circonstances prêteront de nouveaux charmes : avec quel plaisir n'élevons-nous pas nous-mêmes dans ce recueil national des

(1) Pépin fut sacré à Soissons, par Saint-Boniface , légat du pape , évêque de Mayence.

(2) On sait que Napoléon jugea à propos de ne point suivre l'usage établi par les Rois de France, et il est probable que les successeurs de sa race auraient à son exemple été sacrés à Paris, et qu'ainsi Reims eût perdu son privilège.

( .r> )

plus beaux monumens de la piété de nos pères , un monument non moins national, à l'acte mémorable qui consacre la réintégration des fils de Saint-Louis sur le plus beau trône de l'Europe : à la gloire de nos artistes, de nos magistrats, des dignitaires étrangers, qui ont con- couru à la pompe de cette grande fête de famille, par leurs talens, leur zèle ou leur magnificence : Au noble enthousiasme d'un grand peuple, encore prosterné devant l'éternel qu'il invoque sur les destinées du mo- narque nouveau que ses acclamations élèvent au trône.

Heureux si en remplissant cette honorable tâche, nos contemporains y trouvent un hommage digne du prince et de la patrie.

PREMIÈRE JOURNÉE.

ARRIVÉE DU ROI AUX FRONTIERES DU DÉPARTEMENT DE LA MARNE.

A l'époque fixée pour l'auguste cérémonie que nous allons décrire, la population entière de la ville de Reims et du département de la Marne , augmentée d'un concours immense d'étrangers de tous les pays et de tous les rangs, s'était portée sur la route, comme sur les différens points on pouvait contempler les traits de Sa Majesté et jouir du spectacle imposant dont le retour n'avait point embelli ces contrées depuis près d'un demi siècle.

Le Roi parti de Gompiègne le 27 mai i8a5 avec Monsieur le Dauphin, arriva à Fismes, frontière du département vers le soir. Complimentée à l'entrée de la ville par les autoritées départementales civiles et mili- taires (1), réunies sous un arc de triomphe élégant, orné des statues

(1) M. le préfet s'exprima ainsi : « Sire, l'antique cité Clovis fut consacré au Christianisme » et à la royauté vous attend. Depuis cette épocpie si féconde, treize siècles ont passé sur la mo- » narchie et à votre avènement au trône , vous la trouverez encore jeune de gloire et d'espérance. » La religion embrassant, dans sa faveur, le royaume très-chrétien, semble le faire participer de sa » perpétuité, l'amour des peuples qui se reproduit d'âge en âge, ajoute ses trésors à tant de souvenirs » imposants et à ce merveilleux triomphe sur le temps,

» Oui, Sire, vous allez entendre les acclamations des fils de ceux que commandait Clovis et

( 6 )

de la France, delà religion, de l'agriculture et de l'industrie, et après y avoir reçu l'hommage des clefs, Sa Majesté parvint au palais, qui lui avait été préparé, au bruit des cloches et de l'artillerie, et en recevant à chaque pas les témoignages les plus expressifs de l'amour de son peuple et de l'allégresse publique , redoublés par la grâce et la touchante bienveillance avec lesquelles elle daigna y répondre. Toutes les maisons étaient pavoisées , le soir elles furent illuminées et le Roi donna audience à l'archevêque de Reims, aux autorités et aux principaux personnages de l'endroit.

DEUXIÈME JOURNÉE.

ROUTE DE FISMES A REIMS : ENTREE DANS REIMS : RÉCEPTION DU ROI DANS

L'ÉGLISE CATHÉDRALE.

Le lendemain 28 , le même empressement , le même désir avait ap- pellé de bonne heure, sur le chemin de Reims , la même afïluence de monde que la veille aux portes de Fismes , mais à peine avait-on salué le départ de Sa Majesté qu'un événement qui pouvait être funeste excite tout-à-coup un cri d'alarme : la vie du Roi a été en danger: les chevaux effrayés et que rien ne pouvait plus retenir, entrainaient dans un pré- cipice inévitable les voitures de la cour, et sans la présence d'esprit de l'un des conducteurs et la protection du génie qui veille sur la France, un jour de bonheur et de triomphe allait être changé en un jour de dou- leur et d'effroi. Bientôt les coursiers se ralentissent : le Roi est sauvé! et la joie succède au plus sinistre abattement : mais Charles, seul ne paraît pas se souvenir du danger qu'il a couru : une seule pensée l'occupe : de braves compagnons , des serviteurs fidèles, ont reçu de graves blessures ;

j> qu'instruisait Saint-Remy, ils accourent avides de contempler, sur votre visage, l'empreinte de

j> vos royales vertus , ils élèvent leurs voix jusqu'au ciel , à la vue du monarque qu'ils attendaient

» si ardemment. Je ne peux être ici que l'organe de leur impatience et de celte ivresse d'un grand

» peuple, qui sont le seul langage qui ne soit point au-dessous d'un roi de la vieille France et de

» l'auguste cérémonie qui l'attire au milieu de nous. »

( 1 )

il leur prodigue les soins les plus louchants et ne consent à s'éloigner qu'après s'être assuré qu'il n'aura point de perte à déplorer (1).

A Tinqueux , village aux limites de l'arrondissement de Reims, s'éle- vait un nouvel arc de triomphe de style gothique , orné d'emblèmes et d'inscriptions. Le Roi y arriva à une heure, y fut complimenté par M . le sous- préfet de Reims ( Voyez le discours ci-dessous) (2), et s'arrêta quelque temps dans une maison appartenant à l'archevêque. De à Reims, quatre arcs en feuillage placés à distance égale, désignaient les quatre arrondisse- mens du département dont ils portaient les noms (3), on y trouvait à cha- cun, le sous-préfet, les maires et un détachement delà garde nationale à cheval. Cent quatre-vingt écussons suspendus à des pins d'Ecosse, ornés de draperies et de guirlandes, régulièrement espacés dans les inter- valles de ces berceaux de verdure, indiquaient les communes du dé- partement, et aux pieds de ces espèces de trophées champêtres, des jeunes filles vêtues de blanc et couronnées de fleurs devaient agiter et

(1) A la descente de Fismes, leschevauxdes voitures du cortège, effrayés par Iebruit de l'artillerie placée dans un vallon près de la route, et que redoublait un écho très-fort, s'emportèrent tout à coup sans qu'il fut possible de les dompter : une des voitures renversée au fond d'un précipice fut entière- ment brisée , et plusieurs personnes atteintes des blessures les plus graves qui pendant plusieurs jours ont mis leur vie en danger. Le Roi etles Princes ne durent leur salut qu'à la présence d'es- prit du cocher et du postillon, qui surent avec beaucoup d'adresse et de force maintenir leurs cour- siers sur le milieu de la route, jusqu'à ce qu'épuisés par la rapidité de leur course ils s'arrêtassent d'eux-mêmes. À cet instant le cocher s'évanouit et les nombreux témoins de ce cruel événement restèrent consternés jusqu'à ce qu'on eut acquis la certitude que personne n'avait péri.

» (2) C'est dans ces contrées la France devient chrétienne, c'est au pied de l'autel fut sacré » Clovis, les aïeux de Votre Majesté ont reçu l'onction royale, que le Dieu de Saint-Louis )> semble se plaire à verser ses plus abondantes bénédictions sur les rois que sa bonté nous » donne.

» Du même autel aussi partent plus puissantes les inspirations d'amour , dont sont animés les » Français , pour votre auguste Majesté et pour son auguste dynastie, et ce sont surtout les babitans » de l'arrondissement de Reims qui, placés à la source même de ces inspirations sacrées, y puisent » les sentimensde fidélité, de dévouement sans bornes et de profond respect , qu'ils déposent par » mon organe, aux pieds de Votre Majesté; Sire, le ciel a entendu leur voix, Viveee Roi, Vive » Charles X. »

Le roi daigna exprimer avec la plus aimable affabilité, combien il appréciait les sentimens d'af- fection don!. M. le sous-préfet se rendait l'organe.

(3) Epernay , Chàlons-sur-Marne , Vitry-le-Français , Saiute-Ménéhould.

