LA NOUVELLE
LÉON-PauL FARGUE. . . Souvenirs d’un Fantôme . JuLIEN BENDA . . . . Délice d'Eleuthère. . . . PauL VALÉRY. . . . . (Chez Degas . . DEC. … . +. a Lc\Rrüin ande.. …. - JEAN Cut. : . Combat’avec l'ange (De ; — TEXTES ET DOCUMENTS — £ Une Lettre de RAINER-MariA RILKE — CHRONIQUES —
Propos d'ALAIN Réflexions, par ALBERT THIBAUDET La Révolution est-elle nécessaire ? par R. FERNANDEZ Sur Lawrence, par JEAN WAHL
| NOTES
£ La Poésie. — Le génie de Paul Claudel, par J. Madaule. 122 Le Roman. — Pluie d'étoiles, par Matila C. Ghyka. —- Les | Inconnus dans la cave, par Jean Cassou. — Jci reset des F enfants, par Fernand Lequenne . =. 128
L'Histoire. — Camille Jullian. — Les origines intellectuelles
. de la Révolution Française, par Daniel Mornet . . . 133 $ La Philosophie. — Meyerson . . . sont Lettres Etrangères. — Stefan George. — Le Dict de Padma, traduit par Gustave-Charles Toussaint. . . . . 137 Le Théâtre. — Firmin Gémier . . . . . . . M
Revue des Livres
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Le roi du verre d'eau, — Défense de l'esprit dans un train de banlieue, —
Liberté de la critique. — Le Messager de Bernstein. — Pétrus de Te
Achard. — La Chauve-souris de Reinhart. — J. S. Bach à l'Eglise-de
l'Etoile. — Envois de Rome. — Salon des échanges. — Manuscrits, miles tr enluminures
modernes. — Au musée des Colonies, — Les spectacles +. accélérés ”, — Livres d'enfants. — Réclame lumineuse. — Une invention ’ palaphysique. — Nouvelles de l'au-delà. — Accident. — Lou Pastre, — Patineurs à Enghien. — Décembre. À
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22° ANNÉE N° 244 1x JANVIER 1934
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N VOLUME IN-16 DOUBLE-COURONNE «… ee … … LS fr.
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| EXTRAITS DE PRESSE (IV)
Dans La Condition humaine nous nous trouvons replacés dans l'agitation trépidante de notre époque. Maïs comme l’action se déroule en Chine, l’éloigne- ment dans l’espace compense le rapprochement dans le temps, et permet à l'auteur d’atteindre, dans son récit, à une véritable grandeur épique.
LÉON PiERRE-QuiNT, Les Nouvelles Liltéraires, 9-12-33.
…
.… Il sait mieux que personne meitre les figures dans le halo de la vie., Chacun de ses personnages traîne avec lui son univers de sentiments et de pensées. La sécheresse d’un compte-rendu fausse tout à fait le livre. Tout y est vivant, hommes et choses. Ce qui distingue les romans de M. Malraux des récits d'aventures à la Pierre Benoît, ce n’est pas seulement le talent, c’est aussi lintense curiosité des hommes, et l’art de découvrir le geste où ils se trahissent. C'est là le caractère de cette large et mouvante peinture.
HExRY Bipou, Journal des Débats, 9-12-33,
1
: .… On ne peut guëre dépasser la puissance d’évocation avec laquelle il déroule devant nos yeux ce film révolutionnaire. Mais ce qui demeure pour moi le plus laut et le plus noble caractère de son ait, c’est son humanité tragique, c’est la douleur dont il est chargé.
; AUGUSTE BAILLY, Candide, 14-12-33.
La Condition humaine est de loin le meilleur livre d'André Ma'raux.
…—… [lya dans La Condition Humaine plus que la peinture « objective » des êtres; ily a, au même degré au moins que dans Les Faux Monnayeurs de M. André
ide, l’enseignement d’une attitude devant li vie.
… Œuvre dont l’amère et forte grandeur ne saurait être contestée et qui constitue
une des valeurs littéraires les plus certaines de ce temps.
THIERRY-MAULNIER, 1988, 13-12-33.
D'abord une extraordinaire intelligence psychologique, une intelligence telle € parfois on pense à Dostoïevsky (je ne peux pas faire un plus grand éloge d’un romancier). Mais La Condit on humaine révèle autre chose encore : un sens à la is tragique et philosophique du destin de l’homme. Cela c’est le noyau même l'œuvre, c’est ce qui fait sa densité.
Epmonp JALoux, Excelsior, 14-12-33.
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EXTRAITS DE PRESSE
M. Robert Bourget-Pailleron nous donne son troisième roman, “L'Homme du Brésil, qui est, à mon avis, le plus remarquable des trois. … En trois pas ils est mis au premier rang de nos nouveaux romanciers. ANDRÉ BELLESSORT, Je Suis Partout, 11-11- 2335
3
M. Robert Bourget- -Pailleron apporte avec L'Homme du Brésil un SE
. élément neuf et imprévu qui renouvelle l’intérêt du genre roman poli- : cier. On y découvre en outre une peinture curieuse du monde de la Bourse, qui, avec le ton d’ironie voilée de toute cette rocambolesque “histoire, amuse extrêmement le lecteur de ces pages alertes. es ee 19388, 11-11-33. mn T'Homme du Brésil est, avant tout — je dis « avant tout » parce que, du roman, c'est ce que j'aime le mieux — l’histoire d’une obsession. Il est aussi par certains côtés une enquête policière ; par d’autres, pre É vue de la finance et des petits journaux qui la surveillent et la taquinent 13 un jeu et un tableau de mœurs. Mais l'essentiel, je le répète, c'est cette “étude psychologique du ‘vieux Clément, en proie à l'idée fixe et qui —mourra avec son idée fixe... Un « Cas ». 3 ROBERT Kewr, La Liberté, 7-12-33.
— L'Homme du Brésil est une très intéressante étude d’un pauvre bougre victime d'une méprise obstinée. Ce livre, écrit délicieusement, a souvent l'accent si joliment irritant, du thème pirandelesque. M. Robert Bourget- Ê Denleron est un écrivain de race.
MarceL EsrrAu, L'Ami du Peuple, 7-12-33.
.… Roman âpre et puissant. Revue des Deux Mondes, 11-33.
Ce livre a de quoi nr les lettrés, et le public, par ses rares qua- tés d'observations qui rappellent tantôt Courteline, tantôt Dickens, qui n'est pas peu dire ; cela ne l’empêche pas de rendre par surcroît,
de la première page à la dernière un son original, distingué et pénétrant. JEAN VIGNAUD, Le Petit Parisien, 12-12-33.
L. C’est une histoire très intéressante, très piquante et très savoureuse que M. Robert Bourget-Pailleron nous eonte dans L'Homme du Brésil
c une ingéniosité remarquable. s ANDRÉ BILLY, L'Œuvre, 12- 7255
ne) des
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RAYMOND QUENEAU
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WILLIAM FAULKNER
SANCTUAIRE
; Préface d'ANDRÉ MALRAUX | Traduit de l’anglais par R. N. RAIMBAULT et HENRI DELGOVE
UN VOLUME IN-I16 DOUBLE-COURONNE.. … e … … 1 a 150 ex. sur alfa dans la collection ‘ DU MONDE ENTIER” … . %æS fr.
Une masure délabrée, en marge de la grand'route, tapie, au milieu d’une Sonsle de | Seaux et de bruyères, derrière un boqueteau de cèdres lugubres, parmi ses communs | élaissés et ses cultures en friche : c’est une ancienne habitation de planteur, la « maison u Vieux Français », où Goodwin, un distillateur clandestin, a établi ses quartiers, et que antent de sinistres ou grotesques figures de contrebandiers d’alcool et d'amateurs de |. nole. Tel est le décor où rôde, omniprésente, obsédante, dominatrice, l’ombre inquiétante |. e Popeye, l’avorton impuissant et sadique, l’homme au revolver, étriqué dans un de ses | ternels complets noirs. Tel est le centre autour duquel s’agglutinent les circonstances, || inutieusement réglées par une impitoyable fatalité, qui, après avoir amené dans ce milieu nmonde, à la suite de Gowan, gentilhomme de Virginie et alcoolique impénitent, — trois uites en vingt-quatre heures —, une jeune fille de dix-huit ans, Temple, étudiante à l’Uni- ersité d'Oxford (Mississipi), fille de l’honorable juge Drake, en détermineront inélucta- lement le viol, redouté, prévu, attendu. La chose se passe par le truchement d’un épi de À 1aïs et la volonté perverse de Popeye, dans la resserre à grain dont Tommy, l’idiot, gar- | ait la porte. Popeye a tué Tommy. A cette heure la maison est vide. Un seul témoin, ss D intain, — l’aveugle anonyme aux yeux semblables « à deux crachats coagulés ». nn
«— La seconde partie de cette sobre et sombre tragédie se déroule à Memphis, dans la mai- ÉL on close de Miss Reba, où Popeye a entraîné Temple, où il la livre sous ses yeux à Red,
u'il tuera peu après dans un dancing suburbain. L’épilogue du meurtre de Tommy a lieu Péfierson. Sous prétexte de corriger le destin, la justice humaine a enfermé à la prison e cette ville Goodwin accusé du meurtre de l” idiot. Mais l’ appareil des lois écrites ne sau- ait arrêter le jeu de la fatalité. Goodwin, qui craint la balle de Popeye, ne dira rien, et. emple, victime fascinée, affirmera reconnaître en Goodwin celui qui l’a violée et a tué lommy. Goodwin condamné et reconduit à la prison en est tiré par la foule furieuse qui le raîne dans un terrain vague, l’arrose de pétrole et le fait flamber. Justice populaire après ustice légale ; également bofîteuses. Pendant ce temps, Popeye, arrêté à Birmingham, sous inculpation du meurtre d’un policeman dans une ville où il n’a jamais mis les pieds, est mené dans cette ville, jugé, condamné, pendu... Au jardin du Luxembourg, par un soir luvieux de fin d'été, Temple assise près de son père écoute vaguement une musique mili- aire, s'ennuie, baïlle, se poudre et rêve.
« Sanctuaire, — écrit excellemment M. André Malraux, — c’est l’intrusion de la tra- édie grecque dans le roman policier ». Mais un roman policier sans policiers ; mais une ragédie sans passions et, pour ainsi dire sans conflits, déroulée automatiquement par une atalité souveraine dans le substratum obscur des consciences ; un drame où se révèle à eine l’action de la pensée, où le sentiment n’est qu’une secrétion, où le geste ne va guère u-delà du réflexe. Dans ce monde atroce, exceptionnel, et pourtant humain, l'horreur nême, découronnée de son auréole de douleur, ne dépasse plus le niveau de lignoble; amour, — s’il faut lui donner ce nom —-, ramené aux proportions d’une fonction méca- ique et déchu de sa dignité créatrice, cesse d’être le péché de la chair, On songe, en lisant anciuaire, aux paroles que le vieil Eschyle place dans la bouche du messager des Perses : a daïimôn ennemi, un génie fatal a tout fait ».
= Tel est le livre qui, à peine publié, a rendu célèbre dans tout le monde anglo-saxon
Villiam Faulkner la veille encore à demi inconnu ; évocation par un Américain qui, au dire PArnold Bennett, « sait écrire comme un ange », des vieilles provinces du « Sud ténébreux », | dississipi et Tennesee, presque inexplorées des écrivains de son pays; livre étrange, juissant, austère, impitoyable ; énigme si l’on veut, mais non indéchiffrable, et dont Horace, avocat ‘de Goodwin, pourrait bien détenir le mot : « Dieu nous joue parfois de drôles de urs, mais c'est tout de même un gentleman ».
D. H, LAWRENCE
L'HOMME ET LA POUPÉE
Traduit de l'anglais par M A. MORICE-KERNÉ et Mi: COLETTE VERCKEN Ê
ÜN VOLUME IN-16 DOUBLE-COURONNE … “ur u à 15 fr4 Ta été tiré de cet ouvrage 300 ex. sur papier d’alfa des Papeteries Lafuma-Navarte( sous couverture spéciale de la collection DU MONDE ÆNTIER. .… 28 fr}
Aux privilégiés qu’a touchés le charme de D. H. Lawrence et qui sont sensi-i bles à un art si bien défini par René Lalou «une perpéruelle tentative d’envot-} tement», L'Horime et la Poupée et La Coccinélle offrent deux des œuvres les plus!
. parfaites du célèbre romancier anglais. Aux autres lecteurs, on ne saurait souhaiter _ une meilleure initiation que la découverte de ces longues nouvelles contempeal raines dés premiers grands romans de la maturité, où un écrivain inégal, mais toujours profondément artiste, a donné sa mesure. À Le don caractéristique de Lawrence, ce ‘sens relisieux ‘de la vie «et de sons nystère qui est la'source même de son génie, éclate ici avec une évident _frappante. Raretnent il a été à ce degré créateur de présences, présences humaïnes.. ou végétales, ou même minérales. Le capitaine Hepburn et le comte Dionysos . Psanek sont d’une réalité hallucinante. Il est aussi difficile de résister au charme étrange, subtil, presque maléfique de ces êtres solitaires et silencieux qu'il devaiti} être difficile ide résister à celui de Lawrence lui-même. Dans l'analyse ou plutôt _ da peinture de ce charme, le romancier-poète a déployé un art d’une sobriétéd] -Suggestive. d’où latt, comme toujours chez lui, semble être «exclu. C’est au seih{] de cette atmosphère chargée d’effluves et tout imprégnée d’un mysticisme obscur, || mais puissant, qu’il faut chercher, mieux encore que dans la Fantaisie de l’Incons- cient, le psychologue des régions souterraines.et inexplorées de l’âme humaine, le poète de ces ténèbres où il prétendait trouver plus de réalité et de vérité ‘que dans la « macabre mascarade » qui s'étale au grand jour &e la conscience.
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£ l'anglais }par IROGER CORNAZ,. où à Où 800 ex. dans la collection 27 MONDE ENTLER.. hist QUI Lau S le SAR | DEFENSE DE LADY CHATNEREEW. Traduit de l'anglais par Benoisr-MécHis,
note liminaire du traducteur., .. . 4 Sn Re Lo 19
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Fe Préface de BERNARD GRŒTHUYSEN Traduit de l’allemand par ALEXANDRE VIALATTE
| IN VOLUME IN-I6 DOUBLE-COURONNE.. … … … … .… 18 fr. “100 ex. sur alfa dans la collection ‘ DU MONDE ENTIER”. … ®2S fr.
| Une foule de noms viennent aux lèvres quand on lit l’œuvre de Kafka, et tous ces noms
ces esprits un lien commun : l'humain. C’est l’homme qui bout dans la marmite de . Il y mijote minutieusement dans le bouillon ténébreux de l’angoisse, mais l’humour |
iques.
L'homme est tragique, funambulesque et solitaire. Dans ses petits contes Kafka donne ce triple aspect des raccourcis qui vous saisissent ; dans ses romans c’est du panorama. e Pascal il lâche l’homme titubant sur la corde raide de son destin au sein de
1x, avec ses lorgnons qui s’échappent. Il tombe soudain dans un gouffre, il n’y a plus un vertige sans nom. L’homme rattrape ses lorgnons au vol et raisonne des lois de sa hute. Où va-t-il atterrir au bout de ce Prosès sans fin que Dieu a intenté à la condition
+ métaphysique. Et l’homme avance formidablement seul, désespérément conscien- |
qu’il nous propose. A travers une fable étonnante, déroutante et singulièrement précise, comme le e.
st le roman de tous les hommes. Le héros est si général qu’il n’a pour nom qu’une initiale :
e, et acceptable à elle seule, que Peau-d’Ane ou le Petit Poucet. Que va chercher Monsieur K. dans cette soupente blafarde où la concierge fait la lessive |
ques ? Que va-t-il dire dans ce grenier de la justice d’où or l’emporte haletant comme poisson sorti de l’eau ? Que va-t-il penser dans la chambre de la dactylo indifférente ? où le mèneront ces deux messieurs bien mis, en gibus et fracs impeccables, si « répu- nts de propreté », à quatre heures du matin, par la ville endormie, du côté de la car- re vide ? Kafka ne pense pas sur le même plan que nous. Nourri de la cabbale juive et des mora- français, ce produit vraiment inattendu de l’Europe Centrale, formé par les Prophètes La Rochefoucauld, est un être vraiment génial, pur, étrange et hallucinant. Un « corps iple » comme le génie. Mort tout jeune, il était employé en Autriche à l'administration aux ; il régnait anonymement sur ces fluides qui traversent les murs dans des tuyaux plomb” qu’on ne voit pas; il était roi. de l’invisible, ce qui est au fond une profession ma- anesque et symbolique, digne de toucher les amateurs de pittoresque et de secret. Ses hotographies le représentent avec une tête de garçonnet dépenaillé, les yeux de Cocteau, chevelure excessive, et le feu des enfants précoces au fond du regard. Il a fini dans un atorium après avoir toute sa vie tendu vers une noblesse de plus en plus exigeante et | ommandé de brûler ses livres. Quand on aura lu toute son œuvre on se rendra compte s'agissait d’un des penseurs les plus aigus et les plus suhtils du siècle. - Rappelons que la dernière édition de Kafka a été présentée au public allemand par les. écrivains les plus connus d’ Allemagne qui ont tenu à engager leur responsabilité sur frmation de son génie et que Gide s’est joint à eux. C’est aux plus grands d’apporter ance à Kafka l’hommage public de leur coup de chapeau. On ne possèdera chez nous : exégèse digne de lui que lorsqu'on aura réuni autour de son œuvre complète les critiques es opinions des spécialistes du frisson, de la pensée et de l'humour. Autour de ce mort e voulait pas qu on le publie et dont Max Brod a sauvé l’œuvre, on voudrait que ce sent ses pairs qui élevassent la voix. On leur demande de lire un auteur qui 2e doit pas er des suffrages banals.
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— 13 —
nt parmi les plus grands, On songe à Proust, à Pascal, et à Joyce ; on pense aussi très | t à Charlot, à cause de son air navré, de sa badine et de ses yeux de poupée. Entre
3 sauter le couvercle en sifflant et trace dans l'air, en lettres bleues, des formules caba- }
aine ? Kafka est mort en avalant sa clef. C’est un voyage sans retour au bout de la J hallucinations, tous les problèmes se posent au lecteur : ceux de la grâce et de la pré- | tination, de la solitude, de l'infini. Le Procés c’est le roman d'aventures de l’homme. |
Monsieur K. Nous sommes tous Monsieur K. Et cependant l’histoire est aussi singu- .. 7 4
le juge d'instruction interroge les prévenus devant une assemblée de Messieufs énig- | LE
5 *R 3
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Directeur : GASTON GAI
Prochainement :
DÉCHIRÉ, par LEON-PAUL FARGUE
UNE FIGURE, DEUX VISAGES, par PIERRE ABRAHAM | ACTUALITÉS ÉTERNELLES, par MAX JACOB
NOTES SUR LES ANIMAUX, par PAUL LÉAUTAUD
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tiques, qui sont restées les seules àcontinuer syst rature soviétique, n’ont pas manqué de suivre avec t t étrangères. L'Allemagne a subi depuis la guerre une transformation profonde, ) peut comprendre uniquement à l’aide des œuvres classiques. | EE #1 Les Éditions de la N. R. F. ont recucilli les ouvrages qui peuvent le mieux éclairer cf À transtormation, tant dans le domaine littéraire que parmi les documents et les trav. | idéologiques : ceux qui ont paru les plus osés et les plus inaccessibles au moment de publication, reçoivent maintenant des événements qu'ils expliquent une valeur et unecl À nouvelles. ,
Le Mouvement des Îdées
À RODOLPHE KASSNER. LES ÉLÉMENTS DE LA GRANDEUR H A IN traduit de l’allemand 15 5 On reconnaïîtra dans ce livre, dans toute son ampleur, la pensée centrale Ÿ Kassner : Ce mysticisme, non point du créateur ni de la foi, mais de la forme ei la vision qui l’a fait comparer parfois à Bôhme, plus souvent à Kierkegaard, IE SES SAT SRE MAX SCHELER. L'HOMME DU RESSENTIMENT, traduction autorisi _ Réponse à Nietzsche 30 Le christianisme est-il une morale d’esclaves ? “BIBLIOTHEQUE; DES IDÉES ” OSWALD SPENGLER. LE DÉCLIN DE L'OCCIDENT. r'e partie (2 v.) 120! OSWALD SPENGLER. LE DÉCLIN DE L'OCCIDENT, 2° partie (3 v.) 150 L'œuvre de toute importance où le parti national-socialiste allemand pense trou sa justification et ses lettres de noblesse. Ë “ LES DOCUMENTS BLEUS IN-OCTAVO ” JOSEF STRZYGOWSKI. RECHERCHE SCIENTIFIQUE ET ÉDUCATIM traduit de l’allemand par Ed. Ciprut 27! La question essentielle est une question d'éducation. Les programmes et méthodes pédagogiques ne nous concernent qu’indirectement, mais le problème but, d’où découlent tous les autres, se présente à nous de toutes parts, à toute issues. Que veut-on faire de l’homme ? Sur quel type veut-on le modeler ? Ce serait la création d’un « nouvel humanisme ». !
‘# LES DOCUMENTS BLEUS |
D' E. F. PODACH. L’EFFONDREMENT DE NIETZSCHE, traduit l'allemand par Andhrée Vaillant et J. K. Kuckenbourg........ 154 Les carnets cliniques de la folie de Nietziche. LE ER ŒUVRES DE SIGMUND FREUD { TROIS ESSAIS SUR LA THÉORIE DE LA SEXUALITÉ, traduit de l’a! 4 _mand par le Dr B. Reverchon 15 LE RÈÉVE ET SON INTERPRÉTATION, traduit de l’allemand par Mu&
‘lallem hi ' ee:
MA VIE ET LA PSYCHANALYSE, suivi de PSYCHANALYSE ET MÉL CINE, traduit de l’alleman P 4
L'INCONSCIENT. trac] 15:
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; 15) ESSAIS DE PSYCHANALYSE APPLIQUÉE, traduit de l'allemand - Mmes Esouard Marty et Marie Bonaparte 15)
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Pre JOURNAL PSYCHANALYTIQUE D'UNE PETITE FILLE, adapté de l’aAl mand par Clara Malraux (préface de S. Freud) 124 “| Pour paraie: MAGNUS HIRSCHFELD Îl e PSYCHOLOGIE PEXUELLE. — SOCIOLOGIE SEXUELLE. OGIE SEXUELLE.
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Thomas Mann compte le roman de Fink J'ai Faïm parmi les meilleurs de l’année.
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Ce livre est l'autobiographie d’un esprit fort, entraîné par son tempérament dans 4 la résistance à la guerre et dans la révolution.
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DE LEDERER. MUSIQUE DE LA NUIT, traduit de l’allemand.. 5 fr. Les tourments d’une jeune femme allemande. Un désespoir éclairé re par des candeurs soudaïines. RICH MARIA REMARQUE. APRÈS, traduit de l’allemand par ue HF Mer Chashan R.-Sanerwein: is in Ten Re HP) 1500 exemplaires sur alfa (Collection du « Monde Entier »)....... 5 LD Les anciens combattants, et les plus j jeunes, aux prises avec la déroute, l’éineute, la disette. Tragique roman d’une équipe, sœur de celle d’A Ouest. ISEF ROTH. LA FUITE SANS FIN, traduit de l'allemand par Romana ME Rent jouplet. 7-2 04 lose ae eo mes en à ce Dr CIE 12 fr. Règlement de comptes d’un homme (qui a fait la guerre) avec la guerre, avec la À révolution, et avec la triste paix qui n’est qu’une après-guerre (ou une avant-guerre ?) | RNST VON SALOMON. LA VILLE, traduit de l’allemand par N. Guter-. Te ESS A RE D CE DER PR RS Sete ET à AB iT Pour ceux qui veulent voir plus loin que la surface des évènements récents, F qui veulent en comprendre non seulement les causes, mais encore les ressources, qui, enfin, ne veulent pas se laisser définitivement égarer dans un nationalisme provoqué artificiellement et des deux cétés du Rhin, par les intérêts financiers et industriels, La Ville sera une véritable révélation.
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» turée par la famine, écrasée par le militarisme., i ERMANN UNGAR. ENFANTS ET MEURTRIERS, traduit de l’allémand A TIC CRE SAN BI La AU revue tenait lt Re 12 fr.