*

( 8 )

présenter des écharpes blanches pendant le passage de Sa Majesté. C'est au milieu de cette double haye d'emblèmes d'amour, de cœurs dévoués et fidèles ; au milieu de ce concours général d'hommages et de béné- dictions, que s'avança lentement vers l'antique cité, le magnifique cortège qui accompagnait l'auguste Monarque (1). Le ciel que quelques sombres nuages avaient obscurci jusqu'à ce moment, s'éclaira tout-à-coup des vifs rayons du soleil, et un horisonpur, succédant à la brume, sem- blait présager, avec la fin de nos maux , des années futures de bonheur et de paix. Tous les yeux fixés sur le monarque ne pouvaient être dis- traits que par la beauté du spectacle qui se déployait sur une ligne im- mense , la belle tenue des troupes, l'élégance des costumes, des livrées , des équipages , et surtout la richesse et le bon gout de la voiture du sacre, un des chefs-d'œuvres le plus parfait en ce genre qui soit sorti des ateliers français (2).

A deux heures et demie le son des cloches , les cris mille fois répétés de vive le Roi! et cent et un coups de canon annoncent aux babitans de Reims qu'ils possèdent enfin ce prince bien aimé, qui vient, restituer à leur ville son antique privilège , récompenser leur amour , en recevant au milieu d'eux la sanction divine de sa puissance, et les rendre dépo-

(1) Le cortège était composé de l'état major de la division, l'état major de la garde royale, un détachement du 3.e de hussards, un détachement de lanciers de la garde, la garde nationale du 5.e arrondissement; un équipage à huit chevaux, à la livrée du duc de Bourhon, dans lequel étaient les aides-de-camp du prince; un second équipage à huit chevaux, à la livrée du duc d'Orléans, dans lequel étaient les aides-de-camp du prince; six autres équipages magnifiques, à huit chevaux, à la livrée du Roi, dans lesquels se trouvaient les grands officiers de la couronne, un détachement des gardes-du- corps, un officier des cérémonies, et les aides-de-camp du Roi; la voiture du sacre, dans laquelle était le Roi, à sa gauche le Dauphin, en face duRoi, le duc d'Orléans et le duc de Bourhon, après la voiture du sacre, des détachemens des gendarmes des chasses , des gre- nadiers à cheval , des cuirassiers et des hussards de la garde, la gendarmerie à cheval de Paris, des escadrons du 3.e régiment et un du 5.e des cuirassiers de ligne , un escadron des dragons de la ligne , deux des chasseurs à cheval de la ligne, plusieurs hatteries d'artillerie à cheval de la garde et plu- sieurs hataillons d'infanterie de la garde et de la ligne.

(2) L'exécution en est due à M. Delonne, élève de Girodet , pour les peintures , M. Persillé pour les ornemens, M. Roguez pour les sculptures : les hronzes sont de M. Denière et la dorure de M. Gautier.

( 9 )

sitaires de ses augustes sermens. Après avoir écouté avec une vive émo- tion la harangue prononcée par M. le maire et reçu les clefs (Voyez ledis- cours ci-dessous j (1). Sa Majesté fit son entrée dans la ville au milieu de l'ivresse générale et d'un concert unanime d'acclamations et d'actions de grâces. Tout le monde pouvait jouir sans obstacle de la présence du Roi ; tous les yeux pouvaient lire dans les siens : l'habile artiste (2) chargé des décorations de la ville avait su remplir le vœu d'un bon Prince (5) qui avait dit dans une circonstance semblable : je ne veux rien qui empêche le peuple et moi de nous voir, sans nuire à la pompe qui convenait à la fête. Des ceps de vigne entrelacés de feuillages et de guirlandes de fleurs remplaçaient d'une manière fort heureuse les anciennes tapisseries d'usage, et lais- saient voir à travers leurs intervales les fenêtres des maisons et de nombreux amphithéâtres élégamment drapés, se grouppait à l'envi une foule immense de spectateurs, également avides de contempler les traits de leur souverain.

Parvenue à l'entrée de la sainte basilique , soixante rois furent sa- crés , Sa Majesté y fut reçue par l'archevêque de Reims, vêtu pontifîcale- ment , et les évêques de Soissons, Beauvais , Châlons et Amiens ses sufFragans , accompagnés de leur clergé , sous un immense porche ri- chement construit dans le style gothique, en avant du portail. De

(1) « Sire, heureux de pouvoir être auprès de Votre Majesté , l'organe des sentiraens qui animent » la ville de Reims, mon cœur sent mieux qu'il ne peut exprimer, l'élan que votre auguste pré- » sence excite en ce moment dans cette grande cité; daignez, Sire, recevoir les clefs de votre » bonne ville; c'est l'amour, c'est la fidélité qui s'empressent aujourd'hui, comme dans tous les » temps, à vous en faire hommage. Tous nos cœurs sont à vous, Sire, ils le sont à jamais et dans » ce moment nous avons le bonheur de contempler les traits de notre Roi bien aimé, il ne )> nous reste plus qu'à adresser des vœux au Tout-Puissant , pour qu'il répande ses bénédictions » sur Votre Majesté et qu'il lui accorde de longs jours pour le bonheur de la France. »

Le Roi a répondu :

(( Je suis touché des sentimens qui viennent de m'ètre exprimés , je désirerais avoir la voix assez » forte pour me faire entendre de tous les Rémois et de tous les Français et leur faire connaître la » vive émotion que j'éprouve en ce moment : je prierai le Tout-Puissant dans la cérémonie de mon » sacre , de doubler mes forces pour assurer le bonheur de mon peuple. »

(2) Le Ch. Isabey.

(3) Louis XVI.

( io )

conduite processionellement sous le dais jusque dans le sanctuaire, précédée des services de sa maison civile et militaire , et suivie des ducs d'Orléans et de Bourbon , elle fut après une courte prière com- plimentée par l'archevêque, f V oyez le discours ci-dessous J (1), qui ensuite entonna les vêpres, après quoi le cardinal Lafare (2) , prononça un ser- mon dans lequel l'habile orateur empruntant la mâle éloquence des Bossuet et des Fénélon , sut dicter avec énergie au nom de la religion , les devoirs réciproques du prince et des sujets, et peindre en caractères non moins vivement tracés, l'influence sacrée, de cette même religion, sur les vertus des rois et le bonheur des peuples (3). Ce discours écouté par Sa Majesté, par les princes, les princesses , et les nombreux assis- tans avec le plus profond recueillement , fut suivi du Te Deum , et de la

(1) <( Sire, aux vives acclamations de bonheur et d'amour qu'excite dans mon diocèse la pré- » sence d'un Roi cligne fils de Saint-Louis, et aux sincères expressions de la reconnaissance et de la » fidélité de cette bonne ville , si heureuse de se voir encore la ville du sacre , qu'il me soit per- « mis d'ajouter les hommages et les voeux d'un chapitre aussi recommandable par la pureté de » ses principes, que par la solidité de ses vertus et de tout un clergé qui connaît et qui aime )> à remplir ses devoirs.

» Quant à moi , Sire , j'ose me croire dispensé de manifester des sentimens qui ., invariables » comme mes principes, sont depuis long-tems connus de Votre Majesté."

» Mais après avoir , comme un serviteur fidèle , pris part pendant une si longue suite d'années, » à tous les événemens de la vie de Votre Majesté , je dois aujourd'hui bénir hautement la divine » Providence qui, dans une cérémonie si remarquable par toutes ses circonstances, m'a destiné » auprès de votre auguste personne , la plus belle et la plus consolante des fonctions de mon » saint ministère , et je rends grâce à Dieu, la sagesse éternelle, de vous avoir inspiré , Sire, la grande » et religieuse pensée de venir sanctifier la dignité royale, par un acte solennel de religion , au pied » du même autel Clovis reçut l'onction sainte. Car dans tout, soumis à votre puissance, Sire, » tout vous fera assez entendre que vous êtes chrétien, tout vous dira que pour votre bonheur , » comme pour le bonheur de vos peuples , et afin d'accomplir les destins de Dieu , en marchant sur » les traces de tant de rois, dont par le droit de votre naissance , vous portez la couronne , oui, » Sire, tout vous dira que vous êtes le lils aîné de l'église et le roi très-chrétien. Daigne le Roi » agréer l'expression de nos sentimens, daigne le ciel exaucer tous nos vœux. »

(2) C'est le même qui, en 1789, étant alors évêque de Meaux , prononça un sermon devant les états généraux.

(3) Nous regrettons que l'étendue de cet ouvrage ne nous permette pas de transcrire ici ce dis- cours, ni d'en donner même une courte analyse; on peut le trouver dans la plupart des journaux ou des ouvrages publiés lors du sacre.

( " )

présentation des dons offerts par le Roi qui furent successivement déposés sur l'autel par le Roi lui-même, et les chanoines.

A quatre heures le Roi se retira dans le palais qui lui avait été pré- paré dans l'archevêché (1) , et ou furent admis à lui faire la cour, le clergé et les autorités civiles et militaires du département qui furent ensuite reçus successivement chez les princes et princesses du sang. Le soir, des repas, des jeux, des illuminations brillantes et des fêtes de toutes espèces animaient sur tous les points, une immense population, livrée sans réserve à cette joie pure, à ces émotions douces, qu'inspire un heureux jour.

TROISIÈME JOURNÉE.

DÉCORATIONS INTERIEURES DE l'ÉGLISE DE REIMS : CEREMONIES DU SACRE ET DU COURONNEMENT : FESTIN ROYAL. ETC.

Quand il s'agit de donner avec des mots, une idée d'immenses déco- rations dont les nombreux détails échappent long-temps, même à l'œil le plus curieux, on sent combien le langage est insuffisant, et dans ce cas les dessins instruisent mieux que les descriptions les plus pompeuses: aussi nous n'ajoutons ici qu'un faible supplément, aux précieuses litho- graphies qui composent ce recueil et qui, à la plus sévère exactitude , réunissent l'effet le plus pittoresque. Les magnifiques décors dont on

(1) L'archevêché de Reims tombait presqu'en ruine, M. Mazois, architecte chargé de sa restaura- tion, s'en est acquitté avec toute l'habileté et le bon goût qu'on devait attendre de ses talens; en peu de temps il a su vaincre les plus grandes difficultés et transformer une vieille masure en un palais digne du prince qui devait l'habiter , et de la circonstance mémorable qui en nécessitait l'emploi; la rigueur des convenances, la commoditédes distributions s'y trouvaient jointes à la richesse et à l'élé- gance des décors ; mais les amis desarts sauront surtout bon gré à l'artiste d'avoir conservé et rétabli dans son état primitif, la belle salle dite du Festin Royal, construite en 1^99, morceau fort curieux de l'architecture intérieure de cette époque.

On peut donner une idée de cette restauration en disant que cent vingts milliers de plâtre et quarante ouvriers y ont été employés pendant un mois.

( 12 )

avait enrichi l'intérieur de la cathédrale de Reims, n'étaient pas moins remarquables par le grandiose de l'exécution, la richesse des draperies, la beauté des peintures, que par leur parfaite harmonie et l'heureux accord avec l'architecture de l'édifice, à laquelle ils semblaient tel- lement liés, qu'on aurait pu croire qu'ils n'étaient point un accessoire ajouté pour une cause étrangère, mais une partie essentielle de l'édifice, conçue , dès l'origine , par le même génie.

La partie intérieure d u temple, spécialement réservée pour la cérémonie, était drapée en étoffes précieuses parsemées de fleurs de lys d'or, ajustées sans altérer les profils et les formes architecturales. Des amphithéâtres aussi vastes qu'élégamment disposés , occupaient le bas de quatre tra- vées de la nef et des aîles de la croisée , un autre d'une dimension beau- coup plus étendue remplissait tout le fond de l'arrière-cœur et pro- duisait le plus bel effet. Chaque amphithéâtre de la croisée et des travées de la nef était surmonté de tribunes, toujours construites dans le style général , dont l'intérieur tapissé en étoffe de bourre de soie ar- moiriée , avait le double avantage d'être très-agréable au coup d'oeil , et d'offrir un produit nouveau de l'industrie française; enfin les devants étaient ornés de rideaux et de draperies en velours cramoisi, relevés avec des cordons d'or et enrichis des armes de France et du chiffre du Roi. Au-dessus de ces tribunes on remarquait, avec intérêt, les portraits des rois de France, depuis Glovis jusqu'à Louis XVIII, grandeur collossale, surmontés, eux-mêmes, des portraits des archevêques de Reims les plus célèbres, sous le règne de chaque prince , et d'une longue suite de statues représentant les bonnes ville de France , le tout terminé par des trophées militaires des armées anciennes et nouvelles : enfin la voûte avait été peinte en bleu d'azur parsémé d'étoiles.

L'autel placé à l'entrée du sanctuaire répondait, par sa richesse et sa noble simplicité, à la majesté du tout ensemble.

Mais le trône , construit entre la quatrième et la cinquième travée de lanef, attirait principalement les regards. Sa forme était celle d'un arc de triomphe à jour, élevé sur un stylobate de grande proportion, orné de cariatides, formant l'entrée de la magnifique enceinte que nous venons de décrire, et soutenu sur huit pilastres et douze colonnes , dont

( i3 )

quatre isolées sur ehaque face étaient surmontées de renommées portant le sceptre, la main de justice, la couronne et l'épée, insignes de la royauté. Sur les tympans des deux faces étaient figurées des renommées attachant des guirlandes de laurier sous la frise, sur laquelle on lisait le Domine salvum fac Regem : enfin une dentelle d'écussons enlacés de branches de lauriers et d'oliviers ornait la corniche supérieure, et la plate-forme était surmontée d'un beau groupe de figures représentant la France, la religion et le génie tutélaire des Français. Tous ces orne- mens se détachaient en or sur un fond général de marbre blanc , et les co- lonnes en lapis lazuli étaient décorées d'arabesques ingénieusement com- posées, des armes de France, du haume royal, du chiffre de Charles X et des décorations du St. -Esprit, de St. -Louis et de la Légion d'Honneur. Au centre de l'arc principal, au-dessus du siège royal, était suspendu un riche baldaquin dont les draperies , les étoffes ainsi que les coussins et le tapis de pied étaient de velours violet, semé d'étoiles et de fleurs de lys d'or. La beauté de ces décorations, ducs aux talens de MM. le Cointe et Hittorff architectes du gouvernement, était relevée par l'éclat d'un magnifique luminaire , composé de soixante lustres de sept pieds de haut, placés en avant des tribunes , portant chacun trente-six bou- gies , d'un lustre de vingt bougies dans chaque tribune et d'un porte lumière de vingt cierges placé au-dessus de chaque colonne.

Le 29, jour du sacre, dès l'aurore une foule immense obstruait les avenues de la basilique, et avant 9 heures du matin les tribunes étaient occupées, dans le sanctuaire à droite, par les députations de la chambre des pairs, les ministres secrétaires-d'état , les ministres d'état, les con- seillers d'état , les maîtres des requêtes , les gouverneurs des divisions militaires ; à gauche les grands ofliciers de la couronne et de la maison du Roi. Sur des banquettes dans le sanctuaire ,les maréchaux de service portant la couronne, le septre, la main de justice et l'épée, les au très maré- chaux de France, les quatre évêques chantant les litanies, les grandes dépu- tations des députés, les chevaliers et Grand-Croix des ordres de St. -Louis et de la Légion d'Honneur; près de l'autel les prélats invités pour assister au sacre, et sur des degrés à droite et à gauche de la croisée les pairs qui ne faisaient point partie de la députalion. Dans les tribunes de la nef,

( >4 )

adroite près de la croisée, Madame laDauphine (1), Madame la Duchesse de Berry (a), les princesses du sang (3) et les dames de la cour. Dans les tribunes en face les ambassadeurs. Chacun étant placé , les deux car- dinaux assistants se rendirent auxappartemens du roi , auprès duquel se trouvaient d'avance le Dauphin , le duc d'Orléans , le duc de Bourbon , les grands officiers de la couronne , les grands officiers de la maison du Roi, les premiers officiers et les officiers ayant fonctions au sacre , après les formalités d'usage (4), le Roi a été introduit dans l'église, précédé des princes et du clergé et suivi par un nombreux et brillant cortège.

Quelques prières préliminaires étant terminées, le Roi, les princes et les personnages ayant fonctions , prirent leur place dans l'ordre qui leur était indiqué (5). Alors commencèrent ces cérémonies augustes et mystérieuses, par lesquelles la religion s' associant à la royauté , répand , avec l'onction sainte, les grâces du ciel sur les peuples et les rois. Ces céré- monies dont les bornes de cet ouvrage ne nous permettent de ne faire ici qu'un très-court exposé, sont fort curieuses ainsi que les prières et les formules mystiques que l'on y récite (6) , et frappent vivement l'ima- gination, autant par leur appareil imposant, que par la grandeur du caractère qu'elles impriment et le rang des personnages qui y concourent.