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Ungar excelle à analyser et à évoquer la force secrète des corps et des âmes faibles, une force qui va jusqu’au sadisme et ne recule pas devant le crime.
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| Les Documents 4 HEINRICH MANN. LA HAINE, histoire contemporaine d'Allemagne. … a! C’est de l'histoire douloureusement vécue, écrite par une des victimes du ré * hitlérien. Ce livre accuse les coupables de la situation désespérée où l'Allemagne £$
conduite. Mais il avoue aussi les faiblesses des républicains et d’une nation trop fe!
à se payer d'exaltations vaines. #
Pour que les épreuves qu'ils a subies servent d'avertissement et que Sa Voix p| plus loin, l’auteur s’est exprimé directement en français. <
» LES.CONTEMPORAINS VUS DE PRES »
BARON VAN DER LANCKEN. MÉMOIRES, traduit de l’allemand : Maurice Tenine RES en RE. “| D'Algésiras à l'après-guerre, la vie d’un des plus importants diplomates de 1’! magne, ses pourparlers avec MM. Briand, Caillaux, Tardieu; — sa mission dif matique à Bruxelles pendant l'occupation allemande. (Edith Cavell). Ë
RUDOLF OLDEN. STRESEMANN, traduit de l'allemand par JeaniCl
> gnebert : ss... 9 À
Un grand ouvrier de la paix. —- Biographie complète, qui suit pas à pas et expli l'évolution de Stresemann. ; à ;
R. YBARRA. HINDENBURG, trad. de l'allemand par Andhrée + lant 15
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LE “ LES DOCUMENTS BLEUS ” 74 LETTRES D'ÉTUDIANTS ALLEMANDS TUÉS A LA GUERRE.. 15
Par une ironie assez amère, il a fallu faire de ces enfants et de nos enfants des mal pour arriver à connaître qu'ils se seraient compris. 2 3 -E. J. GUMBEL, BE. JACOB, E. FAICK. LES CRIMES POLITIQUES ALLEMAGNE (1919-1929). Traduit de l'allemand par Charles Reber 145! Les crimes de la Ste Vehme ; le calvaire de la jeune république allemande, tr
par la Social-démocratie, cent fois porgnardée par la droite monarchiste. 2
L Etä 15:
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‘* LES DOCUMENTS BLEUS IN-OCTAVO ’” $ RICHARD LEWINSOHN. L'ARGENT DANS LA POLITIQUE, traduit{
l'allemand par Georges Blumberg 24 | Ce qui compte, c’est le rôle que l’argent joue régulièrement dans le tra fie politi] et de quelle manière il est utilisé à l'acquisition du pouvoir politique. Que coût politique ? Avec quel argent, avec l’argent de qui est-elle faite ? Et que rapport politique aux politiciens ? Telles sont les questions que cet ouvrage examine eril basant particulièrement sur l’exemple allemand. di
| APFEL : LES DESSOUS DE LA JUSTICE ALLEMANDE. À E. LUDWIG : LES DIRIGEANTS DE L'EUROPE. W. RATHENAU : LE KAISER.
Pour paraître : L | | R. LAURET : LE THÉATRE ALLEMAND D'AUJOURD'HUI.
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Le livre de M. Maurois décrit à merveille l’atmosphère au milieu de laquelle s’est développée la tentative américaine. La connaissance qu'a J'auteur de la psychologie anglo-saxonne, son grand talent de narrateur, le soin qu'il semble prendre à ne pas rebuter le lecteur par des discussions économiques approfondies, font de Chantiers Américains une étude ee tout le monde Hra avec beaucoup d'agrément.
ETIENNE DENNERY, L'Europe Nouvelle, 21-10-33.
Voilà sans doute l'analyse la plus pénétrante de la décroissance brutale de la prospérité américaine et de la crise même qui s’est abattue sur les Etats-Unis. En un petit volume clair, objectif, documenté et concis, M. André Maurois nous présente un tableau de la misère des chômeurs “d'outre-Atlantique, de la ruine des fermiers, de l’arrivée au pouvoir de la ut équipe. L.-J. FINoT, La Revue Mondiale, 15-11-33.
Livre brillant, nuancé, écrit d’une plume alerte, et qui ne cherche pas le “brillant des clinquantes formules. Partout on perçoit du moins la vigilance de la pensée, la puce de l’esprit. Des grandes expériences tentées dans Je nouveau monde, M. André Maurois a discerné en historien véritable, les traits généraux. PIERRE DESCAVES, L’Avenir, 12-11-33.
= M. André Maurois résume en moins de 200 pages, dans ses Chantiers cuis, tout ce qui peut faire comprendre la tragédie sociale dont le dénouement est encore incertain. Rien de plus direct, de plus concret et aussi de plus significatif que les images qu’il dessine. M. DE Roux, L'Action Française, 4-11-33.
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= M. André Maurois, qui est un de nos meilleurs écrivains, se révèle, dans ce livre, reporter de classe. à Les Treize, L'Intransigeant, 16-11-33.
… Chantiers Américains se présente sous l'aspect d’un simple reportage. Mais c’est un reportage parfait. Le livre, par son équilibre, sa précision, sa Deco, le caractère alerte du récit, la forte sobriété du style, dépasse
ainement la portée du journalisme éphémère. Ce reportage est une pr+ art. LÉON PIERRE-QUuINT, Revue de France, 15-11-33.
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ALBERT GERVAIS
|ÆSCULAPE EN CHIN
ROMAN
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_}M. A. Gervais a choisi dans ses souvenirs les épisodes les plus carac- + téristiques ou les plus amusants. Il nous fait assister, par exemple, à une consultation dans un hôpital ; il nous raconte l’histoire d’un vieux # malin qui vend sa femme soi-disant parce qu’elle ne lui donne pas : d'enfant. Il nous donne la peinture animée de son premier cours de # dissection.
Une sage philosophie désabusée, mais humaine, nous accompagn ._ de la première de ces pages à la dernière. é FORTUNAT STROWSKI, Le Quotidien, 21-11-33: !
Un délicieux bouquin. I n’y à pas dans Æsculape en Chine qu’une partie documentaire — déjà d'un intérêt de premier ordre — mais aussi des réflexions, des à remarques, toute une philosophie désabusée et savoureuse, prise avec _ bonne humeur. _ Ce récit est un vrai régal.
Î D'Artagnan, 2-12-33. |
« Je voudrais pouvoir faire comprendre et aimer, écrit M. A. Gervais, cette vieille civilisation si raffinée avec ses élans.…. ». s Tout cela, l’auteur d’Æsculape en Chine le réussit parfaitement, avec \||
les moyens les plus simples, et surtout avec un humour, une sorte de À!
_ sang-froid impeccable devant l'évènement. |
[ (|
x Il y a beaucoup de courage sous l’apparente ironie de l’auteur ; et: c'est un mérite de plus à ajouter à son magistral récit. N \ PIERRE DESCAVES, L'Avenir, 3-12-33. {]l
Je ne vois que l’Honorable partie de Campagne, de Thomas Raucat,, | qui puisse être comparée à Æsculape en Chine, avec cette différence !Î} que, si le livre de Raucat était le récit pittoresque d’une journée de :}}) plaisir au Japon, hélas ! ce n’est pas que d’une journée qu'il s’agit, et ce n'est plus de plaisir dans Æsculape en Chine. On se bat dans la Chine jl de M. Gervais ; on y souffre de la peste ; mais l’humour de l’auteur est !]f comparable à celui de M. Raucat.
G. LE CARDONNEL, Le Journal, 11-12-33. ù
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C'est un des rares livres de cette saison qu’on voudrait avoir écrit, | Les TREIZE, L’Intransigeant, 12-32-33. ‘|
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— NOUVEAUTÉS ROGER COUDERC
JUSTINE
ROMAN
JN VOLUME iN-I6 DOUBLE-COURONNE.. oO oo oo
EXTRAITS DE PRESSE
… C'est une bien simple histoire, mais qui, parmi trop de livres d’au-
Doors où l’artifice domine, fait entendre enfin une noté humblement humaine. GEORGES LE CARDONNEL, Le Journal, 23-11-33.
L'art sobre de l’auteur est d’une pureté absolue, sa phrase est si limpide que l’eau en semble naturelle et avoir jailli sans effort. Tout est mesuré : les images et les sentiments dans ce qu’ils ont d’essentiel,
È récit mené avec un tact infini … LÉO LaARGUIER, Les Annales, 24-11-33.
FJustine est le premier roman que publie M. Roger Couderc. Il ne saurait passer inaperçu. Il est bien joliment écrit et finement pensé. On pense à un de ces travaux de tapisserie lentement mené, poussé à loisir, dans le calme séjour cadurcien.… … Car M. Roger Couderc est encore plus poète que romancier. Il cerne d’un trait sûr les pensées secrètes les chagrins profonds, les élans passagers, la durable affection.
C'est l’art même ; et le plus profond, le plus vrai. Livre sans une faille, sans une défaillance et d’un charme exquis.
PIERRE DEscAVes, L'Avenir, 28-11-33.
Ce roman vaporeux, transparent, léger, dépouillé, a de la grâce. … Il est une image, qui commence à pâlir, de la vie sentimentale en pro- vince, il y a un quart de siècle. Rogert KEmp, La Liberté.
Chez M. Roger Couderc, le ‘récit n'est pas seulement délicieux, il st mené avec une sûreté, avec une adresse qui sont d’un écrivain en pleine possession de son métier.
s Du beau travail dont on n’aperçoit ni la lisière du drap ni la couture. Dans Justine, le lecteur prend, si l’on ose ainsi dire, une leçon de bonheur... quant à moi, je placerais l’exquis roman de M. Couderc dans ma. bibliothèque entre un livre de Gérard de Nerval et un recueil de contes de Léon Lafarge. Il mérite cet honneur.
a JEAN VIGNAUD, Le Petit Parisien, 5-12-33. | Ce roman porte l’'émouvant parfum qui l’a vu naître, ce petit livre st une grande œuvre qui ne cherche pas à étonner par d’inutiles har- diesses, vite appelées à être démodées.
= RozanD DORGELËS, de l’Académie Goncourt, L’Intransigeant, 6-12-33.
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F. — 23 —
ROBERT HONNERT 41 MADEMOISELLE DE CHAVIERES |
ROMAN
: UN voLUME IN-16 DOUBLE-COURONNE .… oo oo + oo
$ EXTRAITS DE PRESSE
. Il y a à du mouvement, de la finesse, une rare justesse du style «| du ton, un intérêt admirablement soutenu, un sens indéniable dell vie. La forme du « journal » choisie‘ par M. Robert Honnert semble ami manière habile et charmante d’authentifier la confidence de son héroïne
JEAN-PIERRE MAXENCE, Le Rempart, 12-11-34
C’est un très bon roman que vient de signer M. Robert Honneri dont on connaissait déjà de très intelligents essais. Un roman solid#s net, avec beaucoup d'émotion contenue. Un ouvrage qui classe avai bonheur un romancier parmiles meilleurs de sa génération. À
PIERRE DESCAVES, L’Avemir, 28-11-23
À une époque où tant de hvres sont révolutionnaires en surface, pal une hardiesse verbale, il est curieux de noter qu’un tel roman, saalh appuyer, sans cesser d’être discret, est révolutionnaire à sa façon — À façon la moins évidente et sans doute la plus profonde.
Toute l’habileté de l’auteur tend à paraître n’en pas avoir, comm} ces illusionnistes qui réussissent un tour particulièrement difficile |} affectent une négligence indifférente. Et ce grand livre a, pour nou}
_ d'autant plus de prestige qu'il se donne l’air d’être simples Il
PIERRE LAGARDE, Comædia, 22-11-81]h
Mademoiselle de Chavières est certainement une œuvre de qualité. reconnaît chez M. Robert Honnert des dons de romancier. Il a écti} un livre, qui peut toucher — toucher dans le sens le plus fort — le graril public. C’est une gageure de qualité.
ANDRÉ FRANK, L’Intransigeant, 4-12-
Le roman de M. Robert Honnert est vif, pimpant, fort agréablA] M. Honnert a de beaux dons. |
GABRIEL BRUNET, Je suis Partout, 16-12-34}
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NOUVEAUTÉS à FRANZ HELLENS
FRAICHEUR DE LA MER
JN VOLUME IN-I16 DOUBLE-COURONNE.. .. e e …
"EXTRAITS DE PRESSE
Ce nouveau recueil contient des nouvelles remarquables. La sincé- ité s' y fait souvent jour et les trouvailles d'expression y abondent.
PIERRE Ducroco, Le Rempart, 24-10-33. :
“Sept récits écrits par un conteur délicieux. Sept petits chefs-d’œuvre: D'Aviagnan, 25-10-33.
A travers les œuvres de Franz Hellens se retrouve ce sentiment épais + hallucinant d’une puissance étrange, dévorante, et cette unité de réation qui éclaire d’un halo fantastique l'humanité que Loue lépeint.…!
LUCIEN CHRISTOPHE, La Gazette, Octobre 33:
L’ auteur des Filles du Désir réussit ici quelques nouvelles d'une rude simplicité, d’un réalisme âpre et pourtant poétique. : AN J. C., Le Canet de la Semaine, 13-11-33.
ÉNous retrouvons dans ces sept récits le singulier magicien grâce quel le monde quotidien avoue ses indéfinissables mystères, ses assions secrètes, ses incessantes révoltes contre le visage anodin que ous lui prêtons pour notre commodité.
LÉéÉON CHENOY, Le Thyrse, Novembre 33.
1 Ces pages ont le particulier mérite d’allier les traits de la psychologie à 2e pénétrante aux enchantements mêmes de la poésie. Marianne, 29-11-33.
“Les plans cinématographiques de M. Hellens transposent la vérité ans un domaine DAIHÉTIORE, presque orgiaque.
SY J. SAUVENIER, Nepiune, 11-33. » Frañcheur de la mer est d’une belle tenue, réellement originale, nes s nouvelles sont également réussies. É L. J. FINoT, Revue Mondiale, 5-22-33.
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LE NOMBRE D'OR. Tome I : Les Rythmes. (Précédé d’une lettre de M. PAuL VaLEry, de l’Académie Française).
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A Madame Roland de Margerie.
Parce que l’amertume de vivre nous déborde, qu'il _ semble que tout se déprenne, et que l'amour, et que : F 21 amitié croient entendre des pas suspects se rapprocher be de leurs refuges, nous confrontons des souvenirs, nous _ essayons de ramener nos troupes, nous tisonnons le _ terrier des ombres, nous ne voulons pas laisser tomber . ce grand feu qui s’affaisse avec un soupir et perd chaque _ fois un peu de sang. - Nous venons de parler de Raïner Maria Rüilke, quel- À qu'un me demande d’en dire davantage, et nous voilà - qui remontons dans la carrière, le cœur lourd comme un ._. monte-charge. D C'est après 1900 que j'ai connu Rilke. Mon service - militaire me pesait encore. [1 me semblait que j'en étais 4 ibére depuis peu de jours. Cette histoire me relançait ” et radotait souvent dans mes rêves. Je croyais m'en #4 être bien défendu, mais il n’était que temps, .pen- _ éais-je, et vivement la fuite, CORRE disaient ces bons garçons qui ne pensaient jamais à la guerre et ne
LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE
leur régiment territorial. Enfin, j'avais grand besoïn
de changer de rythme, de reprendre des rêveries de jeune … homme où j'avais à peine eu le temps de m’engager et | qui me semblaient déjà si vieilles, de retrouver d’autres
à la cadence de l’ordre et de la consigne, espèces d'objets traités au vanadium militaire, classés à la riveuse dans des alvéoles pleins d’odeurs sévères, ouvrant sur les … grands trapèzes, fumés de menaces, d’un ciel de l'Est. ‘ | 30 demain matin! La gorge serrée de rentrer chez soi, … | de retrouver ses parents toujours jeunes, ses amis des | premières pipes, de se remettre à sa chambre, de sentir, après si longtemps, l'odeur d’un bon café le matin, devant une fenêtre habillée, de voir se rouvrir ses livres et sa ville, d'espérer une vie libre et bonne et peut-être d’en faire un chef-d'œuvre un jour, enfin de rassembler
_ les premiers jouets, si tôt quittés, de cette vocation e| pour le bonheur que nous croyions qui serait comblée, | de reprendre cette chasse au bonheur quenous nesavions pas interminable. Nous commencions notre jeunesse |
_ Sous le signe de l'individu, dans l’admiration de l’indi- i vidu, dans le ferme propos, pour chacun de nous, d’en être un lui-même, le moins tard qu’il serait possible, | et, comme on disait alors, de penser par lui-même. Cette construction précoce, et dont l'équilibre enfantin | nous avait déjà coûté quelques peines, devenait cepen- |
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dant solide et nous commencions à nous y mouvoir, ||] quand on est venu nous dire hier, et beaucoup plus dur qu’on ne nous l'avait dit il y a quelque trente-cinq || ans : « Flanquez-nous tout cela par terre. L'individu ne compte pas. Vous ne comptez pas! » Comment caurions-nous obéir ? A Enfin, je faisais ce classement confus : tout ce qui | avait été avant le service militaire, tout ce qui devait être après. La vie militaire, la vie libre. Pauvre garçon.
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SOUVENIRS D'UN FANTÔME
… Je croyais bien à la vie libre, qui n’est peut-être qu’une :
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_ vie grossièrement diplomatique au regard du brut de . la vie militaire, et qui ne vaut peut-être pas plus cher. . Mais elle me traçait le visage de l’espoir que j'avais de
compter sur J’homme seul, le plus sensible et le plus seul. J'espérais de trouver des exemplaires types de cet homme, je faisais confiance à l’âme humaine.
Un peu plus tard que ce temps-là, Riüke devint quelque chose comme secrétaire chez Rodin. Il y eut, parmi tout ce monde qui faisait la haie autour de ce baobab de Ja sculpture contemporaine, le quatrième arbre de l’allée après Rude et Carpeaux, et Barye, deux hommes que je remarquai particulièrement, deux de ces hommes à la fois fermés et tendres qu’il m’obsédait d'imaginer, que je recherchais avec une passion timide et naïve. Pompon, son praticien, qui était un parfait
_ sculpteur et qui devenait un grand sculpteur, Raïner
Maria Rilke, son secrétaire, qui commençait à respirer douloureusement sa destinée de grand poète.
Un jour, Pompon qui se trouvait entraîné à creuser de plus en plus profond et à ne s’occuper que de moins en moins directement des volumes et des saillies, suivant une indication de Rodin, reçut dans le dos, comme un coup de ciseau sorti d’une cataracte de barbe, la voix singulière du patron : « Vous vous endormez un peu dans l'ombre, mon ami, revenez quand même à la lumière. » Etc. Et il le tire du fil, et il lui montre quelque chose de particulier qu’il veut lui voir faire : « Monsieur Rodin, réplique Pompon avec sa franchise habituelle, Monsieur Rodin, ça, alors, ça ne se fait pas l» Rodin s'arrête court, prend son chapeau, sa canne, traîne Îles pieds, tourne, sort, et, revenant sur le pas de la porte : « Ah, ça nese fait pas, ça-ne-se-fait-pas ? lui lance t-il : Eh bien, ce serait déjà une raison pour le faire ! »
Dès lors, il entreprend une espèce de conversion de
Pompon. Il l'invite souvent à déjeuner en tête-à-tête,
LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE
lui, me dit un jour Pompon, un autre ouvrier, et un autre homme.
Le cher Pompon, c'était un ange qui se regardait comme un cordonnier, c'était un aigle métamorphosé, pour notre usage et pour le petit temps de la terre, en La Fontaine, et qui ne voulait se souvenir que de l'aigle du Jardin des Plantes. Il avait le cœur le plus riche et le plus simple, et de la modestie la plus adorable qui fut jamais.
Je n'ai pas vu souvent Rodin, mais je l’ai bien vu et bien écouté. Que de propos sobres mais fertiles, que d'enseignements de cette sagesse de peu de paroles et d'images grasses n’avons-nous pas eu la chance d'entendre en peu d’instants. La conversation de Rodin, qui était assez courte et gauche, composait cependant une sorte d’art poétique d’une substance nourrissante comprimée et forte. On sentait la pensée venir du travail manuel et de l’objet, garder le contact avec la matière, le relancer et s’y appuyer à nouveau, comme Antée le géant touchait la terre pour y prendre des forces, en ‘tirer toujours l'expression concrète, lutter avec elle et la maîtriser sans coups de nerfs. Il devait avoir des pouces dans la tête. Briarée aux cent pouces, le gigantisme fume ces hommes. Il ne connais- sait l’idée qu’à mains pleines, il la traitait, la palpait, la regardait comme un visage, comme un volume, comme une chose qui tourne, comme un objet usuel dont le maniement ne vous inspire pas de discours.
Un jour que Rilke sortait de chez Rodin, l'envie de boire quelque chose de chaud nous dirigea vers un petit café de la place de l’Alma dont le patron s'appelait Druet, Druet nous servit lui-même et bavarda un peu avec nous. Sa passion de commerçant prospère, qui
-le traite avec une dignité, un respect, une humanité sans défaut, comme ne sut pas y pourvoir, dans un autre temps, certain médiocre sculpteur, et fait de
SOUVENIRS D'UN FANTÔME 9
s'accorde de beaux dimanches, n'était pas la chasse, ni la pêche à la ligne, c'était la photographie. Il avait le don, le sens de la photographie. Il finit, à force d'y penser, par faire établir sur ses propres plans des appa- reils ingénieux, d’un truc souvent personnel, et sut réussir quelques belles épreuves des peintures modernes de l’époque et de la sculpture de Rodin, qui s’intéressait à cet homme amusant, madré, sensuel, travailleur, et le décida finalement à ouvrir cette galerie de tableaux où il gagna si tôt sa partie.