(1) En robe brodée d'argent sur un fond d'or , diadème élincelant de diamants.

(2) En robe rose lamée d'argent, couronne de rose mêlée de diamants.

(3) En robe blancbe brochée d'argent.

(4) Les deux cardinaux parvenus à la porte de la chambre du Roi , le grand chantre heurte avec son bâton, le chambellan dans l'intérieur demande : que voulez-vous ? Le premier assistant ré- pond : Charles X que Dieu nous a donné pour roi. Les huissiers ouvrent les portes et les cardinaux ayant salué le Roi et les princes , leur présentent l'eau bénite, récitent quelques oraisons et accom- pagnent le Roi dans son entrée à l'église.

(5) Le Roi sur un fauteuil , sous un dais , au milieu du sanctuaire ; à droite le Dauphin , à gau- che les ducs d'Orléans et de Bourbon , derrière deux capitaines des gardes-du-eorps et les deux seigneurs chargés de porter la queue du manteau; le connétable et le chancelier sur deux tabourets, pu bas des degi'és du sanctuaire, plus loin le grand maître des cérémonies, le grand chambellan et le premier gentil-homme de la chambre. Sur un banc, quelques pas en arrière, le premier cham- bellan maître de la garde-robe et autres personnes de service , enfin aux côtés de l'épi tre et de l'é- vangile , les quatre chevaliers portant les offrandes.

(6) On trouvera la description de ces cérémonies dans les divers ouvrages qui traitent du sacre des rois de France , et dans ceux publiés à l'occasion du sacre de Charles X , ainsi que dans les jour- naux de cette éqoque.

( i5 )

Ces cérémonies consistent d'abord dans le serment (1 ) ; après le V eni Creator, l'archevêque étant revêtu de ses habits pontificaux, le Roi assis et couvert , lamainsurles évangiles et sur la relique de la vraiecroix, a juré , d'abord comme Roi, de maintenir et d'honorer la religion chrétienne, de rendre exactement justice à tous ses sujets, et de gouverner confor- mément aux lois du royaume et à la Charte Constitutionnelle , ensuite comme chef souverain et grand-maître des ordres royaux, du St.-Esprit, de St. -Louis et delà Légion d'Honneur, de maintenir lesdits ordres sans les laisser déchoir de leurs glorieuses prérogatives, d'observer et de faire observer les statuts desdits ordres et d'en porter les décorations. Après quoi le Roi ayant oté la grande robe de soie lamée d'argent qu'il avait porté jusqu'alors et n'étant plus revêtu que d'une camisole de satin ouverte sur les épaules et sur la poitrine, a reçu avec un cérémo- nial particulier pour chaque chose , les bottines , les éperons et l'épée , et puis sitôt après , pendant le chant des litanies et le récit de diverses prières, l'archevêque a fait avec la sainte ampoule (2) divers onctions sur le corps du Roi, prosterné devant l'autel, alors on l'a revêtu de ses habits royaux , savoir : la tunique et dalmatique de satin violet semé de fleurs de lys d'or et manteau pareil doublé d'hermine, on a fait de nouvelles onctions aux mains après lesquelles Sa Majesté a reçu l'anneau et les gants bénits, le sceptre et la main de justice; puis l'archevêque ayant pris sur l'autel la couronne de Gharlemagne, et la tenant élevée , soutenue par

(1) Mais une particularité très-remarquable et que nous ne pouvons nous dispenser de faire ob- server, c'est qu'un nouvel ordre de choses , en France , a nécessité des ebangemens et des suppres- sions dans les formules des prières, des serments et des allocutions du sacre. Ces ebangemens très-nota- bles , et par les circonstances qui les ont nécessités et par les principes qu'ils consacrent , font époque dans l'histoire. On peut facilement les reconnaître en comparant les nouveaux formulaires aux an- ciens,on peutconsulter sur ce su]et]e Jouwalde Paris du 1 juin i825et quelques ouvrages du temps.

(2) La sainte ampoule était une petite fiole d'huile ligée et extrêmement durcie, envénération dans l'église de Reims, comme ayant été apportée miraculeusement par un ange pour le baptême de Clovis. Cette fiole qui servait depuis au sacre de nos rois , fut brisée sur le pied d'estal de la statue de Louis XV, en g3, mais les espérances sacrilèges des impies furent déçues, des mains fidèles parvin- rent à recueillir des fragmens de ce monument de piété , et une partie du baume qu'il renfermait, ainsi qu'il est constaté par un procès-verbal authentique, déposé au greQè du tribunal de Reims.

Ces précieux restes sont aujourd'hui conservés dans un reliquaire en vermeil , donné par S. M. Charles X.

1

( 16 )

les princes, l'a bénie et l'a posée sur la tête de Sa Majesté, qui a été aus- sitôt conduite au trône avec le même cortège qui l'accompagnait à son entrée dans l'église, et y a reçu, après le salut des drapeaux des difïerens corps, placés sur les degrés, l'accolade de l'archevêque et des princes qui ont crié par trois fois vivat Rex in eternum. Au même instant, suivant un ancien usage on a laissé envoler dans l'église plusieurs douzaines d'oiseaux, on a distribué des médailles, et les fanfares, l'artillerie et les cloches ont publié au loin l'acte solennel qui venait d'affermir à jamais le trône des Bourbons.

Ces cérémonies ont été suivies du TeDeum: de la messe, pendant laquelle le Roi a présenté, en offrande , un vase d'or rempli de vin , un pain d'argent, un pain d'or et un plat de vermeil contenant des médailles : et du cliant du psaume Exaudiat après lequel Sa Majesté s'est rendue dans la salle du festin royal , ornée avec magnificence et dans laquelle étaient dressées trois tables , celle du Roi , celle de Madame la Dau- phine et celle de Madame.

Des fêtes non moins brillantes que celles de la veille , des réunions non moins nombreuses et non moins animées par l'allégresse la plus franche et la plus vive, terminèrent cette mémorable journée.

Le lendemain le Roi présida le chapitre des ordres royaux , et la ré- ception des nouveaux chevaliers qui furent armés par Sa Majesté elle- même, ensuite il visita les divers établissemens publics , les expositions, passa la revue générale des troupes et laissa partout sur son passage des marques touchantes de sa bonté paternelle , de cette grâce affable qui le distingue ; répandit de toute part les bienfaits, combla du plus doux espoir ceux qui le réclamèrent contre l'injustice du sort ou des hommes, et laissa comme ses prédécesseurs des souvenirs qui ne s'effaceront jamais du cœur du Rémois.

En payant un juste tribut d'éloges au talent des artistes chargés des décorations et des immenses travaux exécutés à Reims à l'occasion du sacre de S. M. Charles X, nous ne devons point oublier de signaler tout ce que l'on doit également à M. le duc de Doudeauville, ministre de la maison du Roi j et à M. le vicomte de la Rochefoucault chargé du département des beaux arts qui ont dirigé et surveillé ces travaux avec ce zèle aussi actif qu'éclairé qui sait présidera tout, prévoir tout, et surmonter comme par enchantement les difficultés qu'offrent souvent les circonstances et les localités.

VUES PITTORESQUES

DE LA

CATHÉDRALE DE STRASBOURG,

ET DÉTAILS REMARQUABLES DE CE MONUMENT,

DESSINÉS, LITHOGRAPHIES ET PUBLIÉS

PAR CHAPUY,

EX-OFFICIER DU GENIE MARITIME, ANCIEN ELEVE DE l'ÉCOLE POLYTECHNIQUE;

AVEC UN TEXTE HISTORIQUE ET DESCRIPTIF PAR J. G. SCHWEIGHJEUSER,

PROFESSEUR A L'ACADEMIE DE STRASBOURG , CORRESPONDANT DE L'iNSTlTUT, MEMBRE DE PLUSIEURS SOCIETES LITTÉRAIRES.

STRASBOURG,

F. G. LEVRAULT, IMPRIMEUR-LIBRAIRE,

RUE DES JUIFS, N.° 33.

l827.

ÉGLISE CATHÉDRALE

DE STRASBOURG.

La façade de l'église cathédrale de Strasbourg est, après la plus grande des pyramides de l'Êgypte, l'édifice le plus élevé que l'on connaisse (1). Les proportions aussi sveltes que majestueuses du portail, l'élégance et la délicatesse des ornemens qui en couvrent les massifs et en distinguent les étages , la merveilleuse transparence, tant du corps de la tour, que des tourelles détachées l'on voit monter les spirales déliées de ses quatre escaliers, enfin, l'habile disposition de la flèche, la légèreté de ses masses, la finesse de ses détails et la grâce de ses formes, tout concourt avec cette élévation prodigieuse pour porter au suprême degré l étonnement et l'admiration qu'inspire ce chef-d'œuvre de l'architecture sacrée du moyen âge. La nef de cette cathédrale , quoique fort belle et dune grandeur peu commune, ne répond pas entièrement à ces dimensions gigantesques : la croisée et le chœur, qui sont d'une époque plus an- cienne, s'en écartent encore davantage. Mais, si ce défaut d'unité dans l'ensemble laisse aux yeux quelque chose à désirer, la diversité du style

(1) Des mesures qui variaient entre elles et la différence de l'ancien pied de Strasbourg à celui de France, auquel le premier se rapporte dans la proportion de 128,1667 à 1 44 7 jetaient autrefois quelque doute sur la véritable hauteur de cet édifice. Une opération trigonomélrique, exécutée avec la précision la plus rigoureuse, par M. le colonel Henry et les ingénieurs géographes employés sous ses ormes aux travaux préparatoires povrr une nouvelle carte de la France, l'a fixée à ^5jv'c,Xi,5o2 de Paris, ou 49i1'ie'i!,549 de Strasbourg. Les calculs faits d'après les observations des deux stations qui ont été employées, n'ont varié que de trois millimètres : l'une a donné i42mi,"s,i°9 > l'autre i42mar",n2. Quelques autres cathédrales n'ont été crues plus hautes que parce qu'on a pris pour des pieds de France des mesures locales d'une moindre dimension'.

U )

de ses parties différentes offre au connaisseur un autre genre d'intérêt : il y trouve les matériaux d'une étude presque complète de l'histoire des variations qu'a subies ce genre d'architecture. Cette considération don- nerait une haute importance à la fixation précise des dates de la cons- truction de chacune de ces parties. Malheureusement il n'est pas toujours possible d'arriver sur ce point à une certitude entière; mais on peut du moins, en remontant aux autorités les plus anciennes et en faisant usage de la critique portée depuis quelque temps dans cette partie de l'histoire des arts, éviter les erreurs grossières que des traditions modernes, ac- cueillies avec trop de facilité, ont répandues dans tous les ouvrages spé- ciaux qui ont paru jusqu'ici sur ce monument.

Nos auteurs commencent par illustrer l'emplacement même est située cette cathédrale : ils assurent que déjà les anciens Celtes avaient établi en ce lieu un bois sacré , dont les autels étaient rougis par le culte sanguinaire d'Ésus(i). L'opinion que sous les Romains ce culte fut remplacé par celui de Mars, et une petite statue de ce dieu, qu'on voyait autrefois sur la plate-forme de cet édifice, sont les appuis les plus positifs de cette assertion ; mais la seule inspection de cette figure , qui a été transférée dans la bibliothèque publique de Strasbourg, convaincra tout connaisseur impartial qu'elle est moderne. Un Hercule d'une antiquité plus avérée est placé encore aujourd'hui derrière le portail, à l'endroit celui-ci déborde le côté septentrional de la nef. Si, comme il est vraisemblable, cette statue fut trouvée lorsqu'on creusa les fondations de cette église , elle donne un peu plus de consistance à l'opinion que ce héros fut vénéré en ce lieu, soit par les Romains, soit par les peuples germaniques, par lesquels cette frontière fut occupée dès le temps de Jules-César; car, selon Tacite, ces peuples avaient également admis au nombre de leurs divinités un Hercule, soit grec, soit indigène. Une autre statue d'Hercule, exécutée en bronze, et revêtue d'un costume extraor- dinaire, est devenue célèbre sous le nom de Crutzmann} qu'on a consi-

(1) Voyez Summum Argentoratensium templum, par Osée Schad (SchacUeus) ; Strasbourg, 1617, in-4.8; et lissais historiques et topographiques sur l'église cathédrale de Strasbourg , par M. l'abbé Grandidier; Strasbourg, 1782, in-8.° Ces deux ouvrages, dont le second abonde en recberebes historiques d'un intérêt varié, ont servi de base à toutes les autres descriptions de cet édifice.

( 5 )

déré comme le nom germanique de ce héros, et que Specklin a traduit par dieu de la guerre: elle exista jusqu'en i525, dans une chapelle attenante à cette cathédrale; mais on ne la connaît que par des dessins faits par ce célèbre architecte, d'après les souvenirs qui s'en étaient conservés cinquante ans après que cette figure avait disparu.

Strasbourg, qui s'appelait alors Argentoratum, étant devenu, dès le milieu du 4-e siècle de l'ère chrétienne , le siège d'un évéque , on ne saurait douter qu'il n'y eut dès-lors dans ses murs une église cathédrale; mais toute trace de cet édifice a été effacée lors de l'invasion des bar- bares et sous la domination des Alemcmni. Ces peuples ramenèrent le paganisme sur cette frontière, et leur puissance ne fut brisée que par la victoire de Tolbiac, suivie de la conversion de Clovis à la religion chré- tienne. On s'accorde à attribuer à ce roi la construction de la première cathédrale de Strasbourg dont nous avons une connaissance plus positive. On a lieu de croire qu'elle fut dès-lors dédiée à la Sainte- Vierge, sous le titre de son assomption. Quelques traditions ajoutent que cet édifice ne fut terminé que par le roi Dagobert I.er Selon le témoignage unanime des chroniques anciennes, cette église n'aurait été construite qu'en bois, et n'en aurait pas moins subsisté jusqu'au commencement du 1 1 .e siècle. Il est néanmoins très-probable que des agrandissemens, ou même une ou plu- sieurs reconstructions totales, eurent lieu dans cet intervalle; et peut-être la chapelle souterraine , située sous le chœur, nous a-t-elle conservé quelques restes de l'un ou de l'autre de ces renouvellemens ignorés. Mais ce n'est que sur une autorité bien peu sûre qu'on a attribué aux rois Pépin et Charlemagne la construction d'un chœur en pierre, dont l'on a été jusqu'à prétendre qu'il subsiste jusqu'à ce jour. Le premier auteur chez qui l'on trouve cette assertion est Specklin , qui n'a écrit que vers la fin du i6.e siècle (1). Indépendamment du style même de celte

(i) Cet homme distingué par plus d'un genre de mérites, nous a laissé deux volumes manuscrits, con- tenant un recueil de matériaux pour une histoire d'Alsace. Ce sont des notes et des extraits disposés par ordre chronologique. On y trouve heaucoup de faits curieux : mais aussi un grand nombre d'erreurs. Ces manuscrits autographes étaient en la possession de Schad, qui en a tiré la plupart de ses notices. Ils sont déposés aujourd'hui à la bibliothèque publique de la ville de Strasbourg , et m'ont éîé Tort utiles, en me faisant connaître la source et la rédaction primitive de beaucoup d'assertions répétées,

( 6 )

portion de l'édifice , un document du temps de Louis le Débonnaire démontre la fausseté de cette tradition. Le moine Ermoldus Nigellus, étant exilé à Strasbourg par ce roi, lui adressa, en 826, pour rentrer en grâce auprès de lui, un poème, il fait de cette cathédrale une des- cription assez détaillée (1). Loin de dire un mot de ce qu'une partie principale de cet édifice aurait été construite par les soins du père et du grand-père du monarque qu'il cherchait à flatter, il amène cette description par le récit d'une apparition merveilleuse de S. Boniface , qu'on disait avoir visité cette église à l'instant de sa mort, arrivée en 755, et il parle de l'état des choses à cette époque comme étant encore le même au temps il écrit. On voit d'ailleurs par cette description que dès-lors le grand autel était consacré à la Sainte-Vierge; qu'il était accompagné, des deux côtés, des autels de Saint-Pierre et de Saint-Paul; que S. Michel, ou bien la croix, étaient vénérés au milieu de la nef, et que dans le fond il y avait un autel de Saint-Jean, honoré de ses reliques. Un incendie, arrivé en 873, consuma une partie des archives, et paraît avoir donné lieu à des réparations importantes. Cette cathédrale fut pillée, ou même incendiée, en 1002, par Hermann, duc de Souabe et d'Alsace, qui se vengea par cet attentat de ce que lévêque Wernher avait pris le parti de Henri, duc de Bavière, son compétiteur au trône impérial. Wernher descendait des anciens ducs d'Alsace, et il peut être considéré en quelque sorte comme le fondateur de la maison de Habsbourg, puis- quil fit construire pour son frère le château de ce nom. Henri, devenu empereur, le combla de ses faveurs, et Hermann fut obligé de consentir à ce que, pour réparer les dommages causés par lui, la riche abbaye de Saint-Étienne fût mise à la disposition de l'évêque. Un malheur encore plus grave frappa cette église en 1 007 : elle fut réduite en cendres par le feu du ciel. Selon tous les auteurs anciens, cet incendie détruisit la totalité des constructions existantes; et Wernher commença, en 101 5, à rebâtir

et souvent dénaturées, par les auteurs postérieurs. C'est ainsi que Specklia ne parle que de la con- servation de l'arrière-chœur à travers l'incendie de 1007, et que depuis ou a dit que tout le chœur actuel et les deux ailes transversales ont résisté à ce malheur.