Au moment où j'écris de ces fantômes, je vois Rilke traverser avec moi la place de l’Alma, roulé dans un long cache-nez. Je revois bien le visage de Rilke et le « ton local ». Il faut essayer de tout dire, il faut dire ce qu’on à vu, comme on a cru le voir, avec autant d’égards pour cette illusion de réalité que pour l’amitié ou l’admiration. Un homme, une femme n’ont pas tout à fait la fragilité des objets filés de Salviati, des verrines, des capillaires, des fleurs. Encore une fleur couchée, disait un doux poète d’un de nos amis qui venait de mourir. Un homme n’est pas, de lui-même, une fleur. Mais un mimétisme où des ressemblances convergentes se peuvent mûrir, entre ce qu'il paraît et ce qu’il se conçoit, les imaginations qu’il forme et les objets dont il s’entoure. Rilke, à cette époque, était maigre et pâle, avec de jolis yeux qui changeaient de couleur. Depuis, il était devenu moins pâle que jaune, avec le regard souffrant et stagnant des trous d’eau tristes que laisse la fpluie. Je voyais le peintre moderne qui l’aurait peint, vers 1900, dans un décor de vapeurs sulfureuses, de ciguës, de rames d’algues et de punaises des bois, dans la lumière d’une grotte marine où l’on sent qu’il y a quelque chose qui boude, méduse mal portante ou sirène ensablée..… Le menton fuyait la moustache tom- bante, parfois retenue par les dents. La phrase était lente, qu’on sentait encore traduite, avec des mots
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joliment francisés, d’ailleurs assez rares. Il aimar d'amour notre langue, et, durant les dernières années dé sa vie, la parlait et l’écrivait avec une gaucherie … subtile. Quand il se découvrait, on comprenait mieux _ ce visage en pente, aux traits longs, fait de plusieurs temps, mal repéré, ces yeux émouvants. Le front, haut _ comme une tour, avait du gauche et l’air rapporté, très _ légèrement de travers et pas à fond, comme un cou-. — vercle vissé à faux. Les mains étaient lentes et bonnes, _ et timides. Qu'il y avait donc de timidité dans ces mains et dans ces épaules... Le charme de l’homme distrayait _ de voir qu’il était frêle et de courte taiïlle. Parfois glis- __ sait sur le regard, comme une imperceptible fumée, _ l'expression d’une pensée gênée par la parole, d’un faux départ de la pensée, d’un réflexe actif tôt réprimé, _ d’une réticence au pli de crainte. Le propos était d’un _apôtre noué, d’un prophète doux et sans portefeuille, d’un jardinier qui cultiverait la sensitive en forcerie, _ d’une belle âme au timbre sourd. Je ne voyais Rilke qu’à de longs intervalles, et ne _ commençai de le voir plus souvent que chez la prin- cesse de Bassiano, trois ou quatre ans avant sa mort. __ Rilke fatiguait la sensible, il raffinait sur l'élevage sentimental. Je crois qu’il en attendait trop. Pour moi, je préfère l’homme à l’œuvre, qui est d’ailleurs d’un _ toucher rare et sûr, mais ce que nous connaissions de __ sa personne et de sa vie nous attachait singulièrement. On Fa traité lui aussi d’esthète, on a rechaussé pour lui les vieux mots, les mots éculés de décadent, de déliquescent. La vérité est qu’il souffrait, et de toutes sortes de manières, et qu'il semblait par degrés dévié, _ divisé, disjoint par la souffrance. Il me souvient qu’il __ me dit un jour que ses préférences allaient naturelle- ment aux femmes affligées, torturées, malades, aux hommes hésitants, morfondus, troublés dans la profon- deur et qui rataient leur équilibre. (Il faut bien rappeler
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6 e vers LEE à Vépodue du Symbolisme, on n affectait de n’aimer pas les gens bien portants). L'on a presque ; | tout dit de ses livres, de sa personne, de sa longue distillation spirituelle, de ses rapports avec Jacobsen, _ avec Hofmansthal, possibles avec les lakistes, avec
- Nerval, certains avec Novalis et Poe. Il y a en lui encore | autre chose, une sorte d’ « Initié » d’une qualité rare, un Messager du Réel étrange, et il y aurait beaucoup - à dire là-dessus. Mais si l’on veut reconnaître Rilke, _ il faut lire les beaux essais qu'Edmond Jaloux en a _ dessinés, sans oublier la thèse curieuse de Mademoiselle _ Geneviève Bianquis. Pour moi, je reste fidèle au souve. _ nir de la sympathie qui nous réunit un jour de notre _ jeunesse, des trop rares moments de triste allégresse 4 pi nous fut donné de passer ensemble, et de cet accord _ sur l’essentiel qui se confirmait de nos rencontres et “4 | promettait d’être durable. ; =
LÉON-PAUL FARGUE
: À RME
DÉLICE D'ÉLEUTHÈRE
Des AA TN EMA
_ La comtesse douairière du Chastel de Trémazan, le comte et la comtesse du Chastel de Trémazan ont l'honneur de vous faire part du mariage de leur petite-fille et _ file Mademoiselle Germaine du Chastel de Trémazan « avec Monsieur Francis Dupont, er des Ans LL Manufactures. à
_ Eleuthère reste les yeux fixés sur le carton qui supporte cet avis. Il sent quelque tristesse à évoquer la rancœur de ces bons hobereaux, forcés d’allier leur _ Sang à ce sang roturier, la résignation de cette grande _ jeune fille, au visage doux et grave, avec laquelle il _ aime de converser dans quelque coin de salon quand il _s'égare dans le siècle. Toutefois son âme est ainsi faite qu’elle ne s’arrête pas longtemps aux personnes, fussent- _elles dans la peine, lui fussent-elles amies. Ce qui le tient maintenant, c’est la vue de toute une classe _ contrainte de plus en plus à des unions de ce genre. _ Puis il ne s'arrête même plus à son temps, cet autre _ accident ; c’est au long de toute l’histoire qu’il découvre les grands s’évertuant à maintenir la pureté de leur essence — caste, c'est-à-dire chaste, qui refuse l'apport _impur ; cette équation le séduit — et finissant toujours par succomber, par subir le mélange, par le rechercher. À Rome où il leur faut, avec la République, accepter
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DÉLICE D'ÉLEUTHÈRE SAIS
le mariage mixte. Où, sous l'Empire, le code le plus ter- rible n'empêche pas que mainte grande dame n’épouse son affranchi. Dans l’Europe féodale, où l’on ne fait même plus de lois contre la mésalliance, tant elle scan- dalise peu, où les fils des Croisés acceptent d'’unir leurs filles à des drapiers de la Flandre, à des banquiers de la Hanse. Dans le monde moderne, où ils les don- nent, et non toujours la mort dans l’âme, à de jeunes praticiens, à des chefs d'ouvriers, à des hommes de pensée, à des clercs, à des Juifs !..
Il s’arrête devant ce spectacle : la défaite lente et sûre des choses qui se veulent distinctes, leur retour infaillible à l’Etre où tout se confond, leur dissolution fatale dans le grand Tout.
+
Pourquoi se plaît-il à contempler cette loi tragique ? à se répéter qu'elle est tragique ? lui, dont le cœur n’est point cruel ?
Il discernre la raison. Elle lui plaît.
C’est que, du fait qu’il a transformé cette loi en idée, il la domine, et éprouve du plaisir à cette domination. Une fois de plus, il comprend la haïne des humains pour l’homme de l’esprit. Pourquoi l'humanité de Tarente massacra les Pythagoriciens tranquillement occupés à philosopher dans leurs tours. « Pendant que nous vivons, clamait-elle, que nous sommes la proie de l’amour, de la peur, de l’envie, de l'ambition, ils s’emploient à monter nos drames en idées, à les clas- ser, à les. juger. Mort à ces monstres ! » Il trouve que de comprendre combien cette haine est juste console d’avoir à la subir.
Toutefois il veut que cette compréhension console l'homme de l'esprit, non pas qu’elle fasse sa joie. Il déteste le plaisir que prend le philosophe à mépriser l’homme du peuple qui le haïit. Les vraiment grands
LA NOUVELLE REVUE
n l'ont pas connu cette basse vengeance. Renan la m tiquait. Spinoza l’ignorait.
Il revient. Cette mésalliance des grands, les historiens rt
économiques. Il proteste. Ce n’est pas pour devenir riches que ces grandes dames romaïnes s’unissaient à d'anciens esclaves. Il proteste aussi contre ce gron- _ deur dont il ne retrouve pas le mom *, qui prétend __ qu’elles les épousaient à seule fin de se munir de maris complaisants. Non, elles les épousaient parce qu’elles les aimaient... Geneviève de Bohémond a épousé un bel armateur d'Anvers parce qu’elle l’aimait. Marie
_a épousé Anchise, Brünnhilde a épousé Siegfried parce qu’elle l’aimait. Il décide : Germaine de Trémazan _ épouse Francis Dupont parce qu’elle l'aime. L'amour détruit les classes.
Cette vue lui plaît. Pourtant l’idée de la disparition de la noblesse ne laisse pas de l’assombrir. Qu'est-ce _ donc? Serait-il plus qu'il ne pense atteint du sens social? Croirait-il au patriciat réel des gens titrés ? _ Non, ce qui s’émeut en lui, c’est un instinct de repos, _ d'économie de l'effort. C'était commode l'existence de
cette classe, pour laquelle l'esprit depuis des siècles avait fait un concept. Voilà qu'il va falloir faire d’autres concepts. C'est toujours difficile. Et puis, le monde nouveau, avec sa confusion, se prêtera-t-il à des con- cepts ? Et, s’il ne s’y prête pas, n'est-ce pas la mort de la pensée ? Car personne, y compris Sainte Thé- rèse et Bergson, n’a encore pensé sans concepts. I se rassure. Les fils de Francis Dupont s’appelle-
1. Tertullien, ad wxores, IL, 8.
qu’elle ait toujours été due à des bouleversements
Stuart a épousé Bothwell parce qu’elle l’aimait. Vénus
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| DÉLICE D'ÉLEUTHÈRE se
_ront Dupont de Trémazan. Ses petits-fils Trémazan |
… tout court. La noblesse continuera d'exister. Le mot,
- que l'esprit avait créé pour elle, l'esprit pourra continuer
_ de s’en servir, parce qu'il continuera de signifier quel- que chose, Seulement, ce quelque chose sera autre chose.
ÿ La loi de l'esprit. Des choses changeantes sous dd ; mots fixes.
La loi de l’histoire, Des choses changeantes sous des 2
mots fixes : Christianisme, Monarchie, Démocratie, Révolution.
Latéralement : | a
Une classe existe aussi longtemps qu’elle est consi- dérée. La noblesse continue d'exister parce que les bourgeois n’ont pas cessé d’avoir les yeux fixés sur elle
Francis Dupont prononceraient : « Mes enfants seront _ des Dupont. Des Dupont tout court. J'ignore le nom _ de ces Trémazan, auxquels j'ai fait un jour l'honneur … d’épouser leur fille ». De même, la bourgeoisie ne sera
vraiment menacée que le jour où les jeunes ouvriers cesseront de souhaiter au fond de leur cœur de ressem- bler à ces hommes en smoking dont ils contemplent les bonnes fortunes au cinéma, où les femmes d'atelier ne rêveront plus d’être habillées comme celles qu’elles
voient aux vitrines des grands magasins et dans les
y a des hommes qui voudraient faire partie de cette classe. La noblesse et la bourgeoisie en ont encore
pour longtemps. *
_et de désirer de s’y insérer. Sa fin serait le jour où les
journaux de modes. Il y a classe supérieure tant qu'il
LA NOUVELLE REVUE FRANÇAI
… ont l'honneur de vous faire part des fiançailles leur petite-fille et fille.
qui se fient, qui se confient l’un à l’autre Tout entiers. Pour leur vie entière. (Laideur du divorce.) Et cette confiance, ils ne se la donnent pas pour leur bonheur à eux. Ils se la donnent pour créer un autre être, devant lequel déjà ils se sentent vieux. Pour l’éle- ver humainement. Pour continuer la chose humaine. L'humanité a compris leur grandeur. D’un bout du monde à l’autre et depuis qu’elle existe, elle ouvre ses rangs, respectueuse, devant les jeunes couples qui, gravement, s’avancent la main dans la main.
Currile, ducentes subtemina, currite, fust.
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Des images de la confiance mutuelle des sexes visi-
mari qu’elle vient de reconquérir, et murmurant : _«Montons sur cette couche et confions-nous l’un à l’autre». Les magistrats de la cour d'amour promul- guant ce catéchisme :
DEMANDE. — Du chastel d'amour il convient que vous nommiez le fondement.
RÉPONSE. —- Loyaument aimer.
C’est beau comme : «Qu'il mourût. »
_ Laideur de la tromperie. Laideur de don Juan. Laideur de Joséphine Beauharnaïs. Laideur de Liszt.
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Sympathie particulière des hommes pour les jeunes couples. Le malheur qui s’abat sur eux semble plus
Les fiançailles. Deux jeunes êtres qui «se fiancent », Ÿ
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_ tent l'âme d’Eleuthère et la charment. La déesse de | Paphos entourant de son bras blanc le cou de son |
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DÉLICE D'ÉLEUTHÈRE
qu'un autre injuste. L'image d’un tel malheur sou- _ vient à Eleuthère. Il tire de ses rayons un livre à | couverture jaunie, l’ouvre à une page où, il y a vingt _ ans, il a mis un signet, lit: : = Je trouve, entre autres, cet article : « Item. Deux petites … tasses d'argent, deux tablettes d'ivoire (dont une rompue), deux oreillers, avec couverture semée de menues pail- … Leites à grains de jais et d'argent, une pelcte à épingles . de femme, une paire de gants d' épousée. » Un tel article fait songer... Quoi. Ce fragile aon de … noces, ce pauvre petit luxe d'un jeune ménage, il a survécu à l’épouvantable embrasement qui fondait le fer, il aura élé sauvé, apparemment, recouvert par l'éboulement d'un … mur. Tout porte à croire qu'ils sont restés jusqu'à la s catastrophe, sans se décider à quitter la chère maison; - autrement, n'auraient-1ls pas emporté aisément plusieurs de ces menus objets ? Ils sont restés, elle du moins, la . nature des objets l'indique. Et alors, que sera-t-elle deve- … nue? Faut-il la chercher parmi celles dont parle notre … Jean de Troyes, qui mendiaient sans asile, el qui, con- … traintes par la faim et la misère, S'abandonnaïent pour avoir du pain ?
24
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L Une fois de plus, il pense à ces jeunes êtres broyés - par cette démence. Il pense à ce symbole de vie, qui a : survécu à l'ouragan de mort, comme pour lui faire - honte par les mots mêmes qu'ont dû tracer les hyènes _ qui inventoriaient ces ruines : Une paire de ganis … d'épousée. Quel réquisitoire de toute l'humanité dans 4 cette ligne !
…_ Ilsent l'amour humain, si profond et si juste, épandu L. dans cette page. Seul un enfant du peuple comme É
x. Michelet, Ze sac de Dinant par le Téméraire (Histoire de _ France, liv. XV).
_. de ce rythme : « Et alors, que sera-t-elle devenue ?.…
DORE |:
Michelet pouvait l'écrire: « Ce pauvre petit Fe d’v jeune ménage... Sans se décider à quitter la chère m son ». Et cette vision : « Ils sont restés jusqu'à la catas- trophe, elle du moins, la nature des objets l'indique ». Elle du moins. Quel drame dans ces trois mots ! L'heure où il est parti! L’embrassement de ceux qui ne se reverront plus ! Ils disent qu’ils se reverront.. Dans trois jours, à telle heure... Le cauchemar sera fini...
Nous serons de nouveaux heureux... Ils savent, au fond | d oe qu'ils ne se reverront plus. Elle s est | mise à la fenêtre, l’a regardé jusqu’à ce qu'il disparût | au tournant du chemin, comme Andromaque a regardé | Hector, comme Camille à regardé Curiace, comme | Iseult a regardé Tristan, comme mille femmes ont | | regardé des hommes le 2 août 1914... Chose curieuse |
«La nature des objets l’indique », parole de raisonneur, k | devrait entraver l'effet. Au contraire elle le sert. C’ est
_ qu’elle montre que l’auteur reste maître desoi au milieu
de sa pitié. Celle-ci n’en a que plus de prix. Renan a
des alliages de ce genre. Mais il n’a jamais écrit une |
telle page. Il est trop homme de lettres. Et le bonheur
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Faut-il la chercher parmi ?..»
*
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Maintenant une question le hante. Ces deux infortunés se sont-ils plaints autant que nous les plaignons ? Ont-ils maudit la force stupide qui. les broyait, comme nous la maudissons en lisant leur | histoire ? Carrefour qu’il connaît bien. Deux carrières s'offrent à sa sensibilité. = Ou bien statuer que, dans cet âge de fer, la catas- | _ trophe était la règle. L'idée d’une vie paisible ne venait || à l’esprit de personne. Surtout dans le peuple. Le sort de ces malheureux leur parut naturel. |
ET RNETEE 77 TEE
Ou bien reconnaître que, même en cet âge, de telles fureurs étaient exceptionnelles. La férocité du sac de Dinant a étonné les contemporains. Ce jeune homme et _sa jeune femme se sont révoltés dans leur âme contre la Pbarbarie qui les assassinait,
Cettesecondecarrière leséduit. Pourtant il veut penser:
Oui, de telles violences étaient exceptionnelles. Mais il y avait des pestes, des famines, des inondations, des
- foudroiements, des incendies immenses qu’on ne savait
+
#7; f°
arrêter. Ne nions pas l'évidence ; la sécurité, la croyance qu'on y a droit sont des choses foutes modernes. Ces deux infortunés se sont peut-être révoltés contre ce qui les frappait, mais bien moins que nous ne le faisons aujourd’hui pour eux.
Il repousse cette pensée. Elle lui semble un moyen commode que des hommes ont trouvé pour se dispenser de plaindre. Les peuples d'autrefois acceptaient les calamités où les condamnait la nature, mais non pas celles qu’y surajoutait la fantaisie des grands, et dont _ ils ont toujours senti qu’elles auraient pu ne pas être. ._ Les prisonniers qu’Assurbanipal faisait écorcher vifs,
. les paysans que César Borgia perçait de flèches pour
amuser les dames de sa cour, les ménages que la guerre
._ des monarques jetait à la voirie, le menuisier auquel le
duc de Recquigny plantait un couteau dans la gorge parce qu'il lui présentait sa note, ne trouvaient pas que leur sort fût nécessaire, et c’est leur protestation accu-
_ mulée qui impose aux grands d'aujourd'hui quelque » respect des hommes. Les instituts de justice du monde 3 . moderne sont conduits par trente siècles d’indignation
. humaine. Le jeune couple de Dinant préside la Société
ï _ des Nations.
Ainsi, pour un carton gravé, de toutes parts des | idées s’allument dans l’âme d’Eleuthère, des jugements, _ des visions, des émois, et qui font son délice.
LA NOUVELLE REVUE FRANÇ
IT
_Etendu-sur son lit, dans une chambre qu'il a D | à _ due obscure, Eleuthère forme cette suite d'idées :
La classe ouvrière a Elle n’a pas besoin de | révolution pour cela. Elle n’a qu’à bien faire jouer la | loi moderne, telle que les bourgeois la firent pour eux il y a cent cinquante ans. Cette loi a supprimé le drèit | sur les corps, n’admet que le droit sur les biens. Or, 2 comime les ouvriers n’ont pas de biens, la bourgeoisie. ne peut rien sur eux. Eux, au contraire, peuvent tout. sur elle. Les bourgeois l’ont compris. Ils rendent leurs. = biens de plus en plus anonymes (bientôt ils ne les recon- À { naîtront plus eux-mêmes). Ils veulent forcer les syndi- |! cats à posséder. D’autres, qui ont le sens du vrai remède, È | voudraient ressusciter le droit sur les corps, le temps e où le créancier prenait la peau du débiteur. Ils ne le. ‘ pourront pas. La loi moderne confère à l’ouvrier de | jour en jour Se de droits sur le patron. Hier, droit à. | une indemnité pour renvoi arbitraire, pour accident du travail. Aujourd’hui, droit à la retraite’. Par simple application du droit abstrait, les ouvriers rongeront une. à une toutes les défenses du capital. Ils deviendront propriétaires de leurs outils. Toucheront le fruit total | de leur travail. Cela sera juste.
LT COTES
Cela sera juste ? Cela veut dire qu'entre ce que les. ouvriers donneront et ce qu’ils recevront, il y aura. ajustement. Il y aura équité. Equation.
Cela est-il souhaitable ? Cela revient à se demander. s’il faut souhaiter que l'humanité soit juste ou qu'elle
20 EST
1. Eleuthère semble ici frais-moulu de la lecture des ouvrages |} d'Emmanuel Lévy : Vision socialiste du droit, Fondement du | | droit. | |
| |
1
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4
DÉLICE D'ÉLEUTHÈRE 21
avance. Car elle n’avance que parce que l’une de ses parties ne restitue pas à l’autre tout ce qu’elle en reçoit, mais en garde quelque chose qu’elle transforme en autre chose, qui est meilleur et que l’autre n’eût pas su pro- duire : en luxe, en art, en science, en métaphysique. Elle n'avance que parce qu’une de ses parties a plus que l’autre, est plus que l’autre. Le symbole du progrès n'est pas le signe « égal », c’est le signe « plus grand que ». Le signe « égal » est essentiellement le symbole du non progrès, du non surplus. La loi du progrès est le prin- cipe de Carnot. Il ne s'exprime pas par une équation, mais par une inéquation, une in-équité, une injustice.
D'ailleurs, personne n’a jamais dit que la justice fût un agent de progrès. Pas plus que la raison. On les donne comme points d'arrivée, jamais comme points de départ. Elles ne sont pas des choses qui cherchent, mais des choses qui ont trouvé. C’est pour cela qu'ils les trouvent ennuyeuses.
Cette inégalité essentielle à l'espèce humaine est le propre de son infirmité. Dieu, dont l'essence est de ne point progresser, connaît, lui, l'égalité à soi-même.
L'équation est le luxe de Dieu.
Jésus adoptait cette métaphysique quand il disait aux hommes : « Il y aura toujours des riches et des pauvres parmi vous ». Cela voulait dire : « Cette inéga- lité, à laquelle vous êtes condamnés, est la marque de votre chute, de votre séparation d'avec Dieu ». Les riches ont voulu faire croire aux pauvres que cela signi-
- fiait : « Cette inégalité est la marque de la divinité
de l'espèce humaine. Adorez-la ». Comme si Jésus n'avait pas dit qu'il n’accueillait l’homme que ré- concilié, c’est-à-dire se connaissant dans une région de
_ son âme où il n’y a plus ni riches ni pauvres, quelle que
soit notre condition personnelle ici-bas. Il y a évidem- ment un cinquième Évangile : L'Évangile selon Crésus.
_ Et puis Jésus n’a pas dit que ce serait toujours les + mêmes riches et toujours les mêmes pauvres. Il admet- tait la circulation des élites. Autre omission de Crésus.
Ce n’est pas seulement l’espèce humaine, c’est l’uni- _ vers qui a progressé parce que quelque chose, au sein de lui, est devenu plus que le reste. Si l'univers avait été égalitaire, il serait encore à l’état de nébuleuse.
Le monde ne se contente pas de progresser par l’iné-
| galité, il existe par elle. L’être n'existe que parce qu'il a voulu un jour être plus que le non-être. ou que l'Être infini. Au fond de l’idée d’être — d’être réel, _ d'être tangible — il y a nécessairement l’idée de plus, l'idée d’impérialisme, d’injustice. C'est le péché originel du monde. L'Église l’a com- pris. L'Homme, par la grâce, rachètera, non pas seule- … _ ment l'Homme, mais les animaux, les plantes, les - _ choses, tout l'univers, lequel est dans le péché du seul fait qu’il existe. Eleuthère aime ce panthéisme chré- tien, qu'on ne dit pas au vulgaire. : *%k
Les hommes, depuis une centaine d’années, s'étaient
_ avisés d’honorer la justice. Ils viennent de comprendre
= que cela les empêchait de s’accroître, d’être forts.
_ Furieux de leur naïveté, ils font savoir qu'ils revien- | nent au bon sens, qu'ils repoussent la justice, la mé- || prisent. Le mouvement des Allemands contre les || Juifs ne veut pas dire autre chose. Il proclame : 19 Nous ne pratiquons plus désormais que l'arbitraire; 2° Nous extirpons de chez nous l'idée de justice abstraite, dont les Juifs sont le symbole. |
* Certains peuples résistent. La France. Elle continue
_ d’honorer le juste. En principe. Mais ce sont des prin- cipes qui se battent maintenant. C'est là le tragique.
ICE D intes NERS : Ce sont des principes qui se battent Éaintenant ? # Mis non. Ce sont toujours des intérêts pratiques. Seule- - ment les chefs font croire aux peuples qu’ils se battent - pour des principes afin qu'ils se battent mieux. Et les _ peuples le croient.
__ Mais non. Les peuples n'ont pas du tout besoin de … leurs chefs pour croire à des principes. Les peuples . sont naturellement métaphysiciens. C’est eux qui - forcent leurs chefs à brandir des principes, auxquels _ eux, chefs, ne croient pas. C’est depuis la souveraineté
des peuples qu’on se bat pour des principes.
…_ [Eleuthère examine ce mouvement qu’il vient d’avoir - à réprimer en lui : vouloir que les peuples n'aient pas - d'idées par eux-mêmes, qu'ils n'aient que celles que - leur imposent leurs chefs. C’est le désir de se prouver “ qu’on ne donne pas dans le « romantisme » des démo- …._ crates, qu'on n’est pas de ces « naïfs » qui croient à : … «l'âme du peuple ». Il y a là une nouvelle source d’erreur, à laquelle Bacon n'avait pas pensé. On pourrait l’appe- . ler l'erreur par le mépris. {dola contemptus. Elle a été . inventée par les anti-démocrates français vers 1890. _ Oui, vraiment stupide dix-neuvième siècle {]
#
… Les justes de France vont se trouver dans une dure …_ situation. La justice leur joue ce mauvais tour de confondre aujourd’hui sa cause avec celle de leur pays. _ Elle les force, pour défendre le peu de civilisation qu’a _ réalisée le monde, à être nationalistes. Auront-ils ce courage ? Beaucoup ne l’ont pas eu en 1914. Ils ont mieux aimé être injustes que de dire la même chose que Maurras et Barrès. Il y a un livre à faire : Des _ diverses formes de lâcheté du juste. |
Aux Guéhenno' et autres Français qui taxent d’odieux nationalistes ceux de leurs compatriotes qui font de la France l'actuel rempart de la civilisation dans le monde.