(1) Ce poeme a été imprimé plusieurs fois, et entre autres dans Muratori Scriptores rerum ilalicarum, T. II, Pars II, p. 16 et suivantes. Le passage relatif à celle cathédrale se trouve à la page 77.

(7 )

tout l'édifice sur des fondations nouvelles. Guillimann , qui a publié, en 1608, une histoire des évèques de Strasbourg, rapporte, j'ignore d'après quels documens, qu'on employa à jeter ces fondations dix années entières, et il ajoute que cent, ou, selon d'autres auteurs, deux cents ouvriers y travaillèrent. Kcenigshoven, auquel on doit une chronique fort estimée, écrite à Strasbourg en i386, est le seul de nos historiens anciens qui entre sur cette construction dans quelques détails, malheureusement très-incom- plets : il se borne à dire que le chœur et la nef s'élevèrent de jour en jour; que ces parties de l'édifice furent ravagées par des incendies plus ou moins funestes , en 11 3o, 11 ? 1 1 5o et 1170, et que la construction des voûtes supérieures fut enfin achevée en 1275. D'autres chroniques parlent éga- lement de ces quatre incendies; et si l'on pouvait prendre leurs expres- sions à la lettre , l'église aurait été chaque fois totalement consumée. Un examen approfondi du chœur et de la croisée fait voir que du moins ces malheurs ont donné lieu dans ces parties de l'édifice à des réparations considérables, et même à des constructions nouvelles, exécutées à des époques très-différentes. Les pierres des angles des ailes ne s'engrènent point avec celles du chœur; les deux ailes diffèrent l'une de l'autre, et chacune encore se partage dans sa longueur en deux moitiés, dont celle qui touche au chœur et à la nef est d'un style plus ancien que la moitié extérieure : leurs voûtes sont d'ailleurs soutenues au milieu par des colonnes que l'on voit rarement dans cette position, et qui semblent confirmer la conjecture que ces ailes n'avaient d'abord que la moitié de leur longueur actuelle. Enfin, le style byzantin domine entièrement dans les constructions primitives du lias de ces parties, tandis que plus haut il se mêle de plus en plus à l'ogive et aux autres particularités du système gothique, ou du moins alterne avec elles. Tout ici est donc d'accord avec ces interruptions et cette construction prolongée à travers plusieurs siècles, qui résultent des expressions de Kcenigshoven : si ce nest que le milieu de la croisée et de l'aile septentrionale paraissent avoir été termi- nées dès la fin du i2.e ou le commencement du i3.e siècle, puisque l'on voit au haut de leurs étages supérieurs des galeries à arceaux ronds, sou- tenues par de petites colonnes simples, appartenant encore tout-à-fait à l'ancien style. La nef, au contraire, et les bas-côtés ne présentent que des arcs pointus : ces parties sont séparées les unes des autres par des piliers

( 8 )

gothiques, consistant en faisceaux de colonnes, et en général tout y porte le caractère du i3-e siècle. La nef, construite par Wernher, avait sans doute, comme celles des cathédrales de Spire, deWorms et de Mayence, bâties de son temps, des piliers carrés et des arceaux ronds. Il est pro- bable qu'elle fut entièrement démolie, et que cette partie de l'édifice fut renouvelée dans le cours du même siècle, dans la seconde moitié duquel Kcenigshoven rapporte que les voûtes supérieures furent achevées. Aussi nous dit-on que les premières orgues de l'église actuelle furent posées en 1 260. Telles sont les observations et les probabilités que fournit l'examen de l'édifice, combiné avec les données historiques les plus avérées; et l'on ne peut que sourire de la légèreté avec laquelle les auteurs , d'ailleurs les plus respectables, des descriptions de cette cathédrale attribuent le chœur et les ailes, même dans leur état actuel, à Charlemagne, et assurent que, par les efforts de plus de cent mille ouvriers, la nef qui subsiste aujourd'hui s'éleva jusqu'au toit entre l'an 101 5 et l'an 1028, date de la mort de l'évèque Wernher.

On s'accorde à dire que la première pierre du portail fut posée en 1277, et que cette construction fut commencée par l'architecte Erwin, à Steinbach, petite ville du grand-duché de Bade. Outre les traditions des siècles postérieurs , qui nous ont conservé le nom de cet habile maître, une inscription, que l'on voyait autrefois au-dessus de la grande porte, l'indiquait comme l'auteur de ce glorieux ouvrage. Depuis cette époque les données relatives à l'histoire de cet édifice se multiplient, sans cependant nous fournir des lumières suffisantes pour en suivre exactement tous les progrès. Voici ce qu'on rapporte de moins incertain à ce sujet.

Dès l'époque Wernher s'était occupé du renouvellement de cette cathédrale , on avait accordé de grandes indulgences à ceux qui contri- bueraient à ce travail, soit par leur main-d'œuvre, soit par des donations quelconques. Celles-ci furent assez multipliées pour former de bonne heure un fonds considérable, destiné à l'achèvement et, depuis, à l'entretien de cet édifice. Ces revenus furent administrés d'abord par les évêques, de concert avec le grand-chapitre. Les fréquentes guerres des premiers, tant avec la ville de Strasbourg, qu'avec les princes et les seigneurs voisins, ou même avec les empereurs, avaient déterminé, en 1263, les

( 9 )

chanoines à retirer à eux seuls cette administration : de nouveaux abus la firent confier, en 1 290, aux magistrats de la ville. Dès l'année suivante le premier étage de la façade, ou du moins de ses deux parties latérales, fut achevé \ car l'on plaça , cette année , à l'endroit la saillie des contre-forts diminue pour la première fois, dans des tourelles ouvertes, soutenues par des colonnes , les statues équestres des rois Clovis et Dagobert, anciens bienfaiteurs de cette église, et celle de l'empereur Rodolphe de Habsbourg, qui régnait alors : une quatrième place fut laissée vide jusqu'à nos jours, l'on y posa la statue de Louis XIV. En 1298 un violent incendie consuma le toit de la nef, et causa, dans la partie supérieure de la maçonnerie, des dommages tellement considéra- bles, qu'on fut obligé de rebâtir cette nef depuis la hauteur des galeries qui surmontent les arceaux par lesquels elle est séparée des bas-côtés : ces galeries elles-mêmes ne furent construites qu'à cette époque. Erwin dirigea ce travail, et renouvela aussi l'étage supérieur de l'aile méridionale de la croisée, pour la porte de laquelle sa fille Sabine exécuta quelques statues d'un mérite distingué : il mourut en i3i8, et fut remplacé par son fils Jean, qui décéda en i339- Ces dates sont constatées par les épitaphes encore existantes de ces deux architectes (1). Specklin dit, et l'on a répété d'après lui, que le père dressa le plan de toute cette façade; que le fils continua l'ouvrage jusqu'auprès de la maisonnette des gardes, et que le successeur de celui-ci commença les quatre escaliers tournans, expression dans laquelle il est en quelque sorte d usage, en parlant de cette cathé- drale, de comprendre aussi le corps de la tour qu'environnent ces esca- liers. Pour juger de l'exactitude de ces assertions, il faut examiner de plus près un passage de Kcenigshoven, qui, malgré ce qu'il laisse à désirer pour l'éclaircissement complet de cette partie de l'histoire du monument, est d'autant plus remarquable, qu'il constate que l'état actuel de celle façade résulte d'un changement important apporté au plan primitif, changement dont elle porte encore aujourd'hui des marques certaines, et par lequel s'expliquent la forme et les proportions toutes particulières

(1) On les voit au bas d'un mur appartenant à la chapelle se trouve le monument de lVvèuue Conrad de Lichlenbcrg, dans une cour située derrière l'aile septentrionale de la croisée. Au-dessus des épitaphes d'Erwin et de son fils se trouve celle de Husa, femme du premier, morte en i5i6.

2

( <o )

qu'elle présente. Cet auteur rapporte que la tour septentrionale, qu'on appelait la tour neuve, fut commencée en 1277, et qu'elle était avancée en i365 jusqu'à une plate-forme supérieure (1), sur laquelle devait être posée la flèche : il ajoute que pendant le même laps de temps l'autre tour, qu'on appelait l'ancienne, fut commencée, construite et complètement achevée. Il est facile de se convaincre par l'inspection de l'édifice que ces deux tours sont les deux parties latérales du portail actuel, distinguées de la partie mitoyenne par leurs contre-forts, et dont les troisièmes étages étaient alors parfaitement isolés. Ce n'est que depuis, qu'on a rempli l'espace vide qui les séparait à cette hauteur, par le troisième étage de la partie centrale, sont maintenant les grandes cloches, et dont le dessus constitue la portion libre et principale de la plate-forme. Cette construc- tion mitoyenne n'est qu'imparfaitement liée avec ces tours, et ceux-ci ont du côté qu'elle masque des fenêtres tout-à-fait semblables à celles des côtés extérieurs. On voit aussi qu'à l'une et à l'autre ce côté a été exposé pendant long-temps aux intempéries de l'air. Il y a cependant entre ces étages des deux tours cette différence, que dans l'ancienne ( celle du midi) les ornemens de la corniche supérieure sont de ce côté aussi achevés que des trois autres, et que les fenêtres sont garnies de leurs meneaux, tandis que ces objets manquent dans celle du nord. On peut conclure de cette circonstance que la construction du massif mitoyen , quoique exécutée beaucoup plus tard, fut résolue dès le temps fut élevé le troisième étage de cette tour, et cette résolution semble indiquer qu'on projeta dès-lors un changement dans le plan des constructions ultérieures. La probabilité d'un tel changement résulte aussi des anciens dessins existant aux archives de la fabrique de cette église 5 car l'on n'y conserve point, comme l'a dit l'abbé Grandidier, un plan unique et de la main d'Erwin, duquel, joint au témoignage de Rcenigshoven , on peut conclure qu'il s'agissait d'élever deux tours , dont chacune devait avoir cinq cent

(1) C'est le manuscrit autographe latin de cet auteur {fol. 1 43 , verso) qui supplée ce détail, omis clans le texte allemand publié par Schiltcr en 1698. Ses termes sont : Turris aillent ejusdem monasterii quœ dicitur turris nova, versus prœdicatores , inchoaia fuit A. 1277. Cuj'us planifies superior, supra quant galea vel pinnaculum débet poni, expleta est A. i365. Turris autem illi collateralis , quœ dicitur aniiquior, intérim fuit ex toto extructa. La fin de la dernière phrase est plus complète dans le texte allemand. La table des matières du manuscrit lalin ajoute aux mois galea vel pinnaculum celui de conus.

( 11 )

quatre-vingt-quatorze pieds de hauteur; mais plusieurs plans et élévations ne présentant aucun indice certain de lenrs dates, ou même consistant en morceaux ajoutés les uns aux autres, et dessinés à des époques diverses. Aucun ne représente l'ensemble de cette façade, et le plus complet sous ce rapport ne joint qu'une ébauche non terminée de la tour supérieure à une portion septentrionale du portail, qui diffère considérablement de ce qui a été exécuté. D'ailleurs, selon les expressions de Rcenigshoven, on regardait, au contraire, de son temps la tour ancienne comme entièrement terminée. Néanmoins la solidité qu'on a donnée aux trois premiers étages de ces tours , et les analogies fournies par d'autres édifices du même genre, ne permettent point de douter qu'on ne fût dès le commencement dans l'intention de les élever l'une et l'autre à une plus grande hauteur; mais vraisemblablement avec d'autres proportions, et peut-être seulement au moyen de flèches posées immédiatement sur ces étages. Ce n'est qu'à l'époque la tour du nord fut près d'être égale à celle du midi que cette conception primitive semble s'être agrandie. On résolut alors d'élever la tour neuve d'un ou de deux étages de plus : on songea à donner à cette partie supérieure une base plus large, et l'on appliqua à cette construc- tion tous les moyens d'exécution disponibles , en abandonnant l'autre tour à la hauteur elle avait été portée avant ce projet nouveau.

Ce n'est que conformément à ces dispositions primitives que l'on peut essayer de faire le partage des constructions existantes entre les différens architectes dont il a été parlé. Les expressions de Kcenigshoven rendent probable qu'Erwin le père commença d'abord par les deux tours, et que, quoique les fondations de celle du nord furent posées pins tôt et avec plus de solennité, il avança davantage celle du midi. C'est ainsi qu'à Cologne, la construction d'une cathédrale, conçue sur le plan le plus vaste, n'a point été achevée, la tour qui se trouve dans cette dernière position a été élevée jusqu'au troisième étage, tandis que la tour septentrionale n'est que commencée, et que la partie centrale du portail projeté n'existe pas du tout. A Strasbourg le premier étage de cette partie centrale présente si bien les mêmes caractères que les étages inférieurs des deux tours, qu'il parait que le même architecte ne tarda pas à l'ajouter. Nous avons d'ailleurs déjà rapporté qu'autrefois son nom se trouvait inscrit au-dessus de la porte du milieu. Mais les occupations

( 12 )

multipliées qu'ont donner à Erwin les autres constructions qu'on lui attribue, et dont la principale avait été rendue nécessaire par l'incendie de 1298, ainsi que quelques légères différences dans le style, combinées avec les traditions que nous venons de rapporter, semblent devoir faire mettre sur le compte de son fils le troisième étage de la tour méridio- nale, au haut de laquelle se trouve cette maisonnette des gardes dont Specklin parle à son sujet; plus, le second étage de la tour du nord, qui paraît avoir été moins avancée par le père; la rose centrale, l'une des plus belles parties de tout l'édifice, qui n'a pu être posée qu'après l'élévation de cet étage, et, enfin, le troisième étage de cette tour, sur lequel reposent les escaliers tournans, qu'on attribue à son successeur. En même temps, si, comme on peut le croire d'après les raisons que nous venons d'en don- ner, le changement dans le projet primitif a eu lieu pendant l'élévation de ce troisième étage, il est vraisemblable que ce fils, appelé dans son épitaphe V émule de l'ouvrage de son phre, dressa aussi le plan de l'élévation nou- velle qu'on résolut de donner à cette tour. Ce plan fut suivi au moins jusqu'au haut du quatrième étage (le premier au-dessus de la plate-forme actuelle), des commencemens d'une voûte, qui n'a point été exécutée, indiquent une nouvelle modification du projet. C'est que je crois pou- voir placer cette interruption des travaux en 1 365 , qui résulte de ce que Kcenigshoven , écrivant en i386, parle au futur des constructions ulté- rieures. Car cette voûte aurait formé une véritable plate-forme supérieure, et l'on ne saurait appliquer cette expression ni au haut de l'étage suivant, qui paraît n'avoir été terminé que plus tard, ni à la hauteur de la plate-forme actuelle, que, selon toutes les autres traditions et toutes les probabilités, on avait dépassée long-temps avant l'an 1 365. D'ailleurs la phrase même de cet auteur semble indiquer que dès-lors la tour du nord avait été portée à une élévation bien plus grande que celle du midi. Ce plan, dressé par le fils d'Erwin, expliquerait aussi, jusqu'à un certain point, l'incertitude dans laquelle nous sommes sur les architectes auxquels on doit la cons- truction de cet étage de la tour et des escaliers dont il est accompagné; tandis qu'ils auraient mérité une haute célébrité, s'ils avaient conçu euxr mêmes le projet de cette partie brillante de l'édifice. Il est vrai que Specklin indique comme l'auteur de cette portion Jean Hùltz , de Cologne, et que Schad attribue à la mort de cet architecte l'interruption