Une seule question à leur poser : (f
Si, au lieu d’être Français, vous étiez Patagons ou |} Hottentots, que vous regardiez l’Europe actuelle et |} le conflit de ses idéaux, ne trouveriez-vous pas que l'intérêt de la civilisation est que ce soit l'idéal de la | _ France qui triomphe ?
- Je réponds hardiment pour vous : Oui, vous le trou- | veriez.
Dès lors, je vous renvoie à ce précepte de Port- Royal que vous aimez de rappeler : « De quelque pays que vous soyez, vous ne devez croire que ce que vous seriez disposé à croire si vous étiez d’un autre pays »,. en y ajoutant : « Et vous devez croire fout ce que vous à croire si vous étiez d’un autre pays »..
seriez disposé à
C'est ce que vous ne faites pas.
_ Vous vous insurgez contre un Barrès enseignant qu’il y a des vérités nationales, des choses qui sont vraies dans un pays, non dans un autre. Mais vous prati- quez exactement le même dogme : la supériorité de
_ J'idéal français est vraie en Patagonie, en Suède, en
Suisse, en Allemagne ; elle n’est pas vraie en France. Elle est vraie quand elle est proclamée par Heinrich |]
Mann, fausse quand elle l’est par Julien Benda ?. |
Toutefois,
leur antinationalisme aveugle est de bonne guerre. Il est clair que, si l’on accorde à un seul que son natio- nalisme, à lui, est raisonnable, ils vont tous arriver demain avec leurs raisons. Eleuthère s'avoue peu doué pour faire de la « bonne » guerre.
1. Notoriété de l’époque. 2. Notoriétés de l’époque.
DÉLICE D'ÉLEUTHÈRE 25
Latéralement De bonne guerre, c’est-à-dire de mauvaise foi.
*
La nécessité du nationalisme va $’imposer aussi aux socialistes français. S'ils veulent sauver le peu de justice sociale réalisée en France et l’étendre, il leur faudra prendre le pouvoir. Ils ne le pourront qu’en inspirant confiance à leur nation en tant que nation, c’est-à-dire en se faisant nationalistes et en rentrant, provisoire- ment du moins, leur internationalisme. Certains le comprennent. L'emporteront-ils dans le parti ?
Les craintes de leurs adversaires sont hypocrites. Tout le monde sait que les socialistes français, en se faisant nationalistes, resteront des socialistes. Ils ne deviendront nullement des hitlériens. Le nationalisme conservateur se méfiera toujours d’eux. Ils ont, d’ail- leurs, une tradition : Saint-Just et Robespierre.
Ces adversaires sont toutefois fort utiles. Il faut
que les partis aient des hommes qui n’admettent pas É les compromis du temporel. Mais ces hommes-là doivent _
être dans une cellule en train d'écrire, ou sur la place publique en train de tonner. Ils ne doivent pas faire partie des corps qui, par investiture, détiennent l’action politique immédiate et promettent, par essence, lés satisfactions du relatif. Le mensonge de Blum : est qu’il est député. Celui qui est résolu à ne connaître l'Idée que dans l’absolu ment au monde s’il accepte un poste qui comporte, par définition, qu’il essayera de la réaliser au moyen d’approximations successives. Origène ne s’est pas fait évêque. Ezéchiel n'était pas membre du sanhédrin.
Le problème du socialisme est celui qui se posa pour
1. Notoriété de l’époque.
LA NOUVELLE REVUE FRAN(
: Église il y a quinze cents ans : ou garder sa nr È ou se salir dans les fauteuils des États et se donner _ pour objet d’imprégner le réel. Elle a choisi le second. Eee y a peut-être perdu, mais le monde y a gagné.
*
Les peuples qui se veulent forts n’ont pas à se vouloir libres. Il faut tout le romantisme de la métaphysique _ libérale pour nier une telle évidence. L'État, chez eux, doit régir la religion, l’enseignement, la presse, le théâtre, le roman, le cinéma, le haut parleur, l’image d'Épinal, _le conte de nourrice, tout ce qui du petit au grand _façonne l'âme de ses membres. Loin de laisser à eux- _ mêmes de tels engins d'éducation, il doit les prendre en _ main, les pointer strictement vers l'intérêt du groupe. Hitler a parfaitement raison d'exiger que les poupées _ des petites filles allemandes portent la croix gammée. _ Les peuples qui acceptent ce genre d’État sont des peuples qui se veulent forts. : Les Français ne tiennent pas à être forts. Ils ne tien- nent à l'être qu’assez pour conserver ce qu'ils ont et qu’on les laisse tranquilles. Ils tiennent à être heureux. Par R ils dressent contre eux à peu près tous les peuples, qui en sont encore à l’âge où on ne respecte que ceux qui _ gonflent, où on méprise ceux qui sourient. s =
RTE I NOT I
| Quand Saint-Just disait que le bonheur est une idée À - nouvelle, c'était tout au plus vrai pour la France. Pour le reste du monde, cela demeure une idée inintelligible. |
La guerre est maintenant entre ceux qui se veulent __ grands et ceux qui se veulent heureux. Ceux-ci sauront- Î SS ils mettre à défendre leur bonheur autant de ténacité _ que les autres à gagner la grandeur ? Les Grecs ne l’ont L
Ci
DÉLICE D'ÉLEUTHÈRE | 2H
pas su. Il est vrai que les Français ont une mystique de leur bonheur que n'avaient pas les Grecs : la Décla-
| ration des Droits de l'Homme. Ils ont aussi un autre … armement. : - D'une part, un Duce, un Führer, un homme qui _ conduit; d'autre part, un Président de République,
un præ-sedens, un homme qui est assis. Voilà les deux
principes. L'homme assis gagnera-t-il ? Cela n’est pas _ impossible. Mazarin a eu raison de Condé. Constans a - eu la peau de Boulanger.
D'ordinaire, ceux qui refusent la liberté aux autres la prennent pour eux. Les Allemands refusent la liberté aux autres et à eux-mêmes. C'est grave.
| L'état de liberté est loin d’être toujours respecté, _ chez les peuples «libres ». C’est l’état d’une chose qui nese laisse pas classer, qui refuse d’entrer dans les cadres que l’ordre a établis et qui, eux, sont respectés. Union libre, théâtre libre, professeur libre, vers libre, toutes choses peu prestigieuses. Pour dire que des mœurs ; sont méprisables, ils disent tous qu’elles sont libres. É De quel ton ils prononcent : « C’est un indépendant !» __ Dans les anciennes républiques flamandes, les habi- __ tants des ports étaient dits libres, parce qu’on ne _ pouvait les ranger dans aucune des catégories de la 2 _ société du temps. Ce titre ne les rendait pas recomman- 2 __ dables. Les célibataires, en tant qu'ils passent pour _ libres, sont fort peu estimés. Dans la démocratique _ Athènes, ils n’avaient pas le droit de vote. Quel beau livre à faire : « Des différentes évaluations de l’état de liberté selon les temps et les lieux ». Pa Un genre historique à fonder : Histoire des évalua- tions.
Var à à) à
%
"28 La guerre est fatale. La France gêne le monde entier avec sa fidélité à des valeurs dont il ne veut plus. Elle le gène bien autrement que l’Angleterre, qui retient les mêmes valeurs, mais n’est pas doctrinaire, et puis est dans son île, ne contagionne personne. Maistre dit qu'une idée exprimée par la France est une provoca- tion à toute l’Europe. Il ne le dit pas de l'Angleterre. _ Et ül le dirait encore de la France d'aujourd'hui. Les autocrates d'Allemagne et d'Italie pensent nécessai- rement dans leur cœur : « La France nous nuit par son seul refus de nous approuver, par le prestige de son _ refus ». Ils ajoutent, comme les rois en 1792 : « Son _ régime est un mauvais exemple pour nos sujets. Notre existence exige qu'elle disparaisse. Delenda Carthago. » La fidélité de la France à des valeurs dont le monde … ne veut plus ! Dont il n’a jamais voulu. L'Europe n’est - _ pas « revenue » des idéaux de justice et de liberté. Elle - n’y est jamais allée. Elle ne « retourne » pas à la religion de la force. Elle ne l’a jamais quittée. La France est seule avec son platonisme comme elle le fut toujours. Seulement son cas est beaucoup plus mauvais qu’il y a deux siècles. Il y a deux siècles, les peuples ne savaient _ pas qu'ils la haïssaient. Ils n'avaient vu dans sa Révo- lution qu’une justification du désir qu'ils avaient de renverser leurs rois pour se posséder eux-mêmes, de cesser d’être serfs pour devenir patriotes. Ils avaient _ salué sa philosophie, avaient cru qu’ils l’aimaient. = Aujourd'hui, ils ont compris qu’elle comporte l’exalta- tion de l’universel, le culte de valeurs abstraites et désintéressées, c’est-à-dire exactement le contraire de ce qu'il leur faut pour être forts, ce qui est tout ce qu'ils veulent être depuis qu'ils se possèdent. Leur volonté de puissance se connaît aujourd’hui avec une précision qu'on ne lui avait jamais vue, et connaît du même coup avec la même sûreté son ennemi essentiel : le rationa- Jisme français. La guerre est fatale.
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LA NOUVELLE REVUE
*
FRANÇAISE
Le
_ Aujourd'hui, elle a les peuples.
Latéralement :
La ne, en 1792, n'avait contre sit que les rois.
Les rois étaient cosmopolites. Ce sont les peuples qui sont bornés, ne connaissent rien hors de chez eux. Les Bourbons avaient des cousins en Autriche. EE cier du coin n’en a pas.
Aujourd’hui, les Bourbons sont aussi chauvins que
leur concierge. Les grands sont devenus peuple. Voilà * Le
la catastrophe.
La France et l'Angleterre sont des nations faites par des rois et depuis très longtemps. Elles ont le bon goût des filles de grande maison, qui savent qu elles n’ont pas besoin d’exiger les hommages pour les rece- voir. L'Allemagne et l'Italie sont des filles du peuple,
assises depuis hier à la table des nations, et qui enten- RES
dent qu’on sache qu’ «elles sont autant que les autres ». Espèce terrible.
La guerre est fatale. Ne nous frappons pas. Que de choses fatales ne sont
jamais arrivées | ?
Qui sait si, dans une nouvelle passe d'armes mon- :
diale, on ne verrait pas tel peuple de « liberté » aux flancs du pire despote. Les principes en ont vu bien d’autres avec la politique. |
*k
Supposons la guerre entre la France et le monde pratique.
LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE _ La France est victorieuse. Cela ne change rien. Elle n’a pas assez de force pour détruire l'adversaire. Celui- ci demeure plein de rancune, hurle que sa défaite est la plus grande injustice de l’histoire, prépare sa revan- che, retient de nouveau pour des années l’épée de l’en- tretuerie suspendue sur l’Europe. Le conflit des deux … principes reste entier. Ë La France est vaincue. Alors le principe rationnel est détruit. L'Allemagne victorieuse est, elle, assez croyante pour tirer tout l'effet de sa victoire. C’est … _ Athènes disparaissant du monde. Et totalement cette _ fois. Non pas comme sous les coups du bon Romain. Le principe rationnel peut, d’ailleurs, être détruit sans guerre. Simplement parce que certains Français _ qui le haïssent réussiraient à devenir les maîtres de la < _ France et le rayeraient des mœurs françaises. Ou, plus simplement encore, parce que les Français le _ rayeraient d'eux-mêmes, sans qu'aucun maître les y _ forçât. Il y a déjà des Français pour trouver que Sparte seule est belle, qu’'Athènes est méprisable, que le respect du vrai et de la justice abstraite est un enfantillage dont il est temps de guérir, que Nietzsche e:t bien _ autrement grand que Descartes, qu'Hitler est admi- _ rable... Ce serait la destruction de l’âme française par _ l’âme française elle-même. Le principe de civilisation humaine, qui s’alluma en | Grèce avec Socrate, aurait duré vingt-cinq siècles et s'éteindrait. L’humanité reviendrait au pur culte de la force. Peut-être sa vraie loi.
| | | |
_Eleuthère s’arrête. Ne décide-t-il pas cet effondre- ment de la civilisation pour s'offrir l’élégance de le regarder sans trouble, de se draper dans l’impassibilité du philosophe ? Ne décrète-t-il pas la mort des dieux pour sortir, lui aussi, son linceul de pourpre ? Et puis,
APR US EN?
DÉLICE D’ÉLEUTHÈRE 37
n'est-il pas dupe de l’Université en voulant qu’il n’y ait d'autre civilisation que l’hellénique ? Les Grecs voyaient plus large. Ils reconnaissaient dans les Perses un type d'humanité aussi évolué qu'eux. Au lende- main de Salamine, ils faisaient dire à la mère de Xerxès : « J'ai vu en songe deux femmes magnifique- ment vêtues et d’une égale beauté ; l’une habitait la Grèce, l’autre la terre des Barbares. C’étaient deux sœurs ». C’étaient deux sœurs ! Où est aujourd’hui le vainqueur qui parle ainsi du vaincu ? De cette guerre déclarée à ce que nous appelons civilisation, ne peut- il point sortir quelque chose qui mérite aussi ce nom?
Il cherche. Évidemment, cette civilisation nouvelle ne peut être qu’à l’état d’ébauche. Où est cette ébauche ? Il cherche.
Il ne parvient pas à voir autre chose, chez ces noves teurs, qu’une glorification de la force matérielle et des moyens qui l’assurent. Seulement cette force, ils ne la veulent plus pour des rois, pour des individus, ils la. veulent pour des collectivités, pour des peuples, et trouvent qu’alors ils sont moraux. Certains, d’ailleurs, ne veulent pas la force, mais seulement la vie. Les Russes veulent une exploitation de la planète qui leur permette à tous de manger. Toutes les vertus que pré- chent ces nouveaux prophètes tendent uniquement à mettre les groupes à même de conquérir ces biens pratiques : c’est la discipline, l’endurance, le suicide de la raison devant l'intérêt de l’ensemble. Pas le plus petit rudiment d’estime pour aucune activité de luxe, pour l’art, pour la philosophie, pour la science désin- téressée, pour le culte des idées abstraites. Mort, au contraire, à ces idées, qui travaillent à dissoudre notre religion de la terre ! Tout cela, d’ailleurs, disent-ils, n’est que provisoire. Quand ïils seront devenus assez forts, ils reprendront le culte de l’Idée.. Comme si ceux quise veulent forts pouvaient jamais trouver qu’ils le sont
È pes
assez ! Comme s'ils n'étaient pas condamnés à sentir que le monde extérieur leur conteste toujours leur force, qu'il leur faut chaque matin recommencer à la prou- ver. Et puis comme si une humanité, qui aura été _ pétrie par des siècles d’information réaliste, allait _ encore se trouver apte, parce qu’un jour elle le décide- rait, à pratiquer l’idéalisme ! Non, une pure technique de l'existence ne mérite pas le nom de civilisation. L'éducation classique ne nous a pas trompés. Il n’y a civilisation que s’il y a respect de valeurs idéales, _ c’est-à-dire non pratiques, et la culture gréco-romaine __ enseigne seule ce respect. Si les Allemands triomphent, ils la détruiront.
- Cette vue attriste Eleuthère. Il se console en songeant _ au dogme du roseau pensant. Mais, cette fois, le dogme _ ne joue pas. Car si la matière écrase l’homme, cette fois la matière le saura. |
Il se console en songeant que l’histoire saura trou- ver des compromis, des coexistences de contradic-
toires, des systèmes de cercles carrés qu'il ne peut se figurer, qu'aucune pensée humaine n’a jamais pu prévoir qu’une fois réalisés.
Il aime de constater qu'il admet ces cercles carrés, qu'il fait sa place à l’impensable. Ainsi, au délice d'exercer la pensée logique, il ajoute le délice de s’éle- ver au-dessus d’elle, de savoir qu'elle a des limites, de savoir qu'il le sait.
Il goûte de pratiquer la loi du philosophe, dont tant de docteurs négligent toute une partie. Juger les facultés de la raison pure, les mépriser pour leur insuffi- _ sance. Mais les mépriser comme Sénèque méprisait _ les richesses : en les possédant.
Il goûte de ne point se draper dans la grandeur qu’il
y à à s’avouer l'insuffisance de cette raison qu’il aime.
32 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE
DÉLICE D'ÉLEUTHÈRE 33
Il goûte sa modestie. Il goûte de ne point se eee A non plus, dans cette modestie. “57
IL demeure accablé de son dénuement re de We: son éternité. È
III TER Entre ici, ami de mon cœur. DUR
La Chartreuse de Parme. PR
Le comte et la comtesse du Chastel de Trémazan rece- vront après la cérémonie religieuse.
Eleuthère se rend à cette provocation. Il salue les auteurs de la jeune épouse, la jeune épouse elle-même, = qui lui présente, un peu gênée — du moins, il le décide — ce grand garçon sanguin qu’elle passe pour désirer. Elle entraîne Eleuthère dans un coin, lui dit ses der- Le nières lectures. Il trouve cela mauvais. Enfin, ce qui se serait mauvais, c’est qu’elle honorât encore l’intellec- Re tualité demain matin. Il parcourt les salons, croit LR saisir une résolution de porter beau chez le monde qui e se mésallie, une consigne de triomphe discret chez le ; roturier qui gagne. Car il est persuadé que, sur leur seul aspect, il distingue l’un et l’autre. Il constate, en enten- dant les noms, que huit fois sur dix il se trompe. Il se
surprend à se dire que c’est qu’il n’a pas trouvé le vrai
critérium, à vouloir que le noble reste une réalité. Toujours l'espoir que la pensée pourrait continuer de jouer avec les anciens jetons. Il songe à ces compagnies de chemins de fer qui ne se décident pas à détruire leur vieux matériel. A Pourtant il ne se rend pas. Les hommes, eux, sont ; nécessairement tous pareils sous leur vêtement qui a la même coupe, la même couleur. Mais les femmes sont certainement diverses sous ces costumes qui, malgré la
3
| raissent des manières très distinctes de le porter, tandis que la diversité de l'habillement de ces femmes n’exprime | guère que la différence du goût de leurs couturiers. Et,
_ LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE
tyrannie de la mode, laissent tant de place au goût personnel. À moins que ce ne soit juste le contraire, et que ce ne soit sous l’uniformité du veston qu’appa-
_en effet, il lui paraît que, derrière le bariolage de ces
toilettes, les duchesses ressemblent beaucoup plus aux marchandes que les ducs aux marchands ; elles ont
bien plus qu'eux les mêmes versions du corps, les mêmes
pal | 1h
ah
intentions du visage ; sous la diversité de leur plumage, |
elles ont bien plus qu'eux le même ramage. Et cela _ s'explique. Dès qu’elles ne sont pas du monde où la
femme gagne sa vie, les femmes ont bien plus que les” “hommes les mêmes fonctions sociales : contrarier des enfants, régenter le domestique, tenir tête aux fournis- seurs, faire la carrière de leur mari. Et puis, malgré les ruades purement verbales de quelques-unes, elles ont :
_ bien plus que les hommes le sens du troupeau, la |
ctainte de se sentir seul à faire ce qu’on fait, d’avoir à défendre sa singularité contre le monde entier, la cer- titude qu'on ne serait pas de taille. N’en doutons pas : les moutons de Panurge étaient surtout des brebis.
… Et puis, il y a encore une autre chose qui unit toutes ces femmes. C'est qu'il s’agit de mariage, il s’agit d’amour, c’est-à-dire d’une chose qui est leur affaire, leur affaire à elles toutes. Et à elles seules. Dans les _ congrès de ce genre, toutes les femmes ont l’air de rece- voir, tous les hommes semblent des intrus qu’on tolère. Eleuthère fait des réflexions du même ordre en regar- dant Germaine qui présente son mari à des groupes. Comme elle est à son aise! Comme il est emprunté! Sans doute, il n’est pas chez lui. Sans doute, son austère habit noir s’harmonise mal au concept d'amour. Mais
ce n'est pas la raison. Les mâles d’antan, avec leur
mante de velours et leur glaive au côté, ne s’y harmo-
_ DÉLICE D'ÉLEUTHÈRE
_ nisaïent guère mieux. L'amour, ce n’est pas Faust, ce m'est pas Roméo, ce n’est pas Tristan, c’est Margue- rite, c’est Juliette, c'est Iseult. L'amour, c’est la femme. L'homme n'y sera jamais qu'une inesthétique utilité.
€Comme dans les ballets.
Un livre lui souvient : dont l’auteur prétend que, pour l'œil qui sait regarder profondément dans la nature, le mâle n'apparaît que comme un accessoire, la femme étant le symbole de la vie complète et qui se suffit. Eleuthère évoque un monde où, la femme ayant réussi à se passer de ce nouvel os surnuméraire, il n’y aurait que des femmes. Ce monde-là serait peut-être meilleur. Les femmes, abstraction faite de l’amour, n’ont guère que de bons mouvements. Elles allaitent, elles soignent,
| elles éduquent. Elles ne sont méchantes que parce - qu'il y a des hommes. Les hommes, eux, n’ont Le besoin des femmes pour s’entretuer.
Il est vrai que, dans ce monde-là, il n’y aurait pas d'invention, l'invention étant, dit notre auteur, le propre de l’homme. Mais l'invention, c’est le mal, c’est le désir de s’accroître aux dépens d'autrui, l'esprit de … conquête. Les hommes ne se feraient peut-être pas la guerre s’ils n'avaient commencé par prendre l'habi- tude de la faire tous à la nature, de vouloir « lui arracher ses secrets ». Qu’attendre d’une race qui place au seuil de ses principes la glorification du viol ?
Il revient à cette idée : le jeune marié n’est pas chez lui, tandis que la mariée est chez elle. I1 y a là une chose qui fait grand honneur à l’espèce. Il fallait que, ce jour-là, l’un de ces deux êtres qui se tiennent par la main fût sous un toit qui n’est pas le sien, connût la gêne d’y être un étranger. On a voulu que ce ne fût pas la femme. Que, jusqu’au dernier moment, elle fût dans sa maison, parmi ces choses qui l’ont vue naître,
1. Ch. Nicolle, Biologie de l'Invention.
»
ces serviteurs qui l'ont élevée, que ce fût elle qui reçût son mari. Il ne faudrait pas croire que ce fut toujours
ainsi. Les noces de Scipion ne se sont pas faites chez .
Cornélia, ni celles de Clovis chez les parents de Clotilde.
Que d’accroissement de civilité chez ces hommes, que. |
de raisons de les admirer, quand on sait voir |
Dans un salon latéral, Eleuthère est assis devant une table couverte de douces choses, parmi un groupe qui jase, commente, médit, approuve. Lui reste les yeux fixés sur Germaine, sa mère, son mari, qu’il aperçoit dans l’autre pièce, occupés devant le buffet à faire les hon- neurs. Il songe à la dure loi que l’espèce impose à cette jeune fille : quitter ce foyer, où elle n’était qu’un hôte
. heureux, où d’autres se chargeaient d’exiger, et main-
tenant fonder, donner des directions dans toute la souveraineté de son vouloir, en répondre devant Dieu ; quitter ces gens, dont la règle envers elle n’était que celle de l’amour, avec toutes ses puissances d’injustice et de pardon, et vivre désormais près d’un être qui la tiendra pour son égale, sous le régime du devoir et du contrat. Il aime les hommes dont le cœur a senti cette dure loi. Celui-ci ! qui termine son poème par ces mots (il sait la page, il y a mis un signet il y a trente ans) : « Et lui demeurait triste, comme une vierge quise marie. » Cet autre qui a peint sur la pierre la scène de la matroné expliquant ses nouvelles fonctions à la jeune femme assise à son côté, couverte encore du voile de l'épousée ?. Comme elle est pathétique, cette jeune femme, avec son long regard fixe abaissé vers la terre, son beau visage sérieux qui semble dire : « Comme
1. Théocrite, Boucoliastes.
2. C'est le sujet d’une fresque du Vatican dite des Noces aldobrandines. Elle est reproduite dans le dictionnaire des anti- quités gréco-romaines de Rich, à l’article Pronuba. Nous soup- çonnons Eleuthère de la connaître surtout par ce manuel.
LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE
%
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. É .
| DÉLICE D'ÉLEUTHÈRE c'est grave, tout ce que tu m’apprends. » Cependant, _ elle est grande et forte. Faire la dure œuvre humaine … est maintenant sa loi. Elle accepte cette loi. Elle la - veut. Elle n’en veut pas d'autre. C’est bien là qu'est
le tragique. É - Surtout il songe à cette enfant qui va dans quelques - heures être la proie totale de ce mâle en délire. Il entend la complainte des jeunes filles de Sicile qui conduisent à l'autel leur compagne ornée de fleurs, comme il sied aux victimes, et chantent du fond des âges : « O hymen! Tu livres une chaste vierge aux _ ardentes caresses d’un jeune amant. Que ferait de plus - un barbare ennemi dans une ville prise d'assaut ? »
Que sera-t-elle demain ? Une bienheureuse, qui pen- - sera que vingt ans d’une telle félicité seront bien 4 courts, ou une de plus qui, jusqu’à son dernier soir, « r:tera sombre d’avoir été l’objet d’un ignoble atten- “ {at ? C’est toute la destinée de ce jeune être qui va” £ se jouer dans un moment. Et il admire cette mère qui,
visiblement, ne pense à rien de tout cela, mais consacre
tout son cœur à obtenir que la générale accepte une seconde coupe de champagne.
Puis il constate que tout est bien. Si ceux qui exer- - cent la vie avaient la sensibilité des philosophes, leur vie ne serait pas possible.
*k
Le soir, assis les deux mains jointes devant sa table F _ dite de travail, entière pense à cet acte éternel : - la promotion de la vierge à l'état de femme. Son esprit » sans courage ne veut connaître que le cas, qu’il décrète
% Une aventure le tente : essayer de comprendre ce - bonheur, d’expliciter les principales idées dont il est | fait.
_ Les principales idées ! Tous s’insurgent, hommes et
LA NOUVELLE REVUE F1
£ femmes, tous protestent que les joies de l’acte amo
reux ignorent la détestable « idée », sont faites excl _ sivement d'émotions, de sensations. — Comme si _ les émotions ne s’allumaient pas à des idées ! Ne s’en: _ tretenaient pas par des idées ! Comme si la sensation
de l'amour, limitée à elle seule et telle que la soli- _tude peut la donner, composait toute la joie qu'ils goûtent en cet exercicel Comme si cette joie m'était - pas centuplée par l’idée de l’objet qui la cause et qui. _ la partage ! Comme si les animaux, qui semblent bien à ne connaître ici que la sensation (et encore ? le chiens | n'a-t-il pas l’idée de la chienne qui la lui donne ?} # _ n’éprouvaient pas des joies d'amour infiniment plus 4 pauvres que celles des hommes ! Mais les hommes … _ ne sont pas chargés de se connaître.
Ce dogme, qui veut que les joies de l'amour ne com- portent point d’idées sous peine de déchéance, paraît. _ à Eleuthère un propre de l’âge moderne. Il lui semble S que Ninon et Mme de Bouffiers n’eussent point trouvé | que les plaisirs de leur lit perdaient tout droit à leur | respect parce qu’on leur eût appris qu’il s’y mélait de. l'idée. Il y a là un sujet de thèse d'histoire.
Il imagine aussi le sourire des femmes devant sa tentative. Pauvre insensé, qui croit qu’il va, lui, homme, connaître l’âme de notre sexe en un pareil moment ! __ — Comme si cette connaissance était spécifiquement . impossible. Comme si leur tenue dans l’amour, leurs _ aveux — elles mentent, c’est entendu ; mais beaucoup
moins (ce serait surhumain) qu’elles ne voudraient nous le faire croire — étaient soudain dénués de toute valeur d’information. Comme si la force de sympathie intel- lectuelle ne pouvait pas faire que notre âme devienne _ l'âme d'autrui. Comme si cette aliénation mentale n'était pas la méthode même de l’historien, du roman- _ cier, du critique. Et puis, si « l’autre » doit décourager à l'avance notre prétention de comprendre, pourquoi
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À ne serait-ce vrai que pour la femme ? Pourquoi pas -d
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aussi bien pour l'enfant, pour l'animal, pour le nègre ?
Mais c’est un point d'honneur, chez elles, d’être l’éter- :
nelle énigme, l’éternelle croix du psychologue. Lais- sons-leur cette satisfaction. Elles en ont si peu d’autres.
Cette idée de la vierge qui passe à l’état de femme, Eleuthère — 6 faiblesse — veut l’incarner dans un être
concret, dans un nom. Plusieurs s’offrent à lui : Elsa, == Juliette, Marguerite, Iseult. Elsa ne va pas. Le crue] fils du Graal est remonté dans sa nef et a suivi l'aile
DÉLICE D'ÉLEUTHÈRE 39.
de son cygne aimé sans l'avoir modifiée. Qu'’est-elle.
devenue ? Que sont devenues Elsa, Bérénice, Marie-
Madeleine, l'héroïne du Lys rouge, toutes celles sur qui | sé le rideau tombe en les laissant dans leur douleur
d'amante abandonnée ? Sont-elles restées dans cette douleur ? Ou sont-elles renées de leurs cendres ? Ont-
elles eu d’autres élus, auxquels, probablement, elles ont beaucoup parlé de Lohengrin et de Titus ? I ya
.
R une série de pièces à faire... Juliette et Marguerite =.
sont initiées dans le clandestin, hors des sanctions
sociales. Leur âme de bourgeoise en souffre. L’émoi de la mue n'est pas chez elles à l’état pur. Iseult, malgré tous les sophismes des épouses adultères, a été faite femme par le roi Marke. Mieux vaut ne point penser à sa nuit de noces. Et puis, ces femmes sont trop près de lui. Il lui semble qu'il les connaît. Cela le gêne pour les regarder dans un pareil moment. Il lui faut une figure qui, par son éloignement dans le temps et dans l’espace, peut-être aussi parce qu’elle relèverait d’une civilisation qu’il ignore, perde à ses yeux toute précision et lui pose l'éternel sans l'individualiser. Il croit l’avoir trouvée. Il lui souvient que, au collège, on lui enseigna qu’Alexandre, voulant, après ses vic- toires sur les Perses, fondre les vainqueurs et les vaincus en un seul peuple, ordonna le mariage de ses jeunes
‘
LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE officiers avec les filles des grandes maisons persanes et, pour donner l'exemple, annonça son union avec. Statira, fille de Darius. Une grande fête réunit les couples de jeunes fiancés, au soir de laquelle chaque vierge reste auprès de l’homme qui doit la transformer. _ Eleuthère s'attache à Statira, s’unit de toutes ses forces _ à son âme de ce soir, écrit sous sa dictée.
STATIRA
Tanta vis homimis. Salluste.
Mes femmes ont disparu. Par tout le camp les bruits
_ Sa main délace le nœud qui retient mon dernier voile. Me voici devant lui, spoliée de tout ce qui fait mon rang, _ proposant à son regard les parties de mon corps que mon honneur veut le plus cachées, prenable comme l'enfant qui vient de naître. Dans cette détresse je suis heureuse. Par l’aisance que je découvre à m'offrir ainsi à sa vue, _ par l'étrange douceur que j'y goûte, déjà je lui appartiens. = Son émoi me fait un vêtement. Combien j'étais plus nue devant le médecin de mon père, qui me regardait pensif. i Il s'approche, prend mon RE dans ses bras comme s'il était sa chose, appuie profondément ses lèvres sur mes lèvres, méle nos deux soufles. J'ai le sentiment que mon être perd sa frontière, perd toute frontière et s'accroît par celte perte même. En même temps, une partie de son corps se dresse, rigide et toute- -puissante,
rieux qui voudrait m'envahir. Cette chose étrange m'étonne el ne m'étonne pas. Je la sens comme le prolongement que j'appelais, que je voulais, de la fureur de prendre dont | m'enveloppent ces bras, ces yeux, ces lèvres. Par une
meurent. Je suis seule, demi-nue, avec ce jeune guerrier. |
> contre mon corps, pareille à un timon vibrant et impé- |
…_ DÉLICE D'ÉLEUTHÈRE é AT
_audace qui me bouleverse, mais que m'ordonne une force
que je sens invincible et infiniment sage, je saisis ce timon. Ah ! je pense déjaillir ! Il me semble que je tiens dans ma main la toute-puissance du dieu qui crée le monde et la vie, je la tiens dans toute la tension palpitante et irrésisiible de son vouloir et de son amour. Et cette toute-puissance, il me laisse la tenir dans ma main d’en- fant, 1l en est heureux, il S'en accroît encore. Et 1l me
cherche, il me veut pour l'exercer. Et je veux qu'il l’exerce
en moi. Je m'épanouis pour le recevoir. Je me sens toute soulevée du désir de créer, d’être dieu avec lui. Maintenani, courbée sous ses baisers, je me connais pénétrée par une jorce prodigieuse, plus prodigieuse que sa vue ne me le faisait penser. Tranquille et sûre, tel un seigneur qui parcourt son domaïne, elle s’avance au-dedans de moi, inflexible à mes rigueurs, comme si elle créait sa voie à mesure qu’elle y progresse, parvient comme jusqu'au fond de mon âme, S'y établit. Ah! qui eût cru qu'une telle chose fût possible. Un autre étre que mot est établi en mot, me cloue en son pouvoir. et cela pour le délice de mon corps et de mon âme. De toute ma jorce d'étreinte je serre çe violateur contre mon cœur, éperdue à l'idée qu'il pourrait m'échapper, me laisser à mot seule, me rendre à l’affreuse liberté. IT se meut en moi, son regard devient fixe et sombre, ses denis se serrent, ses mains étreignent mes formes de toute la force
dont l'assoiffé étreint la coupe où il va enfin boire. Je sens
que par mon corps, par le moule que je lui suis, 1l court vers une telle joie qu'il rendrait toute la* Perse plutôt
que d'y renoncer. Ma joie est centuplée par l'idée de ce
maître du monde qui, semblable à un beau coursier
frémissant, s’épuise à me la donner. À mesure qu’elle
_ s'avive, elle cesse d’être diffuse. Elle s'accumule avec
elle-même dans un même sens, comme s1 elle s’efforçait vers une Satisfaction précise et qu'elle connaît. Elle m'apporte la promesse de plus en plus certaine d'une
42 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE
joie que je ne puis concevoir, mais dont je sais qu’elle va être suprême et absolue. Ah! je possède celte joie. Elle passe tout ce que je croyais ; elle me ravit au monde du temps et de la raison, et, dans elle, je serre contre mon cœur la joie, suprême aussi, du dieu qui crée par moi | et dont je suis inondée. Ah ! ma sœur a dit vrai; ow, || elle est belle, mon heure d’éternité. Ü Maintenant je repose à son côté. J'aime le calme du | dieu, son affaissement dont je swis la cause, la détente | où se plaît sa force qui fut contente. Nous oublions l’œuvre pour quoi nous nous sommes rassemblés dans cette couche, : __échangeons des pensées comme nous le pourrions vélus et assis loin l’un de l'autre. Il me dit son pays, il me dit | ses actions, ses espérances, ses craintes. Je lui dis mes enfances, les éléphants de mon père qui me faisaient peur, _ la biche que j'ai nourrie, ma petite sœur que j'ai failli
+
_ perdre. Il m'écoute, les yeux dans mes yeux, comme
charmé de mon babil, du son de ma voix. C’est un arm, un frère, que j'ai maintenant près de moi, mais un ami près de qui je suis étendue sans voile, qui m'entend une main passée sous ma tête, l'autre caressant mon corps qui est tout entier à lui. Qu'elle est douce l'amitié qui naît au lit d'amour ! Plus douce peut-être que l'amour | _ même ! | L'ami qui me tient entre ses bras et me couvre de ses baisers se dresse de nouveau en amant. O merveille ! cette force que je croyais lasse rebrend ioute sa vigueur avec tout son dessein. Je découvre que, au fond de mon âme d'enfant, je pensais que son mystère s'accomplissait une unique fois... Ma joie maintenant est infiniment douce. Elle monte, comme tout à l'heure, vers un terme suprême, mais que j'ai déjà goûté, qui n'aura plus pour mot l'âpreié de la surprise. Celui qui me la donne n'est plus l'étranger violateur, c'est l'hôte chéri qui a tous les droits. Insensée que j'étais ! ma joie m'emporte, comme tout à l'heure, au-delà du monde concevatble ; elle m'est
4 | DÉLICE D'ÉLEUTHÈRE
_ toujours une chose que je n'ai jamais connue. Maïs, cette fois, je jouis de mon transport dans la félicité de . mon âme, non plus dans sa fureur ; au lieu de l'étreindre, je le caresse, comme un trésor qu'on ne saurait me prendre, | qui fait partie de mon bien, comme un enfant chéri qui …. vit dans ma maison. | + Quelle joie, em m'éveillant, de voir mon bien-aimé à _ mon côté, de penser que j'ai dormi dans ses bras, que _ je dormirai ainsi tous les soirs de ma vie !... Il s'éveille, ses yeux sourient de rencontrer mes yeux. L'amour qui maintenant me joint à lui est jeune et frais comme le matin qui naît. Il est voulu par les rayons qui jouent, par les oiseaux qui chantent autour de moi. Tout l'univers frissonne et s'accroît de mon amour.
Mes jemmes ont baigné mon corps. J'ai aimé ces seins qw'il aima, ces formes où il a fait sa joie. J'ai compris leur sens.
Maintenant il est au camp. 11 commande. IT invente. 7 £ Il ne pense pas à moi. Moi je ne pense qu'à lui. Je suis son esclave. Il n'est pas le mien. La joie qu'il eut par moi, d'autres peuvent la lui donner. La joie qu'il m'a donnée, je ne la conçois que par lui. Te souffre à jamais. :
4, NC HOTTE EN (ALES Lt à.
L'heure est longue jusqu’au soir. Le jour est désormais mon ennemi.
Des jeunes filles passent. Leur rire stérile, d'êtres qui ne sont qu'à so1, me fait pilié et me fait envie.
Eleuthère relit sa dictée. Il entend les foudres de l'école : « Avec ton analyse, ton défilé d'états de cons- cience découpés et distincts, tu as laissé échapper le réel, le mouvement d'âme de Statira dans sa totalité
indivisible, dans la simultanéité de ses composantes
et leur pénétration réciproque, tu as laissé échapper la
Vie ». Comme si personne avait jamais saisi le réel avec des mots ! Comme si la faculté de rendre un mouvement d'âme dans son indivisible avait jamais appartenu à _ d’autres qu’au geste du comédien ou à la voix de l’or- chestre! Commesi leurs néo-psychologues avaient jamais
_ rendu la simultanéité de plusieurs états d'âme et leur
insertion mutuelle autrement qu’en présentant ces
états d'âme séparément, et expliquant ensuile qu'ils
_ sont simultanés et agissent l’un dans l’autre. Comme __ si on pouvait nier que les états d'âme de Statira dans
_ sa nuit de noces ne soient successifs et distincts, encore
qu’'empreints d’une unité que le procès-verbal n’a nulle- _ ment méconnue. Eleuthère discerne un sujet qui pourra _ quelque jour lui fournir un délice : « De leur préten- _ tion de rendre le sensible intelligible sans le décom- poser. ».
Il essaye des retouches. « Me voici devant lui, propo- _ sant à son regard les parties de mon corps que mon honneur veut le plus cachées, prenable comme l'enfant qui vient de naître. » Lequel doit passer avant l’autre ? _ l'idée d’être nue ou l’idée d’être prise ? Il maintient _ l’ordre qu’il a choisi. Des femmes lui ont avoué que l’homme qui, pendant la guerre, les eût prises sans les dévêtir leur semblerait n'avoir rien eu d’ellés. — _ Quand Statira découvre qu’en son âme de petite fille _ elle pensait que l’acte qui vient de s’accomplir n’avait lieu qu'une seule fois, le chœur devrait lui répondre : « Tu pensais juste, Statira. Quoi que veuille un jour ton cœur, battant près d’un autre homme, ton ordina- tion n’aura pas lieu deux fois. » — Quand elle pense : « La joie qu’il m'a donnée, je ne la conçois que par lui », elle devrait peut-être penser en même temps, du _ moins dans son inconscient (ce serait un bel effet de contradiction, peut-être de refoulement), que tout
LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE
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. homme, s'ils sont tous construits de même, peut la _ Jui donner... (Eleuthère refuse de prêter ce bas mou- vement à cette jeune fille de grande maison, qu'il ë “ aime et qu'il honore. Il décrète qu'il serait faux) — 4 Quand elle rencontre cette partie du corps d'Alexandre . rigide et impérieuse, elle devrait se souvenir qu’elle l'a vue chez ses frères, qu’elle en était vaguement - troublée, comprendre maintenant — sentir — pourquoi elle l'était, pourquoi elle avait raison de l'être. Eleu- . thère ne trouve pas moyen d'insérer cette pensée. Cela arrêterait le mouvement. Le mouvement de qui? , De Statira ou de lui qui écrit sur elle ? De lui qui écrit _ sur elle. C’est celui-là qui lui importe. 7 . Il songe à montrer son rapport à des femmes, à dés » femmes heureuses, non pas à celles qui contredisent - toujours. Il les entend lui dire : « Tu nous as mal com- + prises, mais pas plus mal que nous ne nous compre- nons nous-mêmes, pas plus mal qu’un être comprend un être, fût-ce lui-même. Mais ce que nous savons, c’est que tu nous aimes, tu penses à nous longuement, sans esprit de guerre, comme à des sœurs mariées. » Eleu- _ thère imagine les belles Athéniennes couronnant de roses le vieux Socrate, qui leur parlait amicalement _ de leur âme. Il s'endort en cette douce vision.
JULIEN BENDA .
CHEZ DEGAS
_ Degas plaisait et déplaisait. Il avait et affectait le _ plus mauvais caractère du monde, avec des jours char- _ mants qu'on ne savait prévoir. Il amusait alors ; il _ séduisait par un mélange de blague, de farce et de _ familiarité, où il entrait du rapin des ateliers de jadis, _et je ne sais quel ingrédient venu de Naples. __ H n'arrivait de sonner à sa porte assez anxieux de _ l'accueil. IL ouvrait avec défiance. Il me reconnaissait. 2 était un bon jour. Il m'admettait dans une pièce longue, sous les toits, à large baie vitrée (de vitres _ peu lavées) où la lumière et la poussière étaient heu- _ reuses. Là s’entassaient le tub, la baïgnoiïire de zinc terne, les peignoirs sans fraîcheur, la danseuse de cire : _au tutu de vraie gaze, dans sa cage de verre, et les _ chevalets chargés de créatures du fusain, camuses, _ torses, le peigne au poing, autour de leur épaisse che- k _velure roidie par l’autre main. Le long du vitrage vaguement frotté de soleil, une tablette étroite cou- __ rait, toute encombrée de boîtes, de flacons, de crayons, _ de bouts de pastel, de pointes, — et de ces choses sans _ nom qui peuvent toujours rendre service... Il m'arrive parfois de penser que le travail de l'artiste : est un travail de type très ancien, — l'artiste lui-même, une survivance, un Ouvrier ou un artisan d’une espèce en voie de disparition, qui fabrique en chambre, use _ de procédés tout personnels et tout empiriques, vit __ dans le désordre et l'intimité de ses outils, voit ce qu'il
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LA KE RES PTE
| CHEZ DEGAS | 47
veut et non ce qui l'entoure, utilise des pots cassés, des ferrailles domestiques, dés objets condamnés... Peut-être cet état change-t-il, et verrons-nous s'opposer à l'aspect de cet outillage de fortune et de l'être singu- lier qui s’en accommode, le tableau du laboratoire pictural d’un homme rigoureusement vêtu de blanc, ganté de gomme, obéissant à un horaire tout précis, pourvu d'appareils et d'instruments strictement spécia- lisés, chacun ayant sa place et son occasion exacte d'emploi ?.. Jusqu'ici, le hasard n’est pas encore éli- miné des actes ; le mystère, des procédés ; l’ivresse, des horaires, — mais je ne réponds de rien.
*k
Cet atelier sans faste occupait le troisième étage de la maison que Degas habitait quand je l'ai connu, rue Victor-Massé. Au premier étage, il avait accroché son « Musée », composé de quelques tableaux qu'il avait acquis de ses deniers ou par échanges. Au second, son appartement. Il avait pendu aux murs lés œuvres qu’il préférait, de lui-même ou d'autrui : un grand et très beau Corot, des crayons d’Ingres, et une certaine étude de danseuse qui excitait chaque fois mon envie. Il l'avait non tant dessinée que véritablement construite et articulée en pantin, un bras et une jambe coudés net, le corps raide, une volonté implacable dans le dessin, quelques rehauts de rouge par ci, par là. Je songeais, en la regardant, à un dessin d’Holbein qui est à Bâle, et qui représente une main. Supposez que l’on fasse une main de bois, comme celle qui s’ajuste au moignon d’un manchot, et qu'un artiste l’ait dessinée avant qu'elle ne soit achevée, les doigts déjà assemblés et à demi ployés, mais non encore dégrossis, tellement que les phalanges soient autant de dés allongés, à
section carrée. Telle est la main de Bâle. Je me suis
demandé si cette curieuse étude n'avait pas eu, dans
178
_ Ja pensée d’Holbein, la signification d’un exercice contre Ja mollesse et la rotondité du dessin.
Certains peintres de notre temps semblent avoir |
compris la nécessité de « constructions » de ce genre ; mais ils n’ont pas manqué de confondre l'exercice avec
l’œuvre, et ils ont pris pour fin ce qui ne doit être qu’un
moyen. Rien de plus « moderne ». Achever un ouvrage consiste à faire disparaître tout ce qui montre ou suggère sa fabrication. L'artiste ne _ doit (selon cette condition surannée) s’accuser que par son style, et doit soutenir son effort jusqu’à ce que le _ travail ait effacé les traces du travail. Mais le souci _ de la personne et de l'instant l’emportant peu à peu _ sur celui de l’œuvre en soi et de la durée, la condition = d'achèvement a paru non seulement inutile et gênante, _ mais même contraire à la « vérité », à la « sensibilité » et à la manifestation du « génie ». La personnalité parut essentielle, — même au public! L'esquisse valut le tableau. Rien de plus éloigné des goûts, ou, si l’on veut, des manies de Degas.
Dans cet appartement du second étage, se trouvait une salle à manger où j'ai dîné assez tristement bien des fois. Degas redoutait l’obstruction et l’inflammation intestinale. Le veau trop pur et le macaroni cuit à
l'eau claire que nous servait sa vieille Zoé (fort lente-
ment) étaient d’une rigoureuse insipidité. Il fallait consommer ensuite une certaine marmelade d’oranges de Dundee que je ne pouvais souffrir, que j'ai fini __ par supporter, et que je crois que je ne déteste plus, à cause du souvenir. S'il m'arrive de goûter à présent à cette purée pénétrée de fibrilles couleur de carotte, je me retrouve assis en face d’un vieil homme affreuse- _ ment solitaire, livré à de lugubres réflexions, privé par
+ _ l'état de sa vue du travail qui fut toute sa vie. Il m'offre
une cigarette, dure comme un crayon, que je roule
48 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE
1 Li |
+
CHEZ DEGAS 49
entre mes paumes pour la rendre fumable ; et cette manœuvre, chaque fois, l’intéresse.. Zoé apporte le café ; elle appuie son gros ventre à la table, et cause. Elle parle fort bien ; il paraît qu'elle fut institutrice ; les énormes lunettes rondes qu’elle porte donnent un air assez savant à son visage large, honnête et toujours sérieux.
Zoé tient le ménage, assistée d’une jeune fille qui se nomme Argentine. Un soir, Argentine affolée se précipite vers nous en criant que sa tante se meurt. Degas semble perdre la tête. Te vole à la cuisine, j'installe à terre la malade, lui donne quelques «soins » au hasard ; le malaise se dissipe, et l’on assiste à la résurrection de Zoé. Degas est émerveillé, plein de reconnaissance : il a vu un miracle. Quant à moi, je demeure étonné du manque des notions les plus simples et des pratiques les plus élémentaires chez un homme si intelligent, et d’ailleurs « nourri aux lettres classiques ». Il avait sur bien des points des idées de bonne femme.
L’instruction que l’on dispensait vers 1850 dans les lycées devait être aussi absurde, quoique plus « forte », que celle qui se donne aujourd’hui. Pas un de ces premiers prix du Concours Général n’eût été capable de montrer dans le ciel les étoiles dont parle Virgile ; et ces fabricants de vers latins ignoraient radicalement qu'il y a une musique du vers français. Ni la propreté, ni les moindres notions d'hygiène, ni l’art de se tenir, ni même la prononciation de notre langue ne figuraient parmi les objets de cet incroyable enseignement, des programmes duquel le corps, les sens, le ciel, les arts et la vie sociale étaient soigneusement exclus.
Quant à la chambre de Degas, elle était du même négligé que le reste, car tout, dans cette demeure, ramenait à l’idée d’un homme qui ne tient plus à rien, qu’à la vie même, et parce qu’on y tient malgré tout et malgré soi. Il y avait là quelque meuble Empire
4
| Qu Louis- _Phitippe. Une brosse à dents, desséchée d un verre, aux poils à demi teints d’un rose mort, _ rappelait celle qu’on voit dans Île nécessaire de Napo- | _ léon, — à Carnavalet, ou ailleurs. î _ Un soir, qu'il devait changer de chemise pour aller _ dîner en ville, Degas me fit entrer dans cette chambre _avec lui. Il se mit tout nu devant moi et se revêtit sans ÿ _ la moindre gêne. î = J'entre dans l'atelier. Là, vêtu comme un pauvre, | en savates, le pantalon lâche et jamais fermé, Degas 1 circule. Une porte béante laisse bien voir au fond les _ lieux les plus secrets.
Je songe que cet homme fut élégant, que ses manières, : quand il veut, sont de la distinction la plus naturelle, = qu'il passait ses soirées aux coulisses _ l'Opéra, “qu il fréquentait le pesage de Longchamp, — qu'il fut l’observateur le plus sensible de la forme humaine, le plus cruel amateur des lignes et attitudes de la_ È femme, un connaisseur raffiné des beautés des plus fins chevaux, — le dessinateur le plus intelligent, le plus réfléchi, le plus exigeant, le plus acharné du monde. Il fut encore l’homme d’esprit, le convive dont les _ mots résument, dans un acte souverain d'abus de la $ _ justice, quelques vérités bien choisies, et- tuent...
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Le voici, vieillard nerveux, sombre presque toujours, parfois sinistre et noirement distrait, avec des reprises … _ brusques de fureur ou d'esprit ; des impulsions ou des. impatiences enfantines, des caprices. _ Il revient quelquefois : il a des lueurs, des écarts de délicatesse émouvante. Maïs aujourd'hui est un bon jour. Il me chante en _ italien une cavatine de Cimarosa. | ‘Chose assez peu commune chez les artistes, Degas était homme de goût. Il se piquait de l'être, et l'était.
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Il avait ‘beau être né en plein « Romantisme », avoir dû, vers sa maturité, se mêler au mouvement « matu- raliste », fréquenter Duranty, Zola, Goncourt, Duret.….,
exposer avec les premiers « impressionnistes », il n’en demeurait pas moins un de ces connaisseurs délicieux,
obstinément, voluptueusement étroits, impitoyables aux nouveautés qui ne sont que neuves, nourris de Racine
et d'ancienne musique, citateurs et classiques jusqu’à
LCR
la férocité, à l’extravagance, aux éclats, qui nous sont
malheureusement une espèce disparue. Peut-être devint-il ce personnage en vieillissant, lui
qui malgré son culte de Monsieur Ingres, avait admiré
passionnément Delacroix ? Il arrive qu'avec l’âge, l’homme, insensiblement, se
modèle sur les vieilles gens qu’il observait dans sa jeunesse et trouvait ridicules ou impossibles. Il en
prend parfois les manières, devient plus solennel, plus
courtois, plus impérieux, parfois plus galant — ou
même gaillard, qu'il ne le fut jamais au temps de sa:
verdeur.
T1 me souvient de personnes très âgées, que je voyais,
il y à fort longtemps, en province, et qui se vêtaient non plus comme elles s'étaient vêtues dans la plus grande partie de leur existence, maïs à la mode des vieillards de leur jeune temps. Un certain marquis finit par des gilets couleur de lune et le monocle Carré.
Degas, homme de goût, retardait par là sur plus d'un de son âge, tandis qu'il devançait, d'autre part, par la hardiesse vraie et la ‘précision de son esprit, bien des artistes ses contemporains. Il a compris, l’un
des premiers, ce que la photographie pouvait enseigner au peintre, et ce que le peintre devait se Le de huis
emprunter.
Son œuvre a peut-être souffert du nombre et de la
- diversiié remarquables de ses appétits artistiques,
comme de l'intensité de son attention sur les points
RE Se Le LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE
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les plus hauts, mais les plus opposés, de son métier. Tous les arts regardés longtemps s’approfondissent
en problèmes insolubles. Le regard prolongé engendre un infini de difficultés, et cette génération d’obstacles
imaginaires, de désirs incompatibles, de scrupules et. de repentirs est proportionnelle (ou bien plus que pro-.
portionnelle) à l'intelligence et aux connaissances que l’on a. Comment choisir entre le parti de Raphaël
et celui des Vénitiens, sacrifier Mozart à Wagner,
Shakespeare à Racine ? Ces embarras n’ont rien de.
tragique pour l’amateur ni pour le critique. Ils sont pour l'artiste des tourments de conscience renouvelés
à chaque retour qu’il fait sur ce qu’il vient de faire.
Degas se trouve pris entre les commandements de
Monsieur Ingres et les charmes étranges de Delacroix ;.
1
tandis qu’il hésite, l’art de son temps se résout à exploi-
ter le spectacle de la vie moderne. Les compositions
et le grand style vieillissent à vue d’œil dans l'opinion.
* Le paysage envahit les murs qu’abandonnent les Grecs, - les Turcs, les chevaliers et les Amours. Il ruine la notion du sujet, réduit en peu d’années toute la part intellec- tuelle de l’art à quelques débats sur la « matière » et
la couleur des ombres. Le cerveau se fait rétine pure,
et il ne peut plus être question de chercher à exprimer par le pinceau les sentiments de quelques vieillards devant une belle Suzanne, ou la noble résistance d’un grand médecin auquel on offre des millions.
Vers la même époque, l’érudition et l'exploration du monde apportent de nouveaux éléments de plaisir et de doute. Quantité de manières de voir inédites ou oubliées sont affirmées. Le goût des « primitifs » se déclare : Grecs de la haute époque, Italiens, Flamands, Français. D'autre part, les miniatures de la Perse, et surtout les estampes du Japon, viennent se faire
admirer, étudier par les artistes, cependant que Goya
Le Theotocopuli sont mis ou remis à la mode. Enfin, la plaque sensible. | Tel est le programme pour Degas qui n’ignore rien, _ jouit, et donc souffre de tout. Pas _ Il admire et envie l'assurance de Manet, de qui A _ l'œil et la main sont des certitudes, qui voit infaillible- _ ment ce qui, dans le modèle, lui donnera l'occasion | _ de donner toute sa force, d'exécuter à fond. Il y a . chez Manet une puissance décisive, une sorte d’instinct _ stratégique de l’action picturale, Dans ses meilleures _ toiles, il arrive à la poésie (c’est-à-dire au suprême de | l’art) par ce qu’on me permettra de nommer... la résonnance de l'exécution. ÈS
— Mais comment parler peinture ?
PAUL VALÉRY de l'Académie Française
e ‘ Ce chapitre est extrait d’un ouvrage à paraître sous le titre Degas- 2e Le ÉD (D. D. D.) aux Editions Ambroise Vollard, :
JARDIN ARIDE Parabol-
_ d’exagération, vivant à une époque où pour un grand © nombre d’'humains, du berceau à la tombé, le règne _ minéral n’est représenté que par le plâtre des plafonds et la vitre des carreaux, le règne végétal par le bois
l’accoutumance du cercueil, et le règne animal par ces grenouilles de music-hall qui enguirlandent la page illustrée de notre quotidien. Une résidence prolongée dans un jardin inaliérable ne devrait donc, semble-t-il, que me mériter la sympathie
sont proposé l'idéal, si dignement réalisé par la bureau- cratie, d’une vie éclairée par la raison, régularisée par le devoir et sanctifiée par l'habitude. Qui niera _que le verre, le fer, le fil d’archal, et toutes les variétés tngénieuses de tissus et de papiers que l’industrie moderne met à notre disposition, aient sur les salades _ naïves, sur les floraisons balbutiantes, sur les vagues croquis effrontément ébauchés par une main d’ama- _ leur que nous propose la nature, l'avantage du sérieux et de la sécurité? Ça ne passe pas, c’est bon
RSC RENE
DA 4 EN ONE
_ teint, ça reste la même chose, aujourd'hui est comme. | hier, et quand je descends de mon perron le matin _ j'embrasse d'un regard appréciateur un ensemble
où je sais que chaque article est rigoureusement
A
conforme à mon bordereau. Quoi de plus subsistant
à habiter que la vérité, et s’il y a un autre endrait que mon petit jardin qui se rapproche davantage de
cette définition de la vérité que donnent les traités classiques, videlicet adaequatio rei et intellectus,
je demande qu'on me le montre. Des descriptions
de mon livret explicatif aux divers numéros de mes
réalisations botaniques 1l Y a une exacte concordance qui ne peut que dilater un esprit affamé des comma- dités de la pédagogie. De même que les traités scien= tifiques ont depuis longtemps exploré les bénéfices qu'il y avait à substituer aux schèmes informes et capricieux de la nature les pacifiantes perspectives
du faux grec et de l'encre grasse, de même avec une
autorité sévère et douce nous avons réussi à refouler
de notre arpent éducatif ces boutades d'un scandaleux arbitraire dont une réalité sauvage ne nous fournis- sait que trop laffligeant spectacle, et à remplacer les convergences embrouillées des conditions et des causes par de la colle. Les surprises mêmes sont étroi-
tement stipulées et je suis sûr que s’il n'arrive de
temps en temps de trouver un œuf au milieu de mes buis en taffetas, cet œuf est en fer et je ne courrai aucun risque au cas que je confie cet improvisé à la sollicitude d’une cocotte en porcelaine. Quel rafrat-
chissement, quand se lève le vent du soir, de se prome-
ner, à la tête d’un peloton pensif de disciples respec- tueux, au rulieu d’un parterre de classifications ! Ÿ ai eu tort de parler de vent du soir, c’est le vent
: 2 ES Ses 4 1 LA NOUVELLE REVUE FRANÇSESS +
qui m'a porté malheur, c’est grâce à lui que je n'ai pu obtenir le vase parfaitement clos qui sans dont 2 | aurait été nécessaire à l'élaboration de mon fruit _ scientifique, el que de finalement, si je puis dire, | a foutu le camp. Que ce soit celui du soir ou du matin, _ du midi ou de la tramontane, apprenez, jeunes gens, par mon aventure, que tout déplacement d'air doit : être craint par une personnalité méthodique qui trouve _ sa joie dans la contemplation des identités. Car le. synonyme de vent est un terme étranger à la quantité et qe je ne trace ici qu'avec méfiance, un vocable ! _ dont le souffle, ne füt-1l que suggéré, doit être rigou- reusement exclu par les philosophes et les savants de leurs délicates approximations d’orpailleurs, je _veux dire l'esprit. Cest l'esprit un beau jour qui a respiré sur mon jardin et qui a déchiré du haut en bas ces superbes _ panneaux de toile pour clôture où j'avais fixé syn- _ thétiquement aux dépens du chaos ambiant les éléments d’un paysage définitif. Des brèches de toutes paris se sont ouvertes que je n'ai pas pu réussir à _ aveugler. Car, du soir au matin, mon paradis anti- _seplique, mon réduit universitaire, mon acre intel- lectuel, fumigéré par la chimie et soigné à l'Eau de Javel, s'est mis à sentir le sanglier, une odeur animale et sauvage à quoi se mélent de la manière la plus choquante des poussées de femme et de réséda. Une espèce d'humidité insidieuse, une puberté révol- tante, s’est emparée de mes espaliers en tôle et de mes artichauts en caoutchouc. Entre le dedans et le dehors se sont établies des relations illégales. La forêt m'a délégué des bandes inépuisables de fétifus qui sont venus fienter sur mes préparations et j'ai trouvé
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un beau jour un escargot naturel en train de pâturer tranquillement sur mes parenchymes en peau de zébi. Tout s'est ramolli peu à peu, tout s’est attendri, tout a poussé sournoisement par en dessous, la réalité a envahi mes réserves et contrefait impudemment mes modèles, la chicorée m'a fait les yeux fades, la spirale du volubilis à sa manière s’est mise à reme- surer mes décamètres le plantain la pique levée a envahi mes allées de mâchefer et j'ai reçu du pissenlit au travers de mes cailloux transformés en pâtisseries une invitation comestible. Le plus mauvais signe est cette fontaine due au talent d’un de nos décorateurs les plus réputés qui au lieu de ce joli verre coquet s’est mise tout-à-coup à pisser de la vraie eau, et comme, imitant ces abeilles noires qui venaient folle- ment s'y emivrer, j'ai eu l’idée d'y mettre le bout du doigt, je me suis aperçu qu’elle goûtait la limonade. Et alors j'ai bien compris que quelque chose était en train, tous les recoins de mon enclos se sont remplis de prestiges. Un soir, après une journée de pluie dans une pointe soudaine de soleil, j'ai absolument vu un de ces héros Chinois de paravent, revêtu d’une simarre ruisselante de glace et d’or, prendre posses- sion de mon bien par le rite de frappement du pied. Et maintenant n'est-ce pas sa flûte que j'entends aigrement s'éloigner dans l'étincelante averse ? Et là-bas quelle est cette face bachique entre des boucles d'hyacinthe éclairée par la torche des Mystères ? D'où viennent ces enfants nus chevauchant une ânesse de velours noir et d’où est partie cette grosse balle de coucous qui vient de me frapper en pleine
figure ? Ca commence ! la Nature est comme une _ visiteuse aux yeux dévorants qui aïtend le moment
LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS
Ce parler, déjà elle se passe la langue sur les lèvres, et il est facile de voir que, bientôt, toute réserve surmontée, il n’y aura plus moyen d'arrêter le fiot débcrdant des confidences ! Ça Pre ! c’est imminent ! encore un petit moment et il n’y aura plus moyen. d'empêcher toutes les fleurs d’arriver ! 1 Et ce petit lumignon révérencieusement tous les soirs que j'allumais aux pieds de la statue de Stuart _ Mill, on peut dire qu'il a profué ! l Ÿe viens humble- ment de confesser les hiatus à droite et à gauche qui se sont pratiqués dans les parois de ma lapinière, dans | _ Les panneaux de ma crétimière, dans les cloisons de : _ mon petit lopin de crétin, mais c’est rien, je le vois, à _ à côté ae ce qui se passe actuellement au dehors, et; dans ces horizons au dehors que je creyais garantis _ par la distance, vous parlez d’une déchirure ! On _ « arboré au zénith une espèce d'énorme signal | _ pour indiquer que la réfection du Ciel a commencé, | les chantiers qu'on a ouverts de tous côtés sont à : table en plein gravier, je domine un immense pano- _ rama d'illuminations exploité par les rails et Les _ excatvateurs sous des étages superposés de démolitions qui s’effondrent ! Et tout au milieu la Prophétie _ Centrale, comme un énorme engin, la grande marque _ industrielle Orion ou Titan, qui se déchaîne et se _ démène ! Ce n'est pas pour rien que l'on nous a annoncé un Ciel nouveau et une Terre nouvelle ! C'est comme le Canal de Panama ! Le Delta _ aux trois cents branches d’un Fleuve démesuré a débouché sur moi ! | Pensez, c’te surprise ! Se dire que rien de tout | cela ne serait arrivé, qu'on ne m'aurait rien donné à m'apercevoir, si ce voile opportun de calicot n'avait
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ces groutllements à Poe Le toutes DOS ces cé . ces pétarades, ces ulcères, ces prolifications phospho- | . reuses qui font penser aux extravasions de la vermine, ce triomphal écrasement du calcul, ceite vendan . mathématique, cette victoire à l’Infini de la créatior
_ sur le chiffre, croyez-vous que ce soit de l’épouvante | ou de la consternation que ça m'inspire, ou le désir - au plus vite de 1entrer dans mon petit chez mot ? AS c'est là votre manière d'interpréter mes sentiments _ alors je n'ai qu’une chose à dire, c’est que vous v | méprenez du toui au tout.
On mest pas encore près de rertrer.
COMBAT AVEC L'ANGE
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CHAPITRE PREMIER
Ke MétEaus ‘prét. On ne pouvait même être plus prêt pour un grand _ moment, pour une grande époque. J'ai toujours eu _ la divination de ces crises qui surgissent entre géné- - rations, entre continents, entre races. Je les prévois _si nettement que j'éprouve le besoin de me rendre libre pour elles. Dès que l'instinct m’avertit de leur _ approche, je laisse chacune de mes occupations, chacun dé mes goûts arriver à son terme, et tous mes baux _ moraux expirer. Je ne renouvelle aucun de mes abonne- = ments à la liberté, à l'amour, à la curiosité, et même © à mes revues. Leurs directeurs m’écrivent, ils me croient _offensé par leur dernier article à sensation, repérage définitif de l’île de Calypso ou critique du tribunal : _ à juge unique; ils s’excusent. Mais ce n’est pas cela. C’est que dans quelques semaines la guerre sera là, = ou la panique financière, ou le désarroi de l’Europe. _ Je décline même les abonnements gratuits, les sirènes … de péniche sur la Seine, les visages des femmes dans _ la rue, ce qui est promesse et ce qui est nostalgie. Si la _ tristesse réclamait, je ne vous dirai pas ce que je dirais _ à la tristesse. Aussi, alors que les années de veillées … _d’armes engourdissent les autres ou les surchargent, _ et que ce sont des gens nerveux et encombrés qu'elles _ envoient à la crise ou au combat, j'arrive sans bagage,
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sans passé, sans image spéciale de Calypso, devant le cataclysme ou le conflit humain.
Cette fois-ci, je constatais un perfectionnement dans mes méthodes. Les êtres, les objets se détachaient, tombaient de moi d'eux-mêmes. Ma voiture avait été volée l’autre semaine, devant la boutique de coiffeur où j'allais faire couper ras les cheveux de l’époque heureuse. La dame du kiosque avait vu un grand jeune homme, à longs cheveux celui-là, à pardessus beige avec revers de soie, vérifier les numéros de l’auto, les plaques, et jusqu'aux phares. Elle ne s'était pas méfiée.- Elle pensait qu’il venait en prendre livraison, d'autant que la voiture était partie à son premier coup de démarreur... À mon avis il s’était même donné trop de peine. J'étais sûr qu'elle l’eût suivi, s’il avait marché devant et s’il lui avait fait un signe. Je savais de quoi sont capables les objets pour s’assurer une existence avec un humain à revers desoie.. Le lendemain mon chien s'était perdu. Sous la voûte de la concierge, dans un moment où je lui passais le collier avant la promenade, il avait détourné brusquement la tête, il avait dit non, et filé entre mes jambes. J'avais serré les genoux, il avait reçu ma caresse, ma dernière caresse, violemment appuyée et sur tout son corps, et je l’avais vu remonter la rue en courant, en fuyant. Ainsi, m'avait dit un ami, s'enfuit le chien qui adore son maître et qui se sent devenir enragé. J'en doutais. Peut-être avait-il fui plutôt, par amour aussi, et à toute vitesse, un maître qui devient insensible.
Pour Annie, elle avait fui un homme qui devenait chaste. Elle l’avait fui lentement, depuis trois mois, par millimètres. Il est dur pour une femme qui a trouvé celui qu’elle aimait, qui l’a trouvé dans sa perfection, avec la seule largeur de poitrine, la seule taille, la seule façon de prononcer les liaisons, de manger, de boire, de regarder la mer ou les incendies... de le voir soudain
LA NOUVELLE REVUE FRAN
devenir d’une autre chair. Car ce n’est pas à proprement ï parler de chasteté qu’il s'agissait. Mon corps était encore docile, mais elle avait l'impression que ce n’était plus le même corps. C'était un corps sans souvenir … _ corporel, sans complicité corporelle, et dont l'amnésie __ répartissait tout à son honneur et d’une façon infâmante _ pour Annie la pureté et l'impureté de notre amour. Elle se sentait devant une métamorphose, d'un amant { qu'elle étreignait l'hostilité du destin faisait un arbre, un métal, et il n'y a pas égalité morale entre l’accou-+ plement et la fécondation florale. Elle avait employé … _ tout ce qui sert contre les métamorphoses, la suppli-. __ cation, la tendresse. Contre ce millionième de Parsifal l _ dilué en moi, elle avait décuplé son dévouement, sa «| générosité. Tout ce qui n’était pas chair en elle avait 4 _lutté pour me refaire de chair. Elle avait même renoncé Ê à sa beauté, à son visage de femme heureuse afim de æ atteindre dans ma pitié, pour que j'agisse par pitié : sur ce corps qui se dérobait. Par une première ride dans chacun de ses sourires, par un premier vaisseau sanguin éclaté dans chacun de ses regards, elle avait … _ tenté de dissiper cette distraction invincible auprès de laquelle mon sommeil était une présence et une atten- : tion. Il était de toute évidence que je la trompais, _ d’une tromperie qui n'avait pas la bassesse des trom- peries habituelles, qui ne me supposait même pas de partenaire, mais la hauteur d’une tromperie ne lui . enlève rien de son amertume. Les hautes souffrances sont de sacrées souffrances ! Surtout celle-là, qui lui . apportait en plus l’humiliation. Car, près d'elle, j'étais submergé par un oubli d’elle. En dépit de moi mes gestes, mes parokes répondaïent à ses paroles, à ses gestes, toujours d’une seconde en retard. J'étais dans un monde dont la lumière demandaïît une seconde “pour arriver au sien. C'est un éloignement au-dessus des forces humaines. Mes pneumatiques étaient des
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réflexes instantanés à côté de mes regards et de mes
réponses ; — et que dire de mes caresses !.. Les lettres de l'année dernière aussi, quand elle les relisait. Elles
étaient à jour, elles étaient du matin, elles étaient du
lendemain, alors que ma présence était déjà un état insupportable entre le passé et la distance. La mémoire
de ce qu’elle appelait notre amour s'était détachée en
moi de cette affection même. Tous les souvenirs de notre liaison vivaient encore en moi, mais à titre par- ticulier, en tant que souvenirs de voyage, de printemps,
de solitude. J'étais vraiment léger, vraiment un fan-
tôme. Elle sentait qu’elle ne me rappelait de ma vie
individuelle à notre vie commune que par des expé dients, comme on rappelle un esprit. Une impression cruelle de non appareillage entre nos âges, nos époqués, donnait à notre union quelque chose d’inhumain. Elle couchait avec un génie. Moi avec une biche. Elle
couchait rétractée, en continuelle alerte, non plus sur le ventre et dans cette position de biais qui me faisait comparer le lit, quand je la rejoignais, à un blason de bâtard, mais sur le côté, collée au mur, arrêtée dans sa fuite par ce mur impitoyable, mais du moins revêtu d’une étoffe épaisse et douce au front. Je couchais détendu, soucieux d'éviter tout geste brusque qui eût porté chez elle la panique, comme la fois où j'avais justement, en 1914, dans une écurie du château de Marchais, couché avec une vraie biche. On l'avait prise au filet pour qu’elle ne devint pas un gibier pour
les Allemands et, avait dit le colonel, qu’elle partageât
notre sort de Français. Elle aussise pressait contre le mur. Elle m'avait écouté enlever mon sac, poser mon fusil dans un râtelier, un vrai râtclier, déboucler mon ceinturon, avec la terreur d’Annie entendant mes vête- ments tomber. Puis, étendu sur sa litière, je percevais tous les bruits de son corps, aucun de ceux de son âme de biche. J’entendais, comme dans Annie Ja nuit
LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE
dernière, le bruit des paupières qui s’ouvraient, plus. appuyé évidemment chez la biche, de la peau qui se froissait, le moindre craquement de ses os. A chacun des mouvements de ma compagne animale me venait à l'esprit le mot noble de vénerie qui désignait la part $ du corps qui s’agitait, et les sursauts d’Annie, ses repos, ses chaleurs, déclanchaient aussi en moi un vocabulaire tendre ou brutal. Parfois un bruit plus continu, plus. doux : c'était Annie qui caressait l’étoffe du mur, c'était, la biche qui léchait lesalpêtre, c'était la seule consolation, _ le seul recours. Puis, — je ne trouve pas d'équivalence entre les deux actes, — Annie avait pleuré, la biche. s'était léchée. La nuit s'était écoulée ainsi, dans cette confrontation inutile, d’où montait la même désolation, le même refus d'entente, de mariage, de fiançailles entre les hommes et les femelles, et, au jour, la biche s'était levée, s'était enfuie. Le jour révélait plus encore que la nuit que je n'étais pas cerf, que mon dévouement était _ conscient, ma pitié égoïste. J'avais voulu barrer la porte, car elle allait vers la mort, mais elle m'avait heurté de face. J'avais lutté avec la biche, presque à bras le corps, poitrail bleu à boutons d’or contre poitrail blanc si lisse, _ moi avec mon calot, elle coiffée d'oreilles palpitantes. Si deux grands bois s'étaient élevés de mon front, couverts. d'années, si dans mes yeux soudain élargis elle avait. reconnu un vrai amour, une vraie force, peut-être eût- elle cédé, et évité ainsi le coup de revolver du colonel, qui, survenant brusquement et la voyant fuir, l'avait ainsi heureusement ramenée dans son destin de biche. française. Ce matin aussi, Annie n'avait attendu que. l'aurore pour partir. Sa décision était irrévocable. Elle. s'était dressée d'un bond. Si, pendant qu’elle m’enjam- bait pour sortir du lit, j'avais dit un mot, un seul mot, peut-être fût-elle restée. Ou, pendant qu’elle faisait sa valise, si sur moi était apparue, même sans paroles, un peu de vraie douceur, de fausse douceur... Peut-être
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aussi si j'avais barré la porte, comme pour la biche, et lutté à bras le corps. Mais nous sommes toujours moins tendre pour un être humain que pour un sym- bole. Je m'étais écarté de la porte ouverte, et elle était partie par ce vide, non sans butter, car elle croyait cependant passer à travers moi.
Maintenant, il était neuf heures et je regagnais la Présidence du Conseil sans me hâter, car le Président Brossard, dont j'étais le secrétaire, était, pour quelques jours, à Genève. Je ne vous dirai pas que mon nouvel
état ne comportât pas un peu de mélancolie. J’eusse
évidemment préféré n’avoir pas à détruire, à disperser ma vie pour me retrouver moi-même. J'aurais été plus satisfait de voir Annie, l’auto et le chien partir ensemble. Cette petite civilisation qu'était ma vie, qui avait coûté tant d'efforts et de réussites, elle était ruinée moins par mon départ que par leur éparpillement. La couche de poussiere qui allait tomber aujourd’hui sur mon appartement ne différait pas de la première couche qui recouvrit Ninive et Babylone, le lendemain de leur saccage. C'était l'enterrement d’une d2 mes ères. Le départ d’Annie, c'était la redistribution des esclaves. Un remords déjà me venait. Un doute aussi. Je pensais à mes expériences, à mes libérations passées et j'en devenais plus modeste. Au fond, si j'y réfléchissais avec franchise, je devais m’avouer que mes préparatifs ne m'avaient jamais bien servi. C'était toujours au moment où je m'étais arrangé pour confondre ma des- tinée avec celle de ma génération, de mon pays, ou
de mon siècle, que la destinée s'était plu à me _ ramener au comble ou au pire détail de mon existence
individuelle. J'aurais dû penser, par exemple, à la guerre, à laquelle j'étais arrivé aussi vide et dénué de passé qu’Adam au Paradis terrestre, et dont tout le
_ sens avait été perdu pour moi, à cause de cette paralysie
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qui avait frappé mon oncle une heure avant mon départ
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LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE
pour l’armée. J'avais juste eu le temps de relever une. sorte de stèle vivante, privée de paroles, de mouve- ments, de la consolider, de maintenir une minute, de mes deux mains, sa tête droite pour qu'il pût me voir. lui disant adieu, de passer cette tête à deux autres: mains pour qu'il pût me voir franchissant la porte, et j'étais parti! On est à peu près sûr qu’il n’entendait pas, qu’il ne comprenait pas, qu’il ne pouvait lire et. que c’est bien gratuitement que le curé vint chaque jour pendant quatre ans lui écrire le communiqué cut une ardoise, mais il fixait son regard sur la porte, et’ comme on avait eu la preuve qu’il pouvait le diriger, c'est qu’il voulait le fixer sur la porte, c’est qu'il atten- dait que la porte s’ouvrit, c’est que, même à travers: le communiqué d’ardoise, seconde porte, il m’atten- dait. Elle s’ouvrait de moins en moins; on croyait lui éviter les déceptions en entrant par le portillon de côté, ou, comme la blanchisseuse, en enjambant la fenêtre, à part le curé qui tenait à entrer face à mon oncle le jour des victoires. Elle était devenue vraiment un arc de triomphe, avec ses servitudes. On se deman- dait si l’on faisait bien de l'ouvrir toute grande sur le jardin, les jours de printemps et d'été ; un grillon entrait, un poulet entrait. Ce qui me ressembla le plus fut un jour un pompier en uniforme qui venait quêter pour la nouvelle pompe... L'émotion fut générale. Y avait-il suffisamment de différence entre l’uniforme des pom: piers et celui des zouaves pour que mon oncle ne l’eût pas pris pour moi ?.…. Si bien, alors que j'avais, pour être seul avec la guerre, jeté tout mon lest d'amis et de femmes bien vivantes, de femmes capables de sauter d’un bond, à ma vue, du fauteuil à la porte, et de faire de joie la roue sur le plancher ou sur le lit, et de répéter mon prénom mille fois sans arrêt, que j'étais maintenu | au niveau du pire réserviste par le souci de ce corps immobile et muet, et par cette nécessité d’avoir à.
_ COMBAT AVEC L'ANGE 67
passer sous la porte, dans un rythme qui me ramenait - à la maison tous les six ou huit mois, mais à mon oncle,
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avec sa mémoire abîmée, peut-être toutes les secondes.
… mort civil de la guerre; et, à cause de ce simulacre … de vie, de veilleuse, le délire et l’affranchissement que - signifiait pour tous la guerre n’avait été pour moi - qu'un esclavage. Du cataclysme d’où mes amis non - préparés étaient sortis héros morts ou vivants, milliar- - daires ou criminels, j'étais sorti neveu modèle... Par bonheur, au lieu de basculer, de rougir et de tomber de
_ côté comme une masse, Annie ce matin était devenue
2
pâle, s'était au contraire tenue droite à décourager un fil
à plomb, avait au contraire accéléré ses pas, c'était elle, et non moi, qui avait pris une porte sur laquelle mes regards en effet s'étaient fixés un moment, un moment assez long, mais si bref auprès des cinq ans de mon - oncle. Ma liberté tenait, puisque je n'étais pas obligé _ de revenir toutes les demi-années vers Annie paralysée = et insensible. Du fait qu’elle courait avec une valise, - qu'elle souffrait dans un taxi, peut-être dans un autobus, - j'entrai dans mon bureau en être libre, en être seul. 2 Quel exercice merveilleux cela allait être, de recevoir - les visiteurs que j'avais réservés et choisis pour cette - matinée, Benès, le maréchal Lyautey, Einstein, mes parrains au-dessus de cette vie nouvelle! Je demandai s'ils étaient déjà annoncés, s’ils étaient déjà là... -
- Non. Une femme m’attendait. Seulement une femme.
+". J'avais à ce point oublié les femmes que j’eus l'im- pression du criminel qui trouve dans son antichambre, _ en revenant du crime même, l'inspecteur de police _ ou le fantôme. J'étais sûr que ce n’était pas Annie. 2 Annie ne reviendrait plus vers moi qu'après s'être ’ éloignée de toute la distance que peuvent donner le
désespoir, puis la rancune, puis l'indifférence. Ce vis: épuisé et rongé par les larmes d’Annie, je ne le reverrais plus, — dans deux ans, dans trois ans, — que tran- quille et satisfait. Mais, à moins que ce ne fût Madame Curie ou la reine de Belgique. — Non ? Ce n'était pas elles ? — c'était quelque forme déguisée d’Arnie venue près de moi continuer sa longue plainte par de petites plaintes sournoises. Annie en veuve, veuve d’un autre que moi, Annie en inspectrice du travail, toute une série d’Annies venues me rappeler qu’en blessant Annie, j'avais atteint toutes les autres femmes, acharnées à me prouver, par leur présence même, et sans qu’elles eussent recours à un mode de raisonnement plus cou- rant, que c'était parce que j'avais été négligent envers Annie que les veuves mouraient de faim, que les petites pensionnaires des Asiles de la Seine s'étaient
_ révoltées et avaient montré leurs derrières aux autorités
alertées. Et au fond je sentais qu’elles n’avaient pas complètement tort; le manque d'amour que j'avais en moi, par une contradiction que je connaissais déjà, me rendait responsable de tout ce que pouvait causer l’amour : le veuvage d’un mari aimé, le dévoiement des
filles de l’Assistance publique. Puisque, à l’époque où
chaque soir je me ruais sur Annie, me revenait pour le reste de la journée la paternité de tout ce qui est pur, candide, immatériel, du jour où je vivais avec elle dans la chasteté et la crainte de la chair, il était logique et juste que j’eusse à rendre compte de toutes les bassesses du corps et de toutes ses vilenies. Tant que je n’assaillerais pas à nouveau l’une d'elles de mes ongles, de mes genoux et de ma salive, — assaut qui ferait à nouveau de moi à leurs yeux l’auteur de l’ange de Reims, des tableaux de Raphaël, de Werther et de Dominique, tant que je vivrais dans cet isolement d'elles qu'elles croient le mépris d'elles, les femmes. n'allaient plus être qu'une société secrète chargée de.
- COMBAT AVEC L'ANGE 69
me reprocher le manque de conscience des fabricants . de bas de soie, la prostitution et le fibrome. Je pensais que la visiteuse était la première déléguée de ce chan- tage. Mais, quand la porte s’ouvrit, je compris que j'avais une bien trop haute idée de la solidarité des femmes. La vue de ce visage innocent ne laissait aucun doute : celle-là venait les trahir.
On ne pouvait les trahir avec plus d’évidence : elle avait vingt ans. Tout ce qu'Annie m'avait dit voilà six mois, dans notre première rencontre, alors qu’elle trahissait aussi ses sœurs, que j'étais doux, tendre, incapable du moindre mouvement cruel ou égoïste, je sentis au premier coup d'œil que celle-là venait me le dire, et que cette fois aussi c'était vrai. Elle le disait avec une jeunesse et une beauté plus éclatantes, qui en renforçaient la certitude en moi. Elle le disait par un buste que la fourrure ne pouvait parvenir à alourdir, par une main gantée et par une main nue, par une cor- delière d’or autour de sa taille qui prouvait qu'elle avait coupé la corde qui relie toutes les femmes, par tout ce qui sur Annie était devenu depuis muet ou menteur, par la peau, par le velours, et tout ce qui était sur elle et contre elle acquiesçait à cette vérité. Avant qu’elle eût ouvert la bouche, chacun de ses regards, de ses gestes, cette bouche même, était un hommage au dévouement que l’on me devinait pour les femmes, à la compréhension que j'avais d’elles et aussi au péril que je signifiais pour elles. Son sourire, son empresse- ment, sa coquetterie, sa parole un peu émue et voilée témoignaient que, de Ja minute où elle avait paru, le monde ne vivait plus sur l’axiome de mon insensibilité, de mon dédain, mais sur celui de ma générosité, de ma tendresse, de mon audace. J'étais derrière mon bureau encombré, elle ne devait guère apercevoir que mon visage entre les dossiers et les livres, mais je voyais tout son corps convaincu du tort d’Annie, de
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= mon innocence et empressé à me le dire. De tous s _ reflets, de tous ses froissements, de tout son éclat, 2 il était mon avocat Hubs de moi, il m’absolvait de ce manque d'âme auquel j'avais été prêt à croire moi= même. Il croisait et décroisait ses jambes, il allait jusqu'à rendre visible sa gorge, pour communiquer cette foi en moi à ce bureau, à ce jardin, à ces objets | et à cette nature dont l'attitude tout à l’heure était douteuse. Preuve indiscutable : les larmes me venaient aux yeux devant ce corps parfait qui était mon apôtre. | Ce que disait sa parole n'était pas si différent de | ce que disait son corps. Elle venait me voir de la part | de Jean Chouteau, ce vieillard ami qui habitait le Chili et l'Argentine, qui lui parlait de moi et qui lui avait fait promettre quand elle irait en Europe de m'apporter son souvenir. Elle venait tard: Chouteau | était mort depuis dix ans. Elle-même avait treize ans | alors, et pendant dix ans n’avait pu me joindre. Elle | _ avait pourtant essayé, petite fille, puis jeune fille. | _ Elle m'avait envoyé une carte postale voilà neuf ans ; une autre fois, au Casino de Biarritz, voilà cinq ans, elle avait eu soudain l’idée de me demander par le haut-parleur. Le haut-parleur ne m'avait pas atteint, | _ mais la carte était peut-être arrivée, une carte qui. _ représentait une tête de lama émergeant de la neige _et qui était signée Maléna Paz. Aujourd'hui c'était. _son essai de femme mariée. Elle avait soudain ce matin, à son réveil, résolu de m'atteindre, de me poursuivre à travers Paris, à travers la France. Elle était encore tout étonnée, tout essoufflée de n’avoir eu que trois : pas à faire. Je regardais Maléna. Ainsi, à l’heure où Annie s'était décidée à quitter cet homme usé, morne et hors d'âge, cette jeune femme s'était décidée à venir vers cet homme ardent, audacieux et fort. J'en étais ému, mais me tenais encore sur la réserve. Car si j'étais certain
| COMBAT AVEC L'ANGE | | 7x …. de la complète différence entre les deux hommes, je Ë _ J'étais moins de la différence entre les deux femmes. Je ne voulais pas recommencer l'expérience d’Annie. On souffre trop à être insensible. La tête du lama émer- geant des neiges, le haut-parleur de Biarritz alerté pour m'atteindre, tout cela en effet était assez alléchant, mais encore fallait-il m’assurer, en regardant, en écou- tant Maléna, si Annie ne s'était pas glissée sous ce masque et si, — cela aussi était possible —, toutes les femmes pour moi ne seraient pas désormais Annie. Que cette femme me prouve qu’une Annie atténuée ou amplifiée ne se reformerait pas dans quelques mois derrière cette apparence neuve, et l’on verrait. Tout pourrait recommencer pour moi, et dès aujourd’hui, si ce n'était pas un recommencement. J'essayais de surprendre dans ma visiteuse tout ce qui ne faisait pas d'elle un être isolé, de voir s’il n’y avait pas commu- nication de ce sourire, de ces regards, de ce parfum avec cette source centrale de sourires, de regards et de = parfums à laquelle je reconnaissais maintenant qu'Annie avait toujours puisé, de saisir st cette gaieté, cette confiance ne ressemblaient pas à la gaieté et à la con- fiance d’Annie, le soir où je l’avais rencontrée et où elle aussi avait trahi l’Annie précédente, dont elle était le contraire, et à laquelle je n'avais pu m'empêcher ce matin de trouver qu’elle ressemblât. Mais je cher- chais en vain. Chacun de ces traits, de ces gestes agitait tout mon passé, mais aucun de mes souvenirs. La frat- __ cheur d’une création, de ma création était sur elle. . Mêmesi elle eût porté le même nom, si elle se fût appelée | Annie, cette Annie n'aurait eu rien de commun avec l'autre. Intérieurement j'essayais sur elle le nom d’Annie, H1 devenait merveilleux à nouveau ; il n'était plus une plainte, une caresse manquée. Il appelait. Il se liait à inouveau à tous ces adjectifs dérivés des verbes
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_chérir et aimer qui étaient un à un tombés de lui
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lamentablement. I] brillait à nouveau de sa première | lettre, de la première des lettres. Il n’était plus une aumône à cette inutile et indiscutable éternité d’ Annie, | à ce genre féminin dont Annie était devenue la per- sonnification et l’ensemble. Il était une provocation. | à l'adresse de cet être isolé, éphémère, dont l'appa- _ rence seule était un défi au destin, mais qui ne provo- _ quait aucune crainte, et surtout aucune pitié. Grâce | à Dieu, j'étais enfin libre de la pitié. Impitoyable, je me sentais déjà prêt à toutes les tendresses, toutes ; les douceurs, toutes les consolations. î Vraiment, je ne pouvais qu'admirer les femmes ! J'admirais qu’elles arrivassent avec cette promptitude, | aussi vivantes, dès l’heure où l’autre femme est morte. J'admirais ce jeune phénix qui se lustrait et s’ébrouait sur les cendres d’Annie, cendres tièdes d’un corps bien _ froid. Auprès de cette franchise, combien paraissait _mesquine l'hypocrisie des hommes qui se croient obligés _ de mettre une marge de deuil entre deux amours et _ deux affections. J'avais prévu une marge vraiment considérable à la mort d’Annie : le monde entier et ses bouleversements. À m’en croire, je ne devais recom- _ mencer à aimer que dans une Europe enfin pacifique,
_ dans une Amérique qui vendait à nouveau des autos et __ des faucheuses mécaniques, que dans un paradis. J'avais … reculé de bonne foi ma prochaine femme jusqu’à la paix,
_ jusqu’à la richesse, jusqu’au bonheur général, jusqu’à la culture libre du maïs et du caoutchouc. J'étais sincère, mais Annie ne m'en avait pas cru davantage. Elle avait cru simplement que je cessais de l'aimer parce que je ne trouvais plus en elle de quoi l’aimer. Elle avait la certitude que dès que je serais consolé j'aimerais une autre qu’elle. Je m'étais irrité contre cette obstination à expliquer ma désaffection des femmes par ma passion pour les femmes. La croyance d’Annie _ à une rivale était vraiment une prétention féminine
_ COMBAT AVEC L'ANGE 73
d: insupportable. Pourquoi suspectait-elle ma bonne foi ?
Si vraiment il était écrit qu'une femme devait être dans ma vie, alors autant ne pas changer, alors autant elle ! Ne voyait-elle pas que c'était pour cela que je restais ? Je restais avec elle par satiété des femmes, parce que l'habitude, l’affection, la facilité me rendaient supportable une vie commune que je n’imaginais même plus avec une autre, parce que ces jambes, ce menton, cette oreille me cachaïent ces millions de jambes, de mentons et d'oreilles dont je n'avais plus que faire, m’en libéraient. Mais c’est justement ce qu'Annie ne voulait pas croire. Son orgueil lui interdisait de penser qu’elie avait usé pour moi toutes les femmes ; on sentait qu’elle préférait être la dernière dans un monde où j'aimais, à être la premiere dans un monde où je n’aimais pas, et elle s’accrochait à sa déchéance comme à son seul recours et à la dernière preuve de sa force. Elle accep- tait cette lamentable fidélité que je lui gardais non en tant que fidélité, mais en tant que lamentable, en tant que contrainte et tromperie ; dans la paresse et la pitié qui me maintenaient dans sa vie, son amour-
propre lui commandait de voir une lutte terrible pour.
me détacher d’elle et une cruauté sans limites. Jamais elle ne serait partie ce matin si elle avait cru me laisser, ce que j'étais en effet au suprême degré, indifférent à toute femme, libéré de toute femme. Elle n'eut pas été surprise, en revenant dans notre chambre une heure après son départ chercher un objet oublié, de trouver celle qui lui succédait dans mon fauteuil, dans mes bras, dans son lit encore défait. Elle était folle à ce point, entêtée à ce point, hors de la vérité à ce point. Et si dans ce bureau elle entrait et me trouvait avec Maléna, elle n’y verrait pas, ce que c'était en fait, une inexplicable coïncidence, un miracle, mais la réalisation, légèrement hâtive, de tout ce qu’elle avait
A
prévu. Elle refuserait de croire à ce fleuve libre dans
+ LA NOUVELLE REVUE :
lequel je m'étais plongé à son départ, dont ï £ a bien reconnaître que j'atteignais maintenant l’aut rive, mais dont les eaux, avant de me rendre aux femme m'avaient purifié d’elles. Elle n'aurait pas compris « fragment de temps égal à l'infini dans l’amour, deux heures sans amour. L'amour _ femmes a seul honneur, qui est de ne pas croire à la liberté a hommes, mais à leur trahison. |
__ Maléna s'était levée, et me disait adieu. Je Ne
encore, dernière preuve d’un amour révolu, donner tort à |
_ Annie, Je pouvais remercier Maléna de sa visite, la laisser : _ partir; la petite question sur l'hôtel où elle était des- |
_cendue qui lui conférerait sa véritable existence, je
pouvais encore ne pas la poser. Je devais peut-être de J
_ à Annie, un sacrifice. Ma matinée alors devenait quel !
_ que chose d’assez noble avec ce sentiment de ne id)
aimer, ce refus d'aimer aussitôt, d’obéir aussitôt à la !
_ première invite, d’être au bout d’une heure aussi faible 4
_ que la reine qui mène son mari au cimetière et ne !
Sait refuser la demande en mariage de Richard...
_ Mais cela en valait-il la peine ? Pour une fois où le | _ Sort avait préparé avec ce soin ses offres, était-il la
_ peine de le désobliger ? Le nombre de jeunes femmes _ qui m'avaient à douze ans envoyé une tête de lama, qui m'avaient à dix-sept cherché par haut-parleur, ne devait pas être considérable en ce bas monde ?
_ N'était-ce pas cela l'hypocrisie, de décliner par respect humaïn cette aventure, puisque j'allais avoir d’ autres | aventures ? Car il ne fallait plus me faire d’ illusions. Toutes les femmes qu’Annie avait emportées, il était trop évident que Maléna me les avait rapportées : toutes. Toutes, sauf Annie naturellement. J'en avais la preuve dans l'entrée de la secrétaire qui m ’apportait | | des papiers à signer, rose et essoufflée, qui s ‘’inclina, qui m'effleura de ses cheveux blonds. Pauvre An- } nie |... Toutes les joues roses, tous les cheveux blonds,
| COMBAT AVEC L'ANGE
à tous les essoufflements, cette visiteuse brune et tran- quille me les avait rapportés, sauf le teint, les che- _ veux, l’essoufflement d’Annie. Tous les parfums, sauf celui d’Annie.. En reprenant les papiers d’un’ geste trop brusque, la secrétaire se heurta à un bronze, se cassa l’ongle, le sang parut, des larmes vinrent à ses yeux. Je fus ému. Tous les ongles cassés de femmes m'étaient rendus, sauf les ongles cassés d’Annie ; et leur sang, sauf le sang d’Annie. Je n’osais penser aux larmes d’Annie ; il eut été trop pénible de me rendre compte qu'elle pleurait du côté du monde où je n'étais plus, où je ne serais plus jamais :
C'était du côté où j'étais que Malena souriait main- tenant, incertaine, attendant la question ou l’adieu par lesquels elle serait invitée à une rencontre prochaine ou à une disparition, ne sachant encore à quel départ … _ elle allait, préparant son pas de visite ou d’éternité. — Inquiète aussi, car le passage de la secrétaire, son _ regard curieux, avait enfin formé de nous deux ce … couple qui jusque-là se dérobait ; déconcertée d’avoir _ à ne me répondre que des oui dans ce premier dialogue . où toutes les femmes se défendent par des non. — Était- elle à Paris pour longtemps ? Oui. — Pourrais-je _ bientôt la revoir ? Oui. — La semaine prochaine ? Oui. — Ou demain? Il y avait un concert à l'Opéra ? — Oui. — Ou ce soir, pour le thé ? Non... Enfin, elle était arrivée à dire non !.. Ou alors pour le cocktail ? Non !.. Elle était partie sans céder, toute triomphante d’avoir aliéné sa vie et maintenu libre sa soirée. Je la suivis _ par la fenêtre; elle volait ; elle palpitait de liberté _ elle était prise. 3 L'huissier m'annonça du même coup Benès, Venizélos _ et Einstein. Les grands hommes fonçaient en rangs _ serrés. Si c'était pour la liberté du monde, cela allait encore. Pour la mienne, il était trop tard.
CHAPITRE DEUXIÈME
Ici se pose la question du bonheur. J'indique ce qu’est le bonheur pour ceux qui ne le = connaissent pas. En Europe, ce n’est plus grand chose. 4 | C'est un épisode bref, et assez rare. C’est simplement, . b | dans un présent sinistre à son ordinaire, un accueil | avec félicitations qui vous est fait soudain par l'exis- tence. Au milieu d’une heure et d’un lieu insipides ou _ ingrats, et lorsque vous vous sentez le moins attendu par les objets, les sons ou l’atmosphère, une réception ; chaleureuse s’organise entre eux à votre honneur. Vous jouissez tout à coup, comme cela m'arrivait parfois | dans mon bureau, par rapport aux pendules empire, ! aux couloirs encaustiqués, aux tableaux de statistique d’ hygiène publique pendus au mur, de ce que doit être, en politique et par rapport à des âmes radicales ou conservatrices, la popularité. Vous sentez même, _ quelque médiocre que vous soyiez, que cette confiance générale n’est pas imméritée, et en vous s’agite tout ce qui la justifie et s’agite dans un député fraîchement _ sorti des urnes : du génie, de la générosité, de la grâce. Élu à l’improviste dans ce district où les humains n'élisent pas, vous confondez un instant le bonheur que les objets vous donnent avec celui que votre grande âme entendrait leur donner. Vous désirez que les encriers à bascule, les porte-parapluies soient heureux, il existe une minute, un avenir et une politique pour le portrait isolé de Grévy, pour la statue de Thémis, pour les dossiers verts eux-mêmes. Cette minute d’eu- phorie isolée entre des jours lamentables, cette minute de printemps de la lustrine et des bronzes, c’est tout ce qui nous reste du bonheur. Mais, dans le pays de Maléna, le bonheur existait encore dans sa force, dans son étendue primitive, et
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COMBAT AVEC L'ANGE PA
c'était d'ailleurs pour cela que Malena était mariée. Ses sœurs, ses amies et elle-même avaient été vouées au bonheur, dès leur enfance, d'une façon aussi offi- cielle et irrémédiable que les filles d'Europe sont vouées au ménage ou à l’amour, et elles avaient accepté sans sor ger à la moindre résistance les maris âgés ou jeunes, gros ou maigres, pustuleux ou lisses que la loi de leur
race et de leur continent leur avait imposés. Celui
qui était bègue, le tartamudo, n'avait même pas eu besoin d’achever sa phrase, la première syllabe de sa déclaration avait suffi. Pas un de ces mariages, dont l'apparence même était quelquefois médiocre, qui ne consolidât au-dessous du pays, c’est-à-dire d'elles, une nouvelle association des intérêts, un aménagement des es- tancias, une entente des familles, le plancher du bonheur. Ce penchant incoercible vers le morcellement qu’a le bonheur, cette tendance des différentes sources de joie et de richesse à se fuir ou à s’isoler, ne pouvaient être combattus que par ces alliances, qui créaient des liens de parenté entre le tabac et le maïs, la viande de conserve et le café, l'armement et le rail, l’or et l'or. On ne s’épousait pas, dans cette région du monde, par amour, ni par convenance, mais par ordonnance du bonheur. Pas plus qu’en Égypte la sœur du pharaon n'aurait eu l’idée d’épouser un autre que son frère et de contracter ces mariages où l’on gagne un beau-père et une belle-mère, Maléna n'avait trouvé d’objection à ce mariage avec un cousin âgé qui empêchait les mines de turquoise de dériver vers les bijoutiers de New-York et les unissait au froment indigène. Le cousin d’ailleurs lui avait jusqu'ici suffi, là-bas par sa présence, ici, par son éloignement. Les sens du bonheur étaient trop domi- nants chez ces jeunes femmes pour ne pas primer les sens du plaisir. Cette jouissance continue de la vie, de leur réveil à leur sommeil, assoupissait toutes les
autres. Les organes qui servent à être malheureux
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_ paradis terrestre, -assez rares, mais encore intacts.
LA NOUVELLE REVUE FRA
étaient d’ailleurs atrophiés chez elles ; elles ne voyaier t pas les bossus, les borgnes, les pauvres, et c'était dom- 2 mage, car elles étaient bonnes et charitables. De leur vie elles avaient aussi expulsé le dégoût, la pitié, æt. même la vanité ou la jalousie. Elles ne tenaient pas __ à leurs bijoux ou à leur luxe comme y tiennent les. Américaines du Nord, pour primer les autres, et comme | à un mérite personnel, mais comme une fillette de pensionnat tient à son uniforme : c'était une sec secrète qui se reconnaissait aux diamants et aux perles : 4. _ et, sous ces yeux aveugles pour tout ce qui n’était pass clarté, l’univers se réduisait en une magnifique peau de chagrin, car, par atavisme, elles étaient arrivées tout naturellement à condenser chaque pays du monde en quelques hectares de terrasses, de châteaux et de golfs. = Impossible de les avoir ailleurs que sur ces restes de Depuis que je voyais tous les jours Malena, je ee rendais mieux compte des habitudes et des mœurs de cette race heureuse. J'aurais pu ressentir mon progrès _ dans le bonheur à mes pieds seuls, tant ils avaient à. fouler maintenant dans la semaine plus de gazon. | Comme elles me paraissaient exsangues, menacées, les quelques personnes qui m’avaient semblé jusqu'ici près. de moi posséder le bonheur! Elles avaient l'air de. _ collectionneurs d’une denrée introuvable, de déposi- taires pour la France d’un produit raréfié. De fous È aussi, et elles étaient presque toujours d’ailleurs collec- tionneurs ou fous. Quand leur bonheur n'était pas l'égoïisme, seule forme du bonheur isolé, quand il était vraiment la chance, l'épanouissement, elles avaient sur- tout l'air de se désigner au malheur futur, à un effroyable malheur futur et les heureux n'étaient guère aux yeux des autres que de futures victimes destinées par leur éclat à détourner des malheureux médiocres la pire infortune. Certes, il y avait encore ces minutes dont
| COMBAT AVEC L'ANGE
_ je viens de parler, ces quarts d’heure, ces demi-journées de bonheur, auxquelles on accourait s’exposer comme
aux bains de radium, généralement aussi dans une
nudité relative ou complète, mais il fallait vraiment
_ prendre à la dérobée et en voleur les trésors qui vous _ appartenaient le plus. Ces expéditions de bateaux
complets d'êtres heureux que nous expédia l'Amérique du Sud dès la fin de la guerre comme si le blocus du bonheur était enfin rompu, la vraie armée de secours,
_ n'avaient pas suffñ ; chacun prétendait en Europe souf- frir même du malheur des autres. Le mot Aimer deve-
_ nait presque un synonyme au mot Haïr. Aimer consis-
_ tait en effet à mettre, à force de dévouement et de _ volupté, l'être que vous aimiez en état de ressentir
_ les souffrances du monde entier, des Indes à la Russie.
Chaque nom géographique devenait une expression de
souffrance. Les premières paroles murmurées aux
oreilles des enfants leur dénonçaient, non plus les”
malheurs de ces personnages imaginaires avec lesquels
_ ils passeraient leur vie, mais d’inconnus réels qu'ils
ne verraient jamais et avec qui ils n'avaient rien à
voir, et la révélation de l’infortune universelle leur
était faite presque aussitôt et aussi à contretemps que
Ja révélation sexuelle, Tout ce cloisonnement qui rom-
pait l'effort du malheur par ses cloisons étanches,
_ égoïsme, nations, cédait peu à peu. Une manifestation
2.
_ naïveté ou l’habileté avec laquelle elle m'attirait peu 22
E
de gens portant, en tête d’un monome, des pancartes avec l'inscription : « Nous sommes heureux », ou même simplement : « Nous ne sommes pas malheureux », eût été impossible en Europe. Moi-même je ressentais comme un scandale d’avoir, pour arriver à Malena, à me naturaliser, à me naturaliser heureux. Mais la
à peu dans ce nouveau pays tenait du prodige. Elle livrait, avec elle-même, sa vie tout entière ; et ne me demandait rien ; sa journée tout entière aussi,
80 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE
ce qui est plus difficile, et me laissait la mienne. Elle était toujours libre, toujours disposée à tout me dire d’elle, et me laissait ma liberté et mes secrets. Tout malentendu était banni à l’avance d’une union où elle donnait tout et où elle acceptait tout. Dans ce. mariage figuré que j'avais célébré avec elle, son souci de me présenter à ses amis, de me rendre cher à ses domestiques, de m'inclure dans son cercle enchanté n'avait d’égal que son manque complet de curiosité, pour tout ce qui m’environnait et ce que je quittais pour elle. Je ne suis pas sûr qu’au début elle ne m'ait. pas cru marié. Cela lui importait peu. Elle m’aban-
donnait les moments de mon existence où elle n’était. pas. Jamais je n'étais pour elle autre chose que cet. homme tranquille et doux que j'étais avec elle. J'arri-. vais, et j'étais tout dans ma présence, alors qu’elle- !
même se dédoublait en une série d’amies, de confi-
dences, d’occupations. Jamais une question. Jamais.
‘un doute sur mon amour, ou sur ma santé. Elle me traitait comme une sorte de génie qui n’a pas à souffrir de la maladie, de la mort, dont les aventures précédentes n'ont pas d'intérêt, car il est innocent et irresponsable par nature, qui n'a pas de famille, pas de sœurs, de frères, et surtout pas d’ennuis. Non pas qu'elle ne fût. sensible au moindre changement dans mon visage ou
ma voix, mais elle ne l’attribuait pas à une tristesse
personnelle ou à une détresse de siècle. Les femmes de son pays n’imaginent pas que les hommes puissent
venir d’une autre mission que d’une longue course à. cheval, et elle m’accueillait avec tout ce qui réconforte
du galop et de la soif. De sorte qu’au seuil de sa maison,
“j'en vins à me désincarner peu à peu de cet être qui
adhérait de tous ses organes aux malheurs passés et futurs. Elle me donna tout le temps de dégager double heureux. Elle fit durer le début de notre liaison exactement ce que dure une fin de liaison. C'était
D nvur AVEC L'ANGE 81
_ pour me permettre de rompre celle que j'avais encore,
pas avec Annie, mais avec l’Europe, mais avec le malheur. * * * /
Parfois cette liaison-là était assez douloureuse pour
que j'en fusse gêné vis-à-vis de Maléna. Je me sertais
hypocrite de lui dissimuler que mon apport dans le
_ contrat, alors que sa dot était un bonheur sans âge,
c'était mon siècle et sa triste aventure. Il faut m’excuser. J'étais dans la fraîcheur de mon unanimisme. On assas- sinait, on tyrannisait beaucoup cette année-là sur notre globe. Je me sentais le parent des assassins et des victimes, des tyrannies et des libertés. Il me semblait loyal de présenter cette famille à Maléna dès le jour où elle insisterait.
Ce jour-là vint. Un matin où l’antichambre du munistre était en réparation, car le couple royal reçu
la veille dans l’appartement du dessus avait laissé
ouvert le robinet de sa baignoire, — on n’a jamais su malgré une discrète enquête et malgré tout l'intérêt politique que le renseignement eût comporté, si c'était la reine ou le roi, — je trouvai dans mon bureau une
foule. Le Président avait annoncé que, devant partir pour Genève, il recevrait ce jour-là les visiteurs dont
les confidences lui permettraient d’étoffer son rapport sur la paix. J'avais maintenant sous les yeux tous
_ ceux qui venaient des quatre coins de l’Europe pour
Fe Le
dénoncer la guerre, tous dans une agitation si grande que ce cancer de la guerre semblait doublé en cha- cun par une affection personnelle, tuberculose, neuras- thénie ou vrai cancer. De grands hommes à regards
francs qui venaient dénoncer des usines clandestines, _ qui s'étaient mis en redingote pour leur mission de
dénonciateurs, qui refusaient de s'asseoir comme si le
train de retour déjà les attendait, ce train à la des-
cente duquel ils seraient saisis et tués, penchés imper- + 6
LA NOUVELLE REVUE FRAN
_ ceptiblement d’un côté, car une de leurs poches ét lourde de shrapnells fabriqués et détournés en cachette dont parfois l’un roulait, et tous le poursuivaient
comme on DORE une bille d'enfant. Des pères avec un enfant à la main, qui venaient dénoncer leur fils, leurs vestons gonflés des livres de classe et des manuels. de leur pays, où l’on apprenait à ce fils que la vengeance _et la haine étaient son seul avenir. Un levantin qui allait sans répit du portrait de Doumer au portrait de Lebrun ; c'était le survivant, non seulement d'une | famille, mais d’une tribu exterminée le mois dernier Æ _ il ne pouvait perdre du regard les deux portraits : | il avait perdu Doumer, il lui restait Lebrun. Des per- 4 _ sonnages agités et doucereux, roulant sans cesse un _ papier de carton comme s'ils préparaient un porte-voix … à leur révélation ; c'était des inventeurs qui voulaient : proposer au maître de la paix un gaz ou un obus capable ! _de réduire en quelques heures les états les plus mili- _taristes, — ces états qui avaient la semaine dernière refusé leurs projets. Une femme du monde, en état _ de complète et visible indignation, débarquée le matin du wagon, à qui un chef d’État avait fait l’avant-veille à dîner l'éloge de la guerre, — elle n’en revenait pas | — avait dit combien le blé poussait mieux dans son pays sur les champs de bataille, — c'était à n’ y pas croire | — avait confié aussi qu’il ferait partir d’abord au front tous les intellectuels, — était-ce bien croyable ! Isolés d’abord dans un silence méfiant, ils se créaient peu à peu, comme les Aïssaouas qui, pour se contenir avant la séance de folie, s’obligent à parler du prix des chèvres, une conversation factice, généralement sur le jardin _ du ministère qu’on apercevait de la fenêtre. En s’ appro-
chant, on voyait les roses, en se penchant les bégonias... . D'où venait que les bégonias, bien qu’alignés en rang | de compagnie, vous donnaient cette impression de. bonté, de paix ? Impossible au plus soupçonneux d’at-
FE DC) A
COMBAT AVEC L'ANGE
# tribuer la moindre volonté de guerre aux bégonias.
_ de tous qui le dernier avait vu les tués par explosion, les casquettes des ensevelis par contre-mine, les
. Ou bien ils discutaient sur les moyens de se reconnaître dans le Métro. L'homme aux shrapnells, qui était vraisemblablement ingénieur, s’y était reconnu tout de suite et indiquait aux autres par quelles lignes ils joindraient la station Vavin ou le tombeau de Napoléon. Un Javanais se faisait expliquer les changements pour Clamart. Une soutane à boutons et à jabot écarlates jetait une auréole sur ces possédés de la paix et ampli fiait encore à leurs yeux la grandeur de leur rôle :
_ ils ignoraient que c'était l’évêque in partibus de Baby-
lone, très en retard, et d’ailleurs fourvoyé, car il venait solliciter pour poster aux portes de l’école française deux obusiers pris à l'ennemi. Parmi tous ces étrangers, un Français sobre, en civil; un attaché militaire arrivé à l'instant d’un pays où l’on se battait vraiment, celui
cadavres projetés sur les arbres, arbres en l'espèce de
variété épineuse qui n’abandonnaïent leur proie qu'aux
_ vautours, les jaguars, nombreux dans la région, s’obsti-
nant à ne manger que les proies qu'ils avaient tuées eux-mêmes. Enfin une femme au visage fin, obstiné, avec deux anneaux de mariage à l’annulaire, dignitaire de la Société protectrice des animaux qui se glissait
dans la Société protectrice des hommes, pour exiger l'exclusion du front des mulets et des chevaux, et
_ l'interdiction aux régiments d’avoir des bêtes mascottes.
‘ D
- Sur onze mascottes des highlanders, le monde ignorait
que sept avaient été tuées, trois amputées, dont l'ours
et le terre-neuve. Le garde républicain débonnaire qui
les introduisait, en petit uniforme, évoquait seul l’idée
d’une concorde universelle. L'heure de l'audience son-
nait, je montai les annoncer au Président, au seul _ support de la paix dans ce bas monde. | . Le seul support de la paix dans ce bas monde était
Et
LA NOUVELLE REVUE FRANÇ
assis sur un fauteuil, à son balcon, à la hauteur d
feuillages que les visiteurs voyaient d’en bas, et respirait sans joie cette odeur de terre ouverte qui monte aussi bien des sillons que des tombes. Il voulait bien croire que l’on n’enterrait pas aujourd’hui dans son jardin, mais | le bruit des bêches l’excédait, et, des jardiniers condam- nés aux cisailles et aux tuyaux d'arrosage, ne parvenait | plus qu’un bruit de manucure et de shampoing. Le seul support de la paix, de toute la journée n'avait pas lu, n’avait pas écrit. Depuis son réveil, il se sentait oppressé, soucieux. Dans son instinct de conservation, il voulait croire que c'était là un malaise moral, non physique, il l’attribuait aux nouvelles pessimistes que lui apportaient tous les rapports de ses agents à l’étran- | ger, non aux nouvelles désastreuses que lui donnaient _ de lui-même ses involontaires somnolences, et s’étonnait aujourd’hui de la profondeur de son amertume contre la guerre, sans se douter que c'était de l’angoisse. Je ne sais si au début il avait beaucoup haï la guerre. Sans enfants, sans famille, à l’apogée de sa gloire, toutes ses affections fondées sur les êtres que la guerre ne. menace pas, sur des femmes, la guerre avait été pour lui, maréchal de la paix, ce qu’elle était pour les maré- chaux de la guerre, une promotion de pouvoir, de liberté, de luxe. Il n'avait pas non plus des hommes une opinion telle qu’il jugeât important de voir chacun mener jus- qu'à un âge avancé sa mission sordide ou noble d’humain, et les batailles, pour dire vrai, lui semblaient aussi supé- rieures aux maladies que les champs de bataille aux cimetières. Enfin, confiné à l'atmosphère des hommes d'État, il jugeait les nations sur ceux qui les condui- sent, en était arrivé à comprendre l’inutilité, la nocivité de plusieurs d’entre elles, et aurait vu volontiers l’uni- | vers amputé d’un bon tiers. Mais dans cet homme invulnérable, insensible, impitoyable, il y avait un point douloureux que touchait la guerre, Lui-même se deman-
_ COMBAT AVEC L'ANGE 85 de
D . ‘ 2: } _ dait pourquoi, pourquoi à la seule annonce d’un confit . entre nations minuscules, une main se glissait en lui, une main spéciale à la guerre, dont il n'avait jamais
senti le passage douloureux dans ses échecs, ses décep- :
tions, ses crises sentimentales, mais qui s’insinuait à
travers sa peau, sa chair, à l’annonce du plus petit
conflit, et pressait son cœur même. Il eût bien préféré que ce fût l’appendicite. Il s’en serait délivré en vitesse.
Mais il ne pouvait se délivrer de ce mal de la guerre.
Il s’en irritait. Il en voulait au monde humain de cette
atrophie qui l’empêchait de s'élever au-dessus de l’idée
de guerre et de trouver là la limite qui empêche le singe de s'élever au-dessus de l’idée de feu. Il affectait de croire que la guerre n’était pas naturelle à l'humanité, qu’elle s’y était fourvoyée à la suite de quelque collu- sion honteuse avec un règne floral ou animal, comme cette maladie que nous vient des lamas, et il y avait en lui l’acharnement d’un homme qui mène une lutte contre un dieu qui ne s’est pas spécialisé avec la race
des hommes. Désespérant de l’abattre, il insultait ce
dieu, il cherchait à l’avilir. Il refusait à la guerre son nom. Il l’appelait non pas Guerre, ou War, ou Krieg, mais Li pou pou, du nom que d’après un voyageur lui donne une peuplade de Mélanésie. Il employait ce mot au conseil des Ministres, où il était devenu courant,
en dépit des objections du ministère de la Guerre lui-
même, qui proposait, s’il fallait absolument un surnom _ à la guerre, de l’appeler Bellone ou Défense Nationale. Le chef d’'État-Major général, le premier serviteur de
Li pou pou, comme le Président l'avait appelé, s'était
levé, indigné, et était sorti, un jour où Brossard dénon- çait en le ridiculisant tout ce que Li pou pou ourdissait par son hypocrisie et par sa veulerie.. Je lui avais caché que dans la même peuplade la paix s'appelait Li pu pu... Mais il sentait bien que ses efforts étaient vains, et aussi ridicules ques’ils’attaquait, lui humain,
LA NOUVELLE REVUE FRANÇAI
à ‘un dieu des vautours et des fourmis rouges. On n’a de pouvoir que sur ses propres dieux. On ne peut abattr et tuer que ceux-là. Peut-être d’ailleurs son apostolat _ aurait-il eu plus de chance auprès des vautours et des _ fourmis rouges. Aujourd’hui il se sentait de force à _ convaincre un vautour, une fourmi, par la faim, la caresse, la persuasion. Les hommes, il en ne | maintenant. Lui qui s'était toujours senti, devant la _ guerre, la tyrannie, comme un jeune dompteur devan À _-de vieux lions, les voyait tout à coup rajeunir et se trouvait voûté et blanchi. En fait, c’est que le lion cette. fois était la mort, c’est que ce premier jour de langueur, ! _ de paresse, était le premier d’une agonie qui allait doucement le conduire jusqu’à l'été. Je savais au le mot mélarésien pour Mort ; il signifie littéralement : Tigre à ailes. S'il y a des se vraiment ailés _ __ ce pays, leur nom et celui de la Mort sont les mêmes... | Le Tigre à ailes venait chercher le vieux dompteur. — Ils vous attendent, lui dis-je. — Qui ? Mes deux médecins ? Je les ai convoqué} — Tous vos adorateurs. : — Quand les adorateurs sont là, les médecins ne ont plus loin, dit-il. Je vais les voir en bloc. Excusez- moi. Vous les distribuerez ensuite aux Services. Les adorateurs entrèrent, déçus, chacun ayant fait un long et dangereux chemin, dont la première borne _ était généralemert un corps étendu, ou une tête émer- geant du sable, pour se trouver face à face avec le suprême recours, ayant imaginé que le président l’invi- terait, vivrait avec lui un jour entier, une semaine | entière. Lui-même, si habile à voir la haine de la guerre _ dans les autres que s’il allait tout de suite à l’un des | visiteurs on pouvait être sûr qu'il se dirigeait instinc- _tivement vers un passionné de la paix, vers un martyr | ou un déserteur, ne voyait plus en eux qu’une foule.
Ils ne purent que venir s’incliner, le toucher comme ces | |
fourmis qui se rencontrent et par le toucher se disent la Rs _ vérité sur le cadavre du mulot ou l’os de poulet delamai- son voisine. [l toucha toutes les fourmis, dont l’une, la
_ plus vieille, une dame, se jeta à son cou et l’embrassa.
— Alors ! Alors ! lui dit-il en souriant. Que voulez- vous de moi ? — La paix ! Monsieur le Président ! répondit-elle :
_ en fondant en larmes.
Elle était toute heureuse de sa réponse. Elle tremblait encore à l’idée qu’elle eût pu répondre autre chose. Par timidité ou par obsession, elle employait toujours le mot contraire à celui qu’il fallait. Oran au lieu d'Alger
_ par exemple. Il n’avait tenu qu’à un fil qu’elle ne répon- dît : la guerre. Toute sa vie elle se féliciterait de cet à-propos. Peu lui importait qu’elle glissât sur le plan- cher en regagnant sa place, et déchirât en s’y accrochant la jupe en moire de sa voisine.
Ils disparurent et les médecins entrèrent, voulurent. =
que le Président se devêtit. — Dernier conseil de révision, dit-il. & Iis l’auscultèrent sur le divan. Ils trouvèrent un point douloureux à gauche. Celui qui était sensible au mot guerre sans doute. Celui que la main atteignait et pressait. Il était d’ailleurs sensible aussi au petit
ce doigt, épouvantablement sensible. Puis ils le redres- _ sèrent, le prenant aux épaules, et regardèrent ses yeux,
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longuement, avec un sourire angoissé, comme s'ils
_ Jaimaient. En le reposant, ils avaient en effet l'air
grave de ceux auxquels une maîtresse a dit non. La
vie avait dit ron. Le president vit leur visage dans la
glace. Cela n'eut pas suffi à l’inquiéter. Mais il y vit
aussi le sien, délabré, et couronné d’une espèce d’auréole,
car un des visiteurs, dans son désespoir de ne pouvoir parler, avait’ tracé sur le miroir, au diamant : Sauve-
nous ! À bas la guerre ! De — Je dois vous confier, mes amis, que je vous inter-
des docteurs, un peu ui . allez