( >3 )

des travaux en i365; mais les preuves non équivoques que nous allons citer ont fait reconnaître depuis, que cet habile maître appartient à une époque bien postérieure, et je ne saurais admettre avec quelques auteurs récens (1), que deux architectes de ce nom ont été employés à cette cathédrale. Cette particularité eût été assez remarquable pour laisser des souvenirs positifs dans nos traditions, et cependant aucun de nos écri- vains anciens n'en a fait mention. Heckler, architecte de ce monument dans la seconde moitié du 17/ siècle (2), et qui avait en conséquence à sa disposition toutes les archives de l'œuvre , dit expressément qu'il n'a pu trouver aucune donnée sur l'auteur ou les auteurs des quatre escaliers , et qu'il les croit construits peu à peu par différens maîtres. Schad, qui attribue ce travail à Jean Hùltz, ignore absolument qu'un architecte de ce nom avait terminé tout l'édifice. Enfin, Specklin, qui a entraîné dans cette erreur ses copistes, dit, dans un autre passage de ses manuscrits, auxquels ils n'ont pas fait attention, et qui se rapporte à l'an i384? que ce fut après cette époque que cette cathédrale fut terminée par les deux Junker de Prag et par Jean Hùltz de Cologne. Les deux Junker de Prag sont connus d'ailleurs comme les sculpteurs d'une Vierge représentée en mère des douleurs, qui fut donnée à cette cathédrale, en i4o4> Par Franckenburger, appareilleur de Hùltz. On a cru jusqu'ici qu'ils étaient de Prague en Bohème, et l'on a douté si le mot de Junker était leur nom propre , ou s'il désignait leur qualité de gentilshommes. Un document constatant qu'une famille noble du nom de Prag a existé en Alsace au i4-e siècle, me paraît favorable à cette dernière opinion, en y ajoutant la probabilité que ces artistes appartenaient à nos contrées.

(1) Dans ce nombre se trouve M. Boisserée, estimable auteur de l'Histoire et Description de la cathé- drale de Cologne, etc.; Paris, 1823, à la page i5 de laquelle il est question de celle bypotlièse. C'est avec les regrets les plus sincères, et non sans une jusle défiance dans ma manière de voir, que je diffère en plusieurs points des opinions d'un connaisseur aussi habile, et qui a eu la bonlé de me faire part de beaucoup de notions très-précieuses sur l'objet que je traite ici. Mais je n'ai pu qu'indiquer les résultats auxquels m'a semblé conduire l'examen, bien souvent réitéré, tant du monument lui-même, que des différens témoignages, tant manuscrits qu'imprimés, qui peuvent en éolaircir l'histoire.

(2) Il a laissé un petit volume manuscrit, il traite avec beaucoup de soin plusieurs questions relatives à l'histoire de ce monument, et surtout celle-ci. C'est lui qui le premier a appelé l'attention sur l'anachronisme qu'il ^ aurait à attribuer à un architecte mort en 1 449 une construction antérieure à l'an i365.

( '4 )

Le rang que Specklin leur assigne parmi les architectes de cet édifice, et un passage de Guillimann, il est également question d'architectes de Prague, peuvent faire conjecturer qu'ils ont eu part au petit étage de la tour par lequel est surmonté celui dont nous venons de parler; d'autant plus qu'on voit au bas de cet étage plusieurs figures en ronde Losse (1), et qu'il est terminé en haut par une voûte ne consistant qu'en nervures ornées de sculptures fort élégantes.

G est à la naissance de cet étage que commencent à se montrer, sur trois des escaliers tournans , les armoiries de l'architecte Jean Hùltz , dont l'existence est constatée par des documens authentiques. Ce sont des écussons dans lesquels sont placés en triangle trois petits caractères semblables entre eux, qui, quoique les jambages latéraux soient recour- bés, paraissent représenter trois H. Ces mêmes armoiries étaient figurées à côté de l'épitaphe de cet architecte, qu'on voyait sculptée sur l'un des murs de cette cathédrale jusqu'au milieu du dernier siècle, elle a été cachée par les bâtimens du séminaire : elle attestait de plus qu'il était mort en 1 449? et qu'il avait achevé la haute tour de cet édifice. On ne saurait dou- ter que, par cette expression, celui qui fit élever ce monument funèbre n'ait voulu désigner surtout la construction de la flèche, qui, selon les assertions unanimes de nos auteurs, fut terminée en il[3g. Malgré leur dégradation pendant les fureurs révolutionnaires, on voit encore aujour- d'hui que les mêmes armoiries étaient sculptées sur plusieurs côtés du couronnement par lequel se termine le cinquième étage de la tour, et sur lequel repose cette flèche. Si on ne les retrouve point sur toute la hauteur de cette pointe, c'est que ses parties supérieures ont été renouvelées à plusieurs reprises. Leur apparition sur trois des escaliers, dès la naissance

(1) L'une de ces statues semble être, d'après les attributs dont elle est accompagnée, celle d'un arebiteele. On voit sur son piédestal un écusson renfermant une ligne doublement brisée, dans laquelle M. Boisscrée a cru reconnaître un H renversé, ce qui confirmerait son hypothèse d'un premier Hùltz ; mais 011 pourrait y trouver avec la même probabilité plusieurs autres lettres de l'alpbabel, et peut-être n'en représenle-t-elle aucune. Cet écusson, qu'on voit aussi un peu plus baut, sur l'un des piliers du cinquième étage de la tour, a déjà été remarqué parHcckler; mais il n'a point pu découvrir à qui il appartenait. Son fds, docteur en médecine, qui a écrit une bistoire de cette cathédrale, restée manuscrite, et dont je ne viens que d'a\oir connaissance, conjecture que ce pourraient être les armoiries de Nicolas de Lobre ou d'Ulrich d'Ensingeu, cités par d'anciens documens comme ayant eu la direction de l'édifice vers l'an i4oo; mais auxquels nul autre témoignage n'attribue des travaux imporlans.

( '3 )

de ce cinquième étage, prouve que le même architecte a aussi achevé ces escaliers autour de cet étage, et cette circonstance a pu contribuer à l'anachronisme commis à son sujet. Peut-être est-ce aussi au môme Hùltz que l'on doit les Ornemens actuels du haut des fenêtres du quatrième étage, dont les accolades, d'ailleurs très-élégantes, semblent appartenir plutôt au commencement du i5.e siècle qu'à la première moitié du i3.e Enfin, l'on voit par l'un des anciens plans dont il a été parlé, que les quatre escaliers tournans devaient être surmontés de pointes ou de flèches gothiques très- délicates, qui n'ont point été exécutées.

Une construction aussi étonnante, que des efforts prolongés pendant plus de quatre siècles avaient enfin terminée , environna d'une haute considération l'école des tailleurs de pierre de Strasbourg. Il paraît que dès auparavant ces ouvriers, des ateliers desquels sortaient les plus grands architectes, formaient dans l'empire germanique, ainsi qu'en France, des corporations distinctes de celles des maçons ordinaires. Dotzinger, qui succéda à Jean Hùltz dans la direction de l'œuvre de cette cathédrale ( dont il répara le chœur , et pour laquelle il sculpta un baptistère de l'élégance la plus parfaite), profita de la position favorable il se trouvait pour réunir en une seule confrérie toutes ces corporations éparses. Cette association, qui comprenait la plus grande partie de l'Allemagne, se forma en i45 2, et fut consolidée, en 1 45g, par une assemblée générale des maîtres des ateliers ou loges, tenue à Ratisbonne : elle fixa des règles pour la ré- ception des apprentis, des compagnons et des maîtres, établit des signes secrets par lesquels ses membres pouvaient se reconnaître , et adopta pour grands-maîtres de toute la confraternité les architectes de la cathé- drale de Strasbourg. Cette association fut confirmée dans la suite par les empereurs d'Allemagne, et le magistrat de Strasbourg confia pendant quelque temps la décision de toutes les affaires litigieuses en fait de bâtimens aux chefs de son atelier des tailleurs de pierre. Le duc de Milan demanda, en 1481, à ce magistrat un architecte capable de diriger la construction de la superbe église métropolitaine de sa capitale. La supré- matie du grand-maître de l'atelier de Strasbourg sur les loges dîme grande partie de l'Allemagne ne cessa quaprès la réunion de cette ville h la France, et les archives , ainsi que les règles particulières de son atelier, se main- tinrent jusqu'à la révolution. Cette institution, et la sage administration

( '6)

des fonds affectés à l'entretien de cet édifice, ne contribua pas peu à le maintenir jusqu'à ce jour, à peu de chose près, tel qu'il était sorti